Le terme « sécateur » évoque immédiatement l'image d'un outil de précision, manié avec soin pour tailler, élaguer, et façonner la nature. Mais au-delà de sa définition première, le concept de « sécateur » s'étend et prend des dimensions métaphoriques, incarnant des processus de sélection, de raffinement et de décision stratégique. De la main du jardinier à l'esprit du créateur, l'action de « couper » ou de « tailler » est omniprésente. Dans cette exploration, nous allons parcourir l'univers concret et figuré du sécateur, avant de nous pencher sur la carrière d'un artiste contemporain, Mister V, dont le parcours et les choix peuvent être vus à travers le prisme de ces « sécateurs » personnels qui façonnent son œuvre. Enfin, nous observerons comment l'art de la critique cinématographique, par son travail de sélection et d'analyse, utilise également ses propres "sécateurs" narratifs.
I. Le Sécateur : Un Outil Essentiel aux Multiples Facettes
Notre dictionnaire de français nous présente les définitions du mot sécateur de manière claire et concise, avec des exemples pertinents pour aider à comprendre le sens du mot. Le SÉCATEUR, subst. A. est avant tout un outil HORTIC., VITIC. Il est formé de deux branches mobiles articulées autour d'un axe et maintenues écartées par un ressort. L'une de ces branches est convexe et tranchante, tandis que l'autre est concave et sert de point d'appui. Généralement actionné d'une main, cet instrument est parfois assisté d'un vérin hydraulique ou pneumatique, notamment dans le domaine de la viticulture. Il est principalement utilisé pour la taille des arbres, des arbustes, de la vigne et pour la cueillette des fleurs. Trancher d'un coup de sécateur est un geste familier aux professionnels et aux amateurs de jardinage. Le brave homme passait son temps, le sécateur à la main, à soigner, élaguer une magnifique collection de rosiers, comme le décrivait A. Daudet dans Femmes d'artistes en 1874. Colette, dans Mais. Cl. (1922), évoque également cet outil en écrivant que le bec busqué du sécateur a percé une poche de son tablier de jardinière.
Il existe également des variantes de cet outil pour des usages spécifiques. Le sécateur à haies, par exemple, est un sécateur pourvu de longs manches en bois que l'on manœuvre à deux mains, destiné à la taille des haies et des taillis, d'après le Lar. agric. de 1981. Le sécateur permet de couper en deux ou en quatre les volailles (poulets, pintades), ou le gibier (perdreaux), dont les os sont petits et peu résistants, comme le précisait L'Art ménager (1963). L'homme était assis sur la tête d'un saule et, muni d'un sécateur, il abattait les branches. Les sécateurs claquent du bec dans les jardins, un son qui, même dans une chambre obscure, y porte quand même le soleil d'avril, piquant à la peau, traître comme un vin sans bouquet.

II. Étymologie et Évolution Sémantique du Sécateur
Le mot SÉCATEUR, subst. masc., s'est intégré dans la langue française il y a plusieurs siècles. Son étymologie nous informe qu'il apparaît pour la première fois en 1827 comme « outil de jardinage », attesté dans les Ann. chim. et phys., 2e série, t. XXXVI. Plus tard, en 1938, il prendra également le sens d'« instrument pour découper les volailles », mentionné par Mont.-Gottschalk. Le terme est un dérivé savant du latin secare (voir sécant), auquel a été ajouté le suffixe -(at)eur². Sa prononciation est [sekatœr], et il est attesté dans l'Académie Française depuis 1878.
L'évolution historique de l’usage du mot « sécateur » peut être suivie avec le Google Books Ngram Viewer qui permet de suivre l'évolution historique de l'usage du mot sécateur dans les textes publiés. Cette évolution montre une constance de son emploi, mais aussi une richesse d'applications et de connotations au fil du temps. Les définitions du mot sécateur sont données à titre indicatif et proviennent de dictionnaires libres de droits dont Le Littré, le Wiktionnaire, et le dictionnaire de l'Académie Française.
