Le double tournois, souvent désigné par son appellation courante, le double tournois, représente une pièce de monnaie ancienne d'une valeur équivalente à deux deniers tournois. Son émission par les souverains français a débuté à la fin du XIIIe siècle, s'inscrivant ainsi dans le système monétaire tournois où six doubles tournois permettaient de former un sou tournois. Cette monnaie a traversé les siècles, son parcours s'étendant de l'époque de Philippe le Bel jusqu'à celle de Louis XIV, témoignant ainsi de sa longévité et de son importance dans l'économie du royaume de France.
Genèse et Premières Émissions : Philippe le Bel et la Crise Financière
À la fin du XIIIe siècle, l'introduction du double tournois par le roi de France Philippe le Bel fut une manœuvre audacieuse visant à accroître rapidement les ressources financières du royaume, et ce, à moindre coût. La particularité de cette nouvelle monnaie résidait dans le fait que sa valeur nominale, proclamée par la légende « MONETA DUPLEX », ne correspondait pas à sa valeur intrinsèque en métal. En effet, les nouveaux doubles tournois affichaient un poids oscillant entre 0,9 et 1,3 gramme, alors que les deniers tournois de l'époque pesaient environ 0,9 à 1,1 gramme. Cette différence, bien que subtile, n'échappa pas à la vigilance du peuple, qui qualifia Philippe le Bel de roi « faux-monnayeur ». Cette perception négative souligne le décalage entre la valeur affichée et la valeur réelle de la monnaie, un phénomène qui marqua les débuts du double tournois.

Les rois de France continuèrent d'émettre des doubles tournois tout au long du Moyen Âge et même au-delà, durant la période post-médiévale, s'étendant de 1492 à 1580. Ces monnaies appartenaient à la catégorie des monnaies de billon, caractérisées par une forte teneur en cuivre, généralement comprise entre 80 % et 85 %, et une faible proportion d'argent, variant de 15 % à 20 %. En raison de leur aspect sombre dû à leur composition, elles étaient souvent désignées sous le terme de monnaies « noires ».
Évolution Iconographique et Typologique des Doubles Tournois
Au fil des règnes, le double tournois a vu son iconographie évoluer, reflétant les changements dynastiques et les préférences esthétiques de chaque souverain.
Philippe le Bel : Les premières émissions se distinguent par un châtel tournois, emblème de la ville de Tours, encadré de deux fleurs de lys. La légende associée était « MON DUPLEX REGAL ». Le poids de ces pièces variait entre 0,9 et 1,3 gramme.
Philippe VI : Sous ce roi, les doubles tournois arboraient soit les lettres « F-R-A-N » dans le champ, soit une grande couronne. La légende « MONETA DUPLEX » était couramment utilisée. Le poids de ces exemplaires se situait entre 1,16 et 1,17 gramme.
Jean II le Bon : Ce souverain a laissé plusieurs variantes de doubles tournois. Parmi elles, on trouve des monnaies représentant le roi sous une couronne avec la légende « REX », une croix fleurdelysée à long pied, un châtel tournois fleurdelysé couronné, ou encore trois fleurs de lys sous une couronne, motif qui sera largement repris par la suite. La légende « MONETA DUPLEX » demeurait présente.
Charles V : Sous son règne, la monnaie a connu une simplification notable de ses motifs.
Charles VI : Les doubles tournois de cette période sont caractérisés par la présence de trois lys sur l'avers, accompagnés de la légende « MONETA DUPLEX ». Le poids moyen de ces pièces était de 1,30 gramme.
Charles VII : Plusieurs types de doubles tournois furent émis, présentant des variations telles que trois lis accostés, trois lis dans un trilobe, un « K » sous une couronne, ou un « K » sur deux lis. La légende « DUPLEX TURONUS FRANCIE » et ses variantes étaient utilisées. Le poids des exemplaires s'établissait à 1,11 gramme.
Louis XI : Les doubles tournois de Louis XI présentent souvent trois lis inscrits dans une rosace bordée d'annelets. Les légendes pouvaient être « DUPLEX TURONU » ou « SIT NOMEN BENEDICTUM ».
Charles VIII : Les monnaies de ce roi arborent trois lis dans une rosace trilobée, avec la légende « DUPLEX TURONUS FRAC ».
Louis XII : Similairement à Charles VIII, les doubles tournois de Louis XII présentent trois lis dans une rosace trilobée. La légende « SIT NOMEN DNI BENEDICTUM » est fréquente. Il existe également des doubles tournois de Provence spécifiques, caractérisés par une croix potencée.
François Ier : Les doubles tournois de François Ier montrent trois lis, soit dans un trilobe, soit sans cet encadrement. Le revers présente une croix pattée ou une croisette, et la légende « SIT NOMEN DNI BENEDICTUM ». À cette époque, le module de la monnaie a tendance à être réduit.
Henri III : Les types monétaires de Henri III sont similaires à ceux de son prédécesseur.

