Le domaine de Versailles ne se résume pas à la pierre dorée de son château ou aux fastes de la galerie des Glaces. C’est un organisme vivant, un théâtre de chlorophylle où l’Histoire, avec un grand H, se mêle intimement à la petite histoire des hommes. Au cœur de ce sanctuaire, une figure se détache, celle d’Alain Baraton, jardinier en chef du domaine national de Trianon et du Grand Parc de Versailles. Plus qu’un métier, une vocation qui s’inscrit dans une lignée prestigieuse, celle d’André Le Nôtre et de Richard La Quintinie, tout en apportant une sensibilité nouvelle, plus proche de l’esprit de Marie-Antoinette.

Les racines d’une vocation : du caissier au jardinier en chef
L’ascension d’Alain Baraton est un récit qui défie les trajectoires linéaires. Entré au service du domaine en 1976 comme simple caissier, il n’était alors qu’un jeune homme en quête d’un emploi d’été, se décrivant lui-même comme un gamin malhabile, pas particulièrement bon en classe. Pourtant, le contact avec la terre et l’immensité du domaine a opéré une transformation profonde. Au fil des décennies, il a su se rendre indispensable, passant de l’exécution de tâches manuelles à la compréhension fine de la physiologie végétale et de l’esprit des lieux.
Son parcours témoigne d’une volonté constante de replacer le jardinier au cœur de la nature. Il récuse l’image du simple exécutant pour promouvoir celle d’un professionnel capable de comprendre les plantes, de les accompagner et de faire des merveilles avec elles. Cette vision a conduit à la création d’un diplôme de maître jardinier, revalorisant une profession qui, selon lui, est l’une de celles qui résistera le mieux à l’intelligence artificielle, car le jardinier a les mains dans la terre.
La tempête de 1999 : un tournant écologique et philosophique
Décembre 1999. La nuit. La tempête souffle sur une petite maison blanche à l’intérieur du parc de Versailles. Un homme en sort, qui assiste au spectacle des arbres arrachés comme des fétus de paille et des bosquets broyés par la force du vent. Cet homme, c’est Alain Baraton. Depuis plus de quinze ans, il travaille dans ce lieu qui est devenu sa vie, de même que cette maison, qui fut la maison de Molière, est devenue la sienne.
Vingt-quatre heures après cette tragédie, le parc était devenu un champ de ruines. Il n’y avait plus un bruit, les oiseaux étaient morts, les renards et les lapins avaient fui. Il régnait un silence funèbre. Soudain, j’entends un vacarme énorme. Je me retourne et aperçois une personne arriver avec un pulvérisateur afin d’éliminer les moustiques en prévision de l’été. La scène semble tout à coup absurde. Dès cet instant, je me suis juré de ne plus porter atteinte aux êtres vivants.
Cette tempête nous a rendus précurseurs : depuis l’an 2000, nous ne mettons plus aucun produit chimique dans les jardins et nous respectons cet engagement. Et je dois vous dire que nous ne sommes pas plus piqués par les moustiques qu’auparavant ! Cette épreuve douloureuse a été le catalyseur d’une révolution douce : le passage à une gestion écologique qui a permis le retour des chevreuils, des faisans et de nombreux autres petits animaux dans le Grand Parc, malgré les manifestations exceptionnelles comme les Jeux olympiques.
L’héritage de Le Nôtre et la pérennité du dessin royal
Au service de la monarchie dès 1635, Le Nôtre entame sa carrière comme jardinier de Gaston d’Orléans, oncle de Louis XIV. Issu d’une famille de jardiniers du roi dès le XVIe siècle, il se forme dans le jardin des Tuileries qu’il modifie en 1666-1672, créant au-devant la vaste perspective des Champs-Elysées. Ses travaux pour Fouquet à Vaux-le-Vicomte en 1656-1661 lui attirent gloire et fortune. Louis XIV le prend à Versailles dès 1662.