III. Les Multiples Vies du Sécateur : Du Réel au Symbolique
Au-delà de son usage pratique, le sécateur a inspiré de nombreuses comparaisons et métaphores, illustrant sa capacité à "couper net", à "façonner", ou même à "élaguer".
A. Sécateurs par analogie
Par analogie, l'outil peut décrire d'autres instruments ayant une fonction de coupe ou de préhension similaire. Par la pointe AV du bateau Goubert, sort à travers un presse-étoupe, une longue tringle creuse, terminée par un sécateur et destinée à couper les fils des torpilles de fond ou autres obstacles, comme le décrivent Ledieu et Cadiat dans leurs Nouv. matér. nav. (1890). Le sécateur à volaille est un instrument de même forme servant à découper les volailles.
B. Sécateurs dans la littérature et le langage courant
Dans un registre plus figuré, le sécateur se prête à des descriptions frappantes. Ainsi, Huysmans, dans Oblat (1903), dépeint un personnage avec un crâne rond, chauve, creusé de ravines sur le front, chaque joue sabrée de profondes rides au-dessous du sécateur qui lui servait de nez. Cette image puissante transforme le nez en un outil coupant et distinctif. De même, la nature offre des exemples saisissants : cette fourmi de grande taille accumule dans ses souterrains des graines de diverses plantes qu'elle récolte à même les tiges ou pédoncules, en les coupant ou en les sciant à l'aide du sécateur dentelé que forment ses mandibules, comme le révèle Maeterlinck dans Vie fourmis (1930).
Le terme peut même s'aventurer dans des domaines plus subversifs, comme l'allusion à la circoncision : baptiser* au sécateur (argot), une expression utilisée par Clemenceau dans Iniquité (1899).
En métaphore, la portée du sécateur est encore plus vaste. Thibaudet, dans Réflex. litt. (1936), avertit que si nous voulons poser sous le mot théâtre tout son sens vivant, il ne nous faut pas l'aborder trop vite avec un sécateur, suggérant la nécessité d'une approche nuancée et non réductrice. Le concept d'élagage, inhérent au sécateur, trouve un écho puissant dans la pensée scientifique, comme le souligne Stephen Jay Gould dans La vie est belle (1989) : l'évolution de la vie à la surface de la planète est conforme au modèle du buisson touffu doté d'innombrables branches et continuellement élagué par le sinistre sécateur de l'extinction. Elle ne peut du tout être représentée par l'échelle d'un inévitable progrès.
Jules Renard, dans son Journal (29 janvier 1893), observe que la conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu'elle pousse. Cette métaphore illustre la dynamique parfois impitoyable des échanges verbaux. Mathias Malzieu, dans La Mécanique du cœur (2007), pousse la métaphore à son paroxysme en écrivant : mes yeux sont exorbités, ma voix est exorbitée, mes mouvements sont exorbités. Je deviens un sécateur vivant capable de découper n'importe quoi et n'importe qui. Jean Yanne, avec son humour caustique, joue sur le sens de la coupe dans J'me marre (2003) en préférant un sécateur aux ciseaux pour une certaine tâche, parce que, avec des ciseaux, c'est long, faut faire le tour !
Les citations sur sécateur renforcent la crédibilité et la pertinence de la définition du mot sécateur en fournissant des exemples concrets et en montrant l'utilisation d'un terme par des personnes célèbres. Elles démontrent la richesse et la polyvalence sémantique de ce mot. Les synonymes de sécateur sont : cisaille, cueilloir, ciseau, ciseaux. De plus, pour les amateurs de jeux de mots, le mot sécateur vaut 10 points au Scrabble, sans prendre en compte les bonus de case. Henri Bosco, dans Un rameau de la nuit (1950), dépeint Mus, un peu plus bas, qui émondait une vigne grimpante. Choisissant avec soin le rejet nuisible, le sarment fatigué, il faisait claquer son gros sécateur d'un air compétent et sans hâte, illustrant la maîtrise de l'outil. Finalement, avec une pointe d'humour noir, Mark Haddon, dans Boum !, rappelle que papa essayait bien parfois de m'empoisonner, mais il ne m'attaquait jamais avec un sécateur. Ces diverses occurrences soulignent à quel point le sécateur est ancré dans notre imaginaire collectif, bien au-delà de sa fonction première.