Le Double Tournois à l'Époque Moderne : Production de Masse et Changements Techniques
La population française manifestait une attachement traditionnel à la valeur intrinsèque des espèces monétaires. Il était donc primordial que même la plus petite monnaie contienne une fraction, aussi minime soit-elle, de métal précieux et présente un aspect argenté. L'utilisation du cuivre provenant de Suède a permis une production massive de doubles tournois sous les règnes d'Henri III, Henri IV et Louis XIII. Ces monnaies, d'un poids officiel de 3,138 grammes, arboraient à l'avers le nom, la titulature et le portrait du roi, souvent accompagnés du millésime et d'une lettre indiquant l'atelier de production. Au revers, trois fleurs de lys disposées en 2 et 1 dominaient le champ, et la valeur « Double tournois » était indiquée en français.
Sous Henri III, certaines frappes de doubles tournois étaient encore réalisées manuellement. Cependant, l'avènement du machinisme a progressivement pris le dessus, permettant une production à une échelle quasi industrielle. La fabrication des doubles tournois royaux a finalement été abandonnée au début du règne de Louis XIV. Les derniers doubles tournois français connus datent de 1644 et 1647. Ces émissions, à l'effigie juvénile du roi-Soleil, présentaient un poids officiel de 3,24 grammes. Leur tirage semble avoir été très limité.
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Les Doubles Tournois et la Prospection Archéologique
Les doubles tournois constituent l'une des monnaies royales françaises les plus fréquemment découvertes lors de campagnes de prospection archéologique, notamment avec l'usage de détecteurs de métaux. Leur abondance s'explique par leur statut de monnaie populaire, utilisée au quotidien par une large part de la population. La longévité de leur émission, s'étendant sur plusieurs siècles, a contribué à leur large dissémination sur le territoire français. Les témoignages de prospecteurs font souvent état de la découverte régulière de ces pièces, parfois en bon état de conservation, malgré les aléas du temps et de la terre.
Des passionnés relatent des expériences de prospection où des signaux répétés sur un détecteur de métaux ont conduit à la découverte de doubles tournois, parfois aux côtés d'autres objets métalliques comme des fils de cuivre. L'identification de ces pièces peut parfois s'avérer complexe, notamment en raison de l'usure, des erreurs de frappe ou des variations typologiques.
Par exemple, des descriptions détaillées de trouvailles mettent en lumière des spécificités :
- Une monnaie trouvée sur un chemin, de style double tournois, avec un « M » sous une croix, initialement attribuée à François Ier, mais dont l'identification restait incertaine.
- La découverte d'un double tournois de Henri II datant d'après 1552, avec la titulature royale partiellement lisible. L'avers porte « + HENRY. 2. D. G. FRAN. REX », avec trois lis posés 2 et 1. Le revers présente « + SIT. NOMEN. DNI. BENE », un millésime illisible, une croix pleine alésée dans un quadrilobe, et la lettre d'atelier « M » pour Toulouse.
- Un cas notable d'erreur de frappe sur un double tournois de 1638, où le « S » de « TOURNOIS » a été remplacé par un « 8 », créant une séquence atypique « 8163 ». L'atelier de La Rochelle (H) est suspecté. Bien que considérée comme une curiosité, cette pièce ne voit pas sa valeur considérablement augmentée, sauf si une série de monnaies similaires fautées était reconnue.
- Une autre trouvaille présente une légende inhabituelle, avec des chiffres atypiques dans la date et l'absence du second « O » dans « TOURNOIS ». Ces anomalies peuvent parfois suggérer une frappe illégale ou des particularités liées à l'atelier.
- Des découvertes de doubles tournois de Louis XIII, datant de 1615 et frappés à l'atelier D (Lyon), sont également rapportées.

Certaines découvertes sortent de l'ordinaire, comme celle d'un double tournois féodal de Ferdinand Charles, comte de Lowenstein-Wertheim Rochefort. Ce type de monnaie, moins commun que les doubles tournois royaux, témoigne de la diversité des émissions monétaires à certaines périodes.
Le Double Tournois dans le Contexte Historique Français
L'histoire du double tournois est intrinsèquement liée à celle de la France, de ses dynasties royales et de son évolution monétaire.
Les Dynasties Royales : Le double tournois a traversé les règnes des dynasties capétienne, valois et bourbonienne. L'effigie des souverains, leur titulature et les symboles royaux comme les fleurs de lys ou les couronnes ont évolué au fil des siècles, reflétant les changements politiques et sociaux.
Réformes Monétaires : La France a connu de nombreuses réformes monétaires au cours de son histoire. Le système tournois, dont le double tournois faisait partie intégrante, a coexisté avec d'autres monnaies et systèmes, évoluant sous l'influence de rois comme Charlemagne, Hugues Capet, ou plus tard Louis XIII, qui a procédé à une réforme monétaire majeure en 1640. Cette réforme a introduit de nouvelles pièces d'or et d'argent, tout en conservant des monnaies de cuivre comme le liard.
La Révolution et le Franc : La Révolution française a marqué un tournant majeur avec l'introduction du franc en 1795, basé sur un système décimal. Ce nouveau franc a remplacé la livre tournois et a constitué la base du système monétaire français pendant plus de deux siècles, avant d'être remplacé par l'euro.

Le Double Tournois et la numismatique
Le double tournois, par sa longévité et sa variété, constitue un sujet d'étude fascinant pour les numismates. Les catalogues et répertoires spécialisés, tels que ceux de Victor Gadoury ou Frédéric Droulers, permettent d'identifier et de classer les différentes émissions. L'analyse des poids, des diamètres, des légendes, des types d'avers et de revers, ainsi que des lettres d'atelier, offre une richesse d'informations sur l'histoire économique et monétaire de la France.
La diversité des découvertes, qu'il s'agisse de pièces en bon état, de monnaies usées ou de spécimens présentant des erreurs de frappe, enrichit la connaissance de ces monnaies populaires. Les ouvrages traitant de l'héraldique capétienne, par exemple, peuvent aider à comprendre la signification des symboles et des blasons apparaissant sur certaines émissions, notamment en ce qui concerne les armoiries « brisées » des princes du sang.
Enfin, l'étude des doubles tournois permet de comprendre les mécanismes de la monnaie à travers les âges, depuis les premières tentatives de manipulation de la valeur par Philippe le Bel jusqu'à la production industrielle des siècles suivants, offrant ainsi un aperçu précieux de l'économie et de la société françaises d'antan.