Comprendre les mouches des milieux agricoles : Scatophage du fumier et Mouche charbonneuse

Dans l'imaginaire collectif, la campagne est associée à la tranquillité, mais elle est aussi le théâtre d'une activité biologique intense, souvent centrée autour du bétail et de ses déjections. Deux espèces de diptères se partagent fréquemment cette scène : la scatophage du fumier (Scathophaga stercoraria) et la mouche charbonneuse (Stomoxys calcitrans). Si elles sont souvent confondues par le néophyte, leurs rôles écologiques, leurs comportements et leur dangerosité diffèrent radicalement.

La Scatophage du fumier : une prédatrice méconnue

À la campagne, tout le monde les connaît ces mouches velues jaunes rousses qui fréquentent assidûment les bouses de vache, le crottin des chevaux… On leur a accolé un surnom très transparent et direct : les mouches à m…. Cela dit, le nom latin de l’espèce la plus commune, Scathophaga stercoraria, n’a rien à envier à son homologue populaire : scato pour excrément ; phage, qui mange ; stercus pour excrément, fumier ! D’où leur nom usuel plus « doux » de scatophage du fumier.

Illustration d'une scatophage du fumier adulte

Identification et dimorphisme sexuel

On les voit effectivement en nombre sur les excréments, leur site de reproduction et aussi de chasse. Les mâles se reconnaissent aisément à la teinte jaune roux doré à orangé de leur corps et à leur forte pilosité, faisant penser à une fourrure, sur le corps et surtout sur les pattes antérieures. Les femelles sont brun verdâtres, velues hérissées sans cette apparence de fourrure, avec les pattes antérieures nettement moins velues. Les femelles sont aussi nettement plus petites que les mâles en général : ce dimorphisme sexuel de taille reste inhabituel, dans ce sens, pour des insectes. Outre le dimorphisme sexuel, la taille varie considérablement selon les individus et les populations géographiques : de 7 à 13 mm pour le corps.

Régime alimentaire et comportement de chasse

La plupart des gens se méprennent sur le régime alimentaire de ces mouches adultes en pensant qu’elles se nourrissent des excréments. En fait, les scatophages adultes sont des prédatrices voraces. Tout le temps dédié à la reproduction sur les bouses s’accompagne d’une activité de chasse intensive et permanente. Elles se ruent sur leurs proies qu’elles saisissent avec leurs pattes antérieures rappelant un peu celles des mœurs de mante religieuse (repliées en couteau). Elles chassent essentiellement d’autres mouches dont les calliphoridés, les « mouches vertes et bleues » ou les syrphes.

Cycle biologique et reproduction

Les femelles pondent les œufs dans de la bouse ou du crottin très frais. En général, les scatophages arrivent dans l’heure qui suit le dépôt d’une bouse. Elles choisissent des microsites à la surface, très inégale, des bouses de vache. Elles pondent préférentiellement sur les microcollines et évitent les creux. Seules les larves sont vraiment coprophiles et se nourrissent donc de matière fécale. Elles en réduisent les contenus en matière organique et en azote organique et le poids sec.

La Mouche charbonneuse : une menace hématophage

Contrairement à la scatophage, la mouche charbonneuse (Stomoxys calcitrans) est une véritable gêne pour l'homme et le bétail. Appelée aussi mouche piquante, mouche des étables ou stomoxe, il s’agit d’un insecte hématophage, c’est-à-dire que cette mouche une fois adulte se nourrit du sang des mammifères qu’elle pique. Bien que cela ne soit pas le cas pour la plupart des espèces d'insectes hématophages, chez la mouche charbonneuse les deux sexes piquent.