IV. Mister V : Les Sécateurs de la Création et de la Carrière
Dans l'univers moderne de la création numérique et artistique, les « sécateurs » ne sont pas toujours des outils physiques. Ils peuvent être des choix, des orientations, des inspirations qui permettent à un artiste de tailler son chemin et de donner forme à son œuvre. Yvick Letexier, alias Mister V, incarne parfaitement cette dynamique.
A. Un parcours guidé par la passion et la réflexion
Dans un studio où il prête sa voix à Mirage dans le nouveau Transformers: Rise of the Beasts, en salles depuis le 7 juin 2023, Yvick Letexier, alias Mister V, répond aux questions des internautes avec une lucidité et une joie contagieuse. La première question, et pas des moindres, lui permet de témoigner du bonheur au quotidien que lui procurent ses métiers. « Évidemment que je suis heureux et souvent, je me fais la réflexion, c'est que je me dis que quand il y a des petits coups de mou, des journées pas ouf, je me rappelle que quand j’avais 15-16 ans, que j’étais au lycée et ce que je fais aujourd'hui, qui peut me prendre la tête, c'était ma distraction. Donc dès que je me dis ça, je me rappelle et je me dis que je suis heureux. » Cette introspection montre comment il utilise le souvenir de ses motivations premières comme un « sécateur » pour élaguer les moments de doute et se recentrer sur l'essentiel de sa passion.
Sa notoriété, au départ, a grandi grâce à ses vidéos qu’il postait sur YouTube. Cette plateforme a été le terrain fertile où il a commencé à "tailler" son style et à cultiver sa communauté.
B. Projets actuels et futures orientations : l'art de la taille stratégique
Pourtant, aujourd’hui, Mister V a de nouveaux projets sur lesquels il travaille actuellement, témoignant d'une constante évolution et d'une capacité à se réinventer. La préparation de la prochaine sortie de son album est un chantier majeur, tout comme l'écriture d'un film qui sortirait sur les plateformes de streaming. Son rôle d'incarnation du personnage Mirage, actuellement en salles, démontre également sa polyvalence.
Pour autant, s’il y a bien, pour l'instant, un projet sur lequel il ne souhaite pas se lancer, c’est un one-man-show. Son explication est éloquente : « Oui, je pense que j'ai pas mal de cordes à mon arc, et s'il y a trop de cordes, bah les flèches vont moins loin donc mieux vaut ne pas avoir trop de cordes. » Cette décision illustre une forme de "taille" stratégique, un élagage délibéré de certaines opportunités pour mieux concentrer son énergie sur d'autres projets plus alignés avec ses objectifs actuels. C'est le « sécateur » de la sagesse professionnelle qui guide ses choix. Pour l’instant, il se focalise donc sur ses autres projets qui l'inspirent.
MISTER V - L’interview la moins sérieuse
C. Les influences et « sécateurs » personnels
Les sources d'inspiration de Mister V sont profondes et personnelles. « À la base, c’est mon père qui m’inspire mais après, c’est la vie en général mais aussi mes proches, surtout mes proches. » Ces figures et expériences de vie agissent comme de véritables « sécateurs » inspirants, l'aidant à façonner son contenu, ses valeurs et sa vision artistique. Ce sont les éléments fondamentaux qui lui permettent de découper le superflu et de mettre en lumière l'authenticité de son travail.
D. L'expérience du GP Explorer : l'outsider qui surprend
Parmi ses derniers projets, on compte également sa participation à la première édition du GT Explorer, une course Formule 4 créée par le vidéaste Squeezie. En octobre 2022, 22 vidéastes et streamers français ont concouru sur un circuit du Mans. Parmi ces personnalités, on retrouve Mister V, qui se positionnait comme un outsider : « Je n’ai eu qu’une session d'entraînement. Donc je ne te mens pas que face à des Squeezie ou des Gotaga qui ont un an de préparation dans les pattes, ça fout un peu la pression, mais je me considère comme l'outsider de cette course. Je pense qu'on peut être la révélation de ce GP Explorer. Je n'en dis pas plus, parce que je pense que moins j'en dis et plus je vais vous surprendre. Et je pense que Theo Juice aussi. » Ici, Mister V utilise un « sécateur » de la rhétorique, taillant les attentes à la baisse pour maximiser l'effet de surprise. Ses performances inattendues sont le fruit d'un travail concentré et d'une capacité à se dépasser, prouvant que même avec moins de préparation, une approche ciblée peut porter ses fruits.

V. Sécateurs et Découvertes Cinématographiques : L'Art de l'Élagage Narratif et de la Critique
Le monde du cinéma, par essence, est un art de la découpe : découpage des scènes, montage des séquences, élagage des dialogues. Le critique, à son tour, manie un sécateur intellectuel pour analyser, évaluer et révéler l'essence d'une œuvre. Il taille dans l'abondance des images et des récits pour en extraire le cœur, ou au contraire, pour en pointer les faiblesses.
A. Le sécateur du critique : discerner et affiner l'œuvre
L'art de la critique est une forme d'élagage, où chaque film est passé au crible d'un « sécateur » aiguisé, capable de séparer le bon grain de l'ivraie, de mettre en lumière les innovations et de souligner les imperfections. Ce processus permet de façonner la perception du public et d'enrichir la compréhension des œuvres.
B. Exemples de « tailles » critiques et de l'art du découpage narratif
Le documentaire passionné, très émouvant et plus ouvert, moins de parti pris qu’on aurait pu le craindre, WHEN THE LEVEES BROKE, de Spike Lee, évoque les rumeurs parlant d’explosions qui auraient fait sauter les digues, des interventions qui ont privilégié les habitants riches mais relativise ces propos, fait entendre des opinions opposées et attaque surtout une imprévoyance criminelle, une gabegie honteuse, une politique fédérale catastrophique. Certaines digues ne furent jamais terminées, leur revêtement n’était pas du tout solide, et il souligne que Bush fit des coupes sombres dans le corps des ingénieurs, dans les agences chargées de réagir à des catastrophes qui furent confiées à des sympathisants politiques sans expérience. Le réalisateur accuse directement la FEMA d’avoir été incapable de distribuer de l’eau. On voit Sean Penn en train de sauver des habitants et le film rend hommage aux garde-côtes qui ont fait un travail extraordinaire. La très belle musique de Terence Blanchard (le CD qu’il en a tiré, A KATRINA REQUIEM, est magnifique) accompagne cette exploration, le tout formant un récit puissant, où chaque "coupe" narrative sert à dénoncer.
D'autres films sont passés au « sécateur » de l'évaluation implacable. LA NUIT DE TOUS LES MYSTÈRES de William Castle, par exemple, est revu et jugé encore plus nanardesque et mal joué que dans mon souvenir.
Parmi les classiques de la RKO que sortent les Editions Montparnasse, le critique utilise son discernement pour distinguer certains titres. CORNERED (PRIS AU PIÈGE) de Dmytryk est un très curieux film anti-nazi, tandis que HOLIDAY AFFAIR (UN MARIAGE COMPLIQUÉ) de Don Hartman est une gentille comédie de Noël, ultra-classique et sentimentale mais qui est regardable pour quelques touches heureuses et surtout l’interprétation de Mitchum et Janet Leigh qui jouent superbement bien ensemble. Les deux derniers plans sont inventifs et beaux, et Wendell Corey est aussi très bien. C'est le sécateur de l'appréciation qui met en avant les éléments réussis.