Reconnaître le Stomoxe

Le stomoxe a une apparence très proche de la mouche domestique : tout comme cette dernière, il possède deux yeux rouges bruns. De plus, on observe des bandes longitudinales et des taches plus foncées, respectivement sur son thorax et sur son abdomen. Il est possible de différencier une mouche piquante d’une mouche domestique grâce à leur position au repos et à leur trompe. En effet, le stomoxe a la tête vers le bas au repos alors que la mouche domestique l’a vers le haut. La mouche piquante possède une trompe rigide, longue et pointue, orientée vers l’avant, capable de percer la peau.

Risques sanitaires et impact sur l'élevage

La piqûre de la mouche charbonneuse est douloureuse. Elle provoque une sensation de pincement soudain puis des boutons et des démangeaisons qui durent environ sept jours. Elle peut aussi entraîner une réaction allergique. La mouche piquante est dangereuse à de multiples égards car elle transmet des maladies bactériennes et virales dues à des protozoaires (trypanosomes) et à des helminthes (des vers parasites). Parmi ces infections on peut citer la fièvre charbonneuse (ou charbon), la fièvre aphteuse, la peste porcine africaine, la fièvre de la Vallée du Rift, l’anémie infectieuse, des rickettsioses (anaplasmose bovine, fièvre Q…).

Schéma comparatif entre une mouche domestique et une mouche charbonneuse

Stratégies de gestion et protection

Pour se protéger des mouches des étables, il faut se couvrir à l’extérieur : pantalon, chaussures et t-shirt à manches longues, de manière à limiter l’accès des mouches à la peau. La prévention passe par une gestion rigoureuse des déjections et des aires d’élevage, ainsi que, si nécessaire, par des moyens de lutte mécanique ou chimique (pièges, pulvérisations ciblées).

La lutte intégrée en milieu agricole

La première arme contre les mouches charbonneuses, c’est l’environnement. C’est la méthode la plus efficace selon les études terrain. Quand les conditions ne permettent pas un nettoyage suffisant, le traitement larvicide devient une vraie option. Les produits à base de cyromazine en granulés permettent de bloquer le développement des larves avant l’émergence des adultes. Le piège Vavoua, conçu à l’origine pour capturer les mouches tsé-tsé, repose sur un rideau de tissu coloré qui canalise les mouches vers un réceptacle. Le stomoxe étant fortement attiré par la couleur bleu, des écrans bleus imprégnés d’insecticide ont été développés pour associer attractivité visuelle et létalité.

Impact des résidus médicamenteux

Les scatophages jouent un rôle écologique clé en participant au recyclage des excréments et au retour des nutriments dans le sol des prairies pâturées. Or, depuis plusieurs décennies, les excréments du bétail sont de plus en plus contaminés par des résidus des médicaments anti-parasites administrés au bétail. Les plus redoutables quant à leurs effets sont les avermectines. Les scatophages n’échappent pas à ces effets collatéraux. Des tests avec l’ivermectine montrent une augmentation des taux de mutations avec notamment de hauts niveaux de malformations ou irrégularités au niveau des ailes. La viabilité de la descendance est aussi abaissée.

Diversité du genre Scatophaga

Le genre Scatophaga ne se limite à la seule Scatophage du fumier, même si elle est de loin la plus commune. Il en existe au moins cinq autres espèces en France :

  • S. furcata : se reproduit sur les crottes de moutons.
  • S. inquinita : sur divers excréments.
  • S. littorea : cette mouche grise et velue vit sur les tas d’algues en décomposition du littoral.
  • S. lutraria : peut s’observer sur des excréments humains en pleine nature.
  • S. scybalaria : grande espèce rousse, spécialiste des bouses de vache dans des sites humides.

En comprenant mieux ces insectes, on réalise que si certains comme le stomoxe nécessitent une gestion rigoureuse pour la santé animale et humaine, d'autres comme la scatophage assurent des fonctions de recyclage indispensables à l'équilibre des écosystèmes pastoraux. L'expression « quelle mouche t’a piqué » ne s’appliquera donc pas à cette mouche jaune, qui reste, malgré son surnom peu flatteur, un maillon essentiel et fascinant de la biodiversité des campagnes.

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