FIVE (QUELS SERONT LES CINQ ?) est un des très bons Farrow, un de ceux où il impose assez rapidement son style : plans longs avec des mouvements d’appareil inventifs et compliqués, utilisation du hors champ. Le scénario est co-écrit par Dalton Trumbo et renvoie au long passage que nous lui consacrons dans 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN. La maîtrise du découpage y est évidente.
Parmi les titres à découvrir, citons THE HALF NAKED TRUTH, une improbable histoire d’escroquerie, menée à cent à l’heure par Gregory La Cava, où un impresario veut faire passer une danseuse de fête foraine pour la Princesse Exotica (sic). Mais Lee Tracy fait presque tout passer, avec son débit rapide, son assurance indémontable, sa capacité à sortir et à encaisser des rafales de vannes. Il faut voir son absence de réaction quand on lui annonce que sa copine veut encore l’assassiner. Frank Morgan est impayable en producteur déprimé, dépassé, ronchon qui signe un contrat en disant : « c’est du vol pur et simple ». Franklin Pangborn a un moment grandiose tout comme Eugène Pallete qui s’étonne qu’on le regarde de manière étrange après que Tracy ait sans doute écrit, sans le lui dire, eunuque comme profession sur sa fiche d’hôtel (La Cava évite judicieusement l’insert et procède par suggestion). Ici, le sécateur de la suggestion et du rythme narratif est employé avec brio.
En revanche, TWO O’CLOCK COURAGE d’Anthony Mann est, en dehors du beau premier plan, banal et platounet, une "coupe" peu inspirée.
Découvert aussi, grâce à Artus films, un Sam Newfield plus visible que d’habitude : LOST CONTINENT produit par Lippert. Un budget plus conséquent et un certain rythme rendent la première partie visible surtout par rapport à la nullité des autres Newfield. Quand les héros arrivent dans le Continent Perdu, l’image devient brusquement verdâtre, teinte curieuse, pas très agréable à regarder (est-ce qu’il n’y avait pas des recherches similaires dans THE JUNGLE et est-ce que les films n’ont pas été tournés dans les mêmes décors ?). Newfield utilise pas mal ses décors de rochers et le sol qui se fissure à la fin est pittoresque mais les monstres sont nullissimes et leur animation fait rire un enfant de quatre ans. La belle réplique d’un personnage : « Oh, un brontosaure », est un détail qui "coupe" avec la médiocrité générale. Le savant russe dont on croit qu’il travaille pour l’ennemi est un hareng rouge, une fausse piste astucieuse, un "élagage" d'une attente.
Revoyons THE VIRGIN QUEEN (LA REINE VIERGE, Zone 2) : quelques moments marrants bien écrits par Harry Brown où s’amuse Bette Davis mais des décors épuisants à force de conventions, une photo qui privilégie abusivement le rouge (dans les films sur la Renaissance, les Anglais sont en rouge, les Français en bleu et les Espagnols en noir). Le sécateur de la critique sépare le bon scénario des choix esthétiques parfois lassants.
WAY OF A GAUCHO de Jacques Tourneur (LE GAUCHO, zone 1 et 2) mérite qu’on loue la beauté, l’élégance formelle (que finalement ne perturbent que quelques raccords en studio visiblement demandés par la production - Zanuck ou autres - pour souligner un sentiment filmé en plan large ou moyen et tournés après coup) auxquelles s’ajoute une grâce, une mélancolie, une intériorité tout à fait personnelle. La tension ne baisse sporadiquement que dans le dernier quart et, même là, il y a des séquences éblouissantes : tout ce qui se déroule autour de la cathédrale, l’arrivée des soldats, la course de Gene Tierney à la recherche de Rory Calhoun. Là, le mélange des couleurs (la robe, le châle de Tierney, les costumes des figurants, des soldats, la lumière sur les murs, la profondeur des couloirs, tout concourt à une prodigieuse symphonie visuelle. L'admirable gros plan de Gene Tierney allongée dans la nuit, avec l’ombre des feuilles sur le visage, est une "coupe" visuelle magistrale. Et un contrechamp sur Rory Calhoun sur fond de ciel qui la regarde ajoute à la profondeur. Le meilleur du film quant à la dramaturgie réside dans les rapports entre le héros et l’officier que joue superbement Richard Boone à qui Tourneur a demandé de parler bas, sans haine ni colère. Le "sécateur" du réalisateur choisit chaque plan avec une intention précise.
Dans THE BIG COUNTRY (LES GRANDS ESPACES) de Wyler, le point faible reste un scénario de James Lee Barret et Sy Bartlett trop long, finalement très traditionnel, aux péripéties attendues et aux personnages archétypaux même si Peck, Jean Simmons, Charles Bickford (qui a joué dix fois ce personnage) et Burl Ives leur donnent pas mal d’épaisseur. La mise en scène, en revanche, est plus surprenante notamment par le grand nombre, par l’importance des plans larges, ce qui n’était pas si courant. Des scènes sont essentiellement filmées en plans très larges sans qu’on passe à un cadre plus serré. Bien sûr, tout cela illustre le titre du film (et la phrase de dialogue : « c’est un grand pays ») mais produit, sur un grand écran, un effet spectaculaire : l’arrivée de la diligence et la découverte de la petite ville, l’attaque du hameau où s’entassent les Hennessey, les chevauchées, le combat final dans le canyon (décor ultra spectaculaire), tout cela ne manque pas de grandeur, témoigne d’un vrai sens de l’espace (belle photo de Robert Planck). Le sécateur critique ici discerne la grandeur visuelle malgré une narration moins affûtée.
TROOPER HOOK (zone 1 sans sous-titres) devrait passionner tous les nombreux amateurs qui analysent, se passionnent, s’affrontent autour du VENT DE LA PLAINE et surtout de L’HOMME SAUVAGE. Le film de Charles Marquis Warren présente beaucoup de similitudes avec le Mulligan. Là encore (comme dans des Ford et des magnifiques nouvelles de Dorothy Johnson qu’avait publiées Joelle Losfeld), il s’agit d’une femme (Barbara Stanwyck) qui a été capturée par les Indiens, délivrée par la cavalerie et qu’on ramène chez elle, avec son fils qui est aussi celui du chef Nachez (Rodolfo Acosta). C’est Hook (Joel McCrea) qui se charge de la mission. Sur la route, elle va rencontrer une hostilité constante, voire de la haine de la part des Blancs qui l’humilient et veulent même la tuer. Ou tuer l’enfant. Rarement film a dépeint aussi longuement cette hostilité, cette violence. À laquelle n’échappent qu’un jeune homme, une vieille femme mexicaine et sa fille. Les premiers plans du film - l’exécution de soldats cernés par les Indiens puis l’incendie du camp indien - sont saisissants. Et le scénario est riche en détails originaux : quand on demande à Stanwyck pourquoi elle a les cheveux courts, elle répond : « les poux ». Mais la mise en scène est parfois étrangement maladroite, les cadres soudainement plats (alors qu’il y a de très beaux plans de descente de colline à cheval dans les rochers) et l’interprétation, sauf les deux vedettes et Earl Holliman, laisse à désirer. Susan Kohner est moins bien que chez Daves, Edward Andrews surjoue horriblement et le petit garçon n’est pas terrible. Le critique, tel un sécateur, coupe ici les scènes réussies des faiblesses d'interprétation.
Nous étions un peu injuste quand nous le qualifions de lanterne rouge d’Hollywood. En effet, Laven a été, au moins une fois, un des premiers à aborder un thème, celui du tueur en série, en l’occurrence de jeunes femmes, avec sa première réalisation, WITHOUT WARNING (zone 1), petit film noir entièrement tourné en extérieurs dans un Los Angeles avec des autoroutes encore en construction et où les collines, les canyons ne sont pas encore entièrement urbanisés. Tout ce qui concerne le tueur, un jeune homme « normal», avec un visage poupin, qui travaille dans l’horticulture, retient l’attention, servi par le jeu dépouillé, moderne d’Adam Williams au physique vaguement brandoesque : les premiers plans et la découverte du premier cadavre dans un motel, ses errances nocturnes dans les rues, sa manière de draguer dans un bar, sa réaction quant il est surpris par un flic alors qu’il vient juste de tuer une femme dans une voiture, sous une autoroute. La poursuite, à pied, qui suit, sur et autour de cette autoroute vide, est une des meilleures séquences du film, bien photographiée et cadrée par Joseph Biroc qui est aussi inspiré par une course dans le marché aux légumes. Williams dégage, sans effet, un vrai sentiment de menace qui rattrape le jeu un peu raide de certaines de ses partenaires dont le physique sonne juste et peu hollywoodien. En regard de ces moments que ponctue une musique parfois heureuse de Herschell Burke Gilbert, les séquences d’enquête avec l’inévitable voix off paraissent ternes et appliquées mais on échappe à toute tentative d’explication ou de justification. Laven dit s’être inspiré de HE WALKED BY NIGHT et d’un film avec Joan Bennett. Le sécateur de la mise en scène, malgré quelques longueurs, parvient à "couper" et à créer une ambiance menaçante.
De Laven, THE GLORY GUYS (LES COMPAGNONS DE LA GLOIRE, zone 2) est revu, et ce qu’on en dit dans 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN est juste. Si on voulait approfondir la critique, on pourrait ajouter que cette nouvelle variation sur la bataille de Little Big Horn n’ajoute rien de nouveau. Il y a quelques faits qui sont paraît-il justes : l’attaque prématurée, la recherche de l’eau. Le portrait de Custer rebaptisé McCabe qu’incarne Andrew Duggan reste terne, conventionnel. Le scénario conventionnel de Peckinpah en fait un militaire orgueilleux et borné, à la recherche de la gloire mais sans cette arrogance dont faisait preuve Fonda, sans ce mépris pour les Indiens. Il ne le montre pas comme ce sociopathe obsédé de taxidermie et détenant le record des désertions dont nous parlait James Lee Burke ni cet officier courageux mais dévoré par l’ambition qu’évoque Ernest Haycox dans son beau roman, Bugles in the Afternoon, qui attaque volontairement un jour trop tôt. Le film ne tient pas compte des polémiques qui opposent les historiens qui chargent le Major Reno et Benteen (Tom Tryon dans THE GLORY GUYS) pour exonérer Custer (Laven et Peckinpah impliquent que McCabe, par ressentiment, envoie Harrod dans un piège) et ceux qui continuent à voir en lui le responsable de la plus grande défaite de la cavalerie américaine. Tout ceci est survolé et les auteurs préfèrent s’intéresser à la rivalité des deux héros qui se disputent Senta Berger. Restent non seulement les éblouissants travellings dus à James Wong Howe durant les chevauchées, mais ses cadres inventifs, sa photo magnifique et cela dès la première séquence : une salle d’attente dans une gare que Wong Howe, privilégiant les teintes sombres, économisant la lumière, magnifie ce qui donne de la force à la scène. Il joue sur tout ce qui cache une partie de l’images : des herbes, des rochers, des arbres en extérieurs qui dramatisent le propos. Des meubles, des objets dans les intérieurs comme cette porte qui cache la moitié du saloon, mettant en valeur, dans le cadre, à droite, assez loin, une entraîneuse que reluquent des soldats de l’extérieur. Le sécateur visuel de Wong Howe excelle à "découper" l'espace et à créer une atmosphère malgré les faiblesses du scénario.
De THREE HOURS TO KILL d’Alfred Werker (zone 1) il n’y a pas grand-chose à dire : la banalité des intérieurs, la photo de Charles Lawton curieusement routinière, les cadrages mécaniques, la bourgade sans aucun caractère qui a déjà servi dans 100 films étouffent ce qui était potentiellement prometteur dans cette histoire de vengeance après un lynchage raté co-écrite par Roy Huggins, Richard Alan Simmons et Maxwell Shane. Il y a ici et là des extérieurs bucoliques (un lac) ou campagnards, une assez bonne bagarre dans des arbustes, la course de la carriole emportant Dana Andrews qui vient d’échapper à la pendaison avec une corde au cou laquelle corde se bloque à chaque obstacle, que l’on peut porter au crédit de Werker ainsi que quelques cadrages inhabituels : une danse filmée à travers les instruments. Petite touche curieuse : Donna Reed a un enfant de Dana Andrews avant leur mariage (qui n’a jamais lieu à cause du lynchage) et ne part pas avec lui à la fin. Le sécateur critique peine à trouver matière dans cette œuvre, mais reconnaît quelques "coupes" visuelles inattendues. Ce film, découvert à sa sortie en VF au California, est très inférieur à THE LAST POSSE du même Werker qui vient aussi de sortir en zone 1 et qui bénéficie d’un scénario fouillé (construit autour de 3 flash-back), avec des personnages complexes ce qui nous vaut une grandiose interprétation de Broderick Crawford, de Charles Bickford. Sans oublier de magnifiques extérieurs rocailleux, arides, superbement photographiés, où le sécateur du réalisateur taille des scènes mémorables.
Enfin, DIPLOMATIC COURRIER (Zone 2 Espagne et 1) est un film brillant, remarquablement bien mis en scène, découpé avec une précision diabolique. Il fallait faire preuve de ces qualités pour triompher des contraintes qui faisait peser la Fox sur la production (sortir le moins possible du studio, tourner le moins possible avec les vedettes en Europe), contraintes dont on se demande si elles n’ont pas stimulé Hathaway (et même s’il ne les a pas créées lui-même puisqu’il aimait les défis). Cela explique le tempo ultra-rapide, les raccords virtuoses dans les ouvertures de portes, les sorties de voitures, les escaliers, les couloirs de train, le montage incisif surtout dans les deux premiers tiers qui dégraisse un scénario déjà dépouillé de Casey Robinson d’après Peter Cheney. Les protagonistes dont Power et Karl Malden n’arrêtent pas de courir, de traverser à toute allure des décors, une gare, un champ de ruines, ce qui permet à Hathaway d’utiliser sans doute des doublures et de se permettre de vraies audaces : une poursuite dans les ruines est filmée en plans très larges qui lui donnent une force insolite. Les scènes de train, de gare, comptent parmi les meilleures du genre et Lucien Ballard s’en donne à cœur joie dans ces couloirs sujets aux pannes d’électricité, ces compartiments, ces demeures mal éclairées. Peu de prêchi-prêcha mais un ton plus sec, plus distancié, plus sombre même que dans les habituels films anti-rouges. Le personnage que joue Power ne se bat pas pour une cause mais pour sauver un ami et lui et son chef commettent des erreurs d’appréciation et le personnage d’Hildegarde Kneff est également notable. Dans ce film, le « sécateur » du montage et de la mise en scène atteint une virtuosité exceptionnelle, façonnant une œuvre d'une intensité rare.
De l'outil de jardinage aux métaphores littéraires, en passant par les choix de carrière d'un artiste et le travail minutieux de la critique cinématographique, le sécateur est bien plus qu'un simple instrument. Il symbolise l'action de façonner, de raffiner, de choisir et d'élaguer, des gestes essentiels qui définissent et enrichissent aussi bien le monde naturel que les expressions humaines les plus complexes.