À Versailles, Le Nôtre peaufine ses conceptions en matière de jardin : des axes principaux entrecoupés d’allées secondaires délimitent les bosquets ; treillages et charmilles forment de vastes murs de verdure qui soulignent les perspectives. Utilisant toutes les ressources de l’eau, Le Nôtre joue sur l’ombre et la lumière en passant d’espaces obscurs (bosquets) à des zones plus éclairées (parterres). Parterres et allées principales sont jalonnés de statues et d’ifs taillés dans les formes les plus étonnantes qui font de Versailles un haut lieu de l’art topiaire.
Alain Baraton, en successeur de cette lignée qui s’est souvent effacée devant le prestige de Louis XIV, perpétue cette tradition tout en lui apportant son propre style. Il a notamment œuvré à un changement de mentalité en matière florale : quand il est arrivé, les parterres étaient tous composés de bégonias roses. Soudain, on a vu apparaître d’autres variétés plus sauvages et fantasques comme le cosmos, le cléome ou le tabac d’ornement. Enfin, il est heureux d’avoir rendu l’herbe aux pelouses.
Versailles : le théâtre de la petite et de la grande histoire
À Versailles, l’Histoire n’est jamais loin la vie. Chaque bosquet abrite un événement. Alain Baraton nous raconte son itinéraire personnel et l’histoire du parc, y mêlant une foule d’anecdotes touchant à la grande comme à la petite histoire. Des fêtes de Louis XIV avec ses feux d’artifice émerveillant l’Europe au poète Stéphane Mallarmé enterrant ses chats auprès du grand bassin, en passant par les deux institutrices anglaises qui eurent une vision de Marie-Antoinette rencontrant le cardinal de Rohan avant même que les historiens n’en fassent la découverte.
Les secrets des jardins de Versailles révélés par Alain Baraton | Documentaire Portrait - MG
Le jardin n’est pas simplement le domaine des botanistes ou des flâneurs : il est surtout le sanctuaire des amoureux. Alain Baraton nous entraîne dans une promenade horticole et sensuelle grâce à son humour et à sa connaissance de la petite et de la grande histoire. En compagnie de courtisanes nymphomanes, de nymphes courtisées, d’écrivains bucoliques, de jardiniers pornographes, partons à la découverte de plantes aux noms évocateurs ou aux vertus aphrodisiaques, traversons les allées boisées des grands parcs où se chuchotent les mots d’amour, et pénétrons jusqu’aux tréfonds secrets des jardins où l’érotisme reprend ses droits.
Saviez-vous qu’il existe une plante nommée « verge d’or » ? Que l’expression « cueillir la fraise » signifie « faire l’amour » ? Que les coccinelles sont de grandes obsédées sexuelles ? Et que les bosquets de Versailles ont hébergé de nombreuses amours, jusqu’aux plus libertines ? Ces récits, loin des livres poussiéreux, donnent au domaine une dimension humaine, charnelle et profondément vivante.
Le camélia, symbole d’une mémoire intime
Il y a un seul camélia à Versailles. Comme tout dans les jardins de Louis XIV et de Marie-Antoinette, il est chargé d’histoire, même si l’histoire de cet arbuste n’a rien de royal : ni la reine ni Mme de Maintenon n’ont fleuri leurs corsages d’une de ses fleurs délicates. En revanche, il a fait l’admiration et la fierté de la mère d’Alain Baraton.
Cet arbuste si commun et si peu ordinaire a orné les meilleurs souvenirs d’enfance du jardinier. Ses origines, mieux que nobles, sont divines : c’est le mythique empereur Shennong qui en aurait fait la découverte en Chine, c’est lui qui en aurait tiré un breuvage qui a depuis conquis le monde, le thé. Le camélia révèle bien d’autres surprises qui nous amènent à Venise, nous font rencontrer des samouraïs aussi bien que Coco Chanel, sans oublier la fameuse Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas. La première dame aux camélias, pour le jardinier, c’était sa mère.

La machinerie royale et ses seconds rôles indispensables
Pendant un siècle, l’histoire de France s’est jouée à Versailles. Mais qui connaît les « seconds rôles » indispensables au fonctionnement de la « machinerie royale » ? Le domaine a toujours été le théâtre d’un grand nombre de complots, d’assassinats et de morts suspectes. On y croise des figures comme d’Aquin, premier médecin du Roi-Soleil, Louis Blouin, valet de chambre et confident de Louis XIV, ou Mme de Brionne qui gouverna comme un homme les Grandes Ecuries.
Il faut mentionner les travaux des Francine, ces magiciens des Grandes Eaux de Versailles, feuilleter les observations piquantes du commissaire de police Narbonne qui excellait au jeu des surnoms, ou mesurer les difficultés que rencontrait Papillon de La Ferté qui dirigeait les Menus Plaisirs de la Cour. On y rencontre aussi Charles Collin, intendant de la marquise de Pompadour, l’abbé Soldini, confesseur de la dauphine et des filles de Louis XV, la marquise de Coëtlogon et son époux, Gatteschi, dernier « maître de langues » des Enfants de France, ou encore François Gamain, serrurier de Louis XVI.
Un regard sur le monde végétal et humain
Alain Baraton cultive les mots et les plantes avec verdeur. Depuis 2004, le « Jardinier de Versailles » est chroniqueur sur France Inter, où il apporte un point de vue à la fois instructif et distrayant. Loin d’ici le « horticolement correct » ! Son travail ne se limite pas à l’entretien des parterres ; il est une réflexion sur le temps, la transmission et la place de l’homme dans son environnement.
Quand vous avez des gens qui viennent à votre bureau accompagnés d’un enfant qui est en souffrance, physique ou intellectuelle, et que ces personnes vous font comprendre que c’est en lisant l’un de vos livres qu’ils ont pensé : « Tiens, pour mon gamin, il y a peut-être un débouché ! », je me dis que je fais rêver les gens en leur faisant comprendre que rien n’est impossible.
En cinquante ans de carrière, le jardinier a vu le parc se transformer en raison des bouleversements climatiques, mais il a aussi vu le retour d’une biodiversité qu’il s’efforce de protéger. Il exprime une forme d’admiration non pas pour son parcours, mais pour ce qui lui est arrivé, sidéré par le regard que les autres ont porté sur lui. Il confie ses regrets, comme celui d’avoir manqué parfois de courage ou d’audace pour faire autre chose, comme devenir photographe et faire le tour du monde, un projet qui lui avait été proposé en Chine. Pourtant, son œuvre à Versailles demeure, un témoignage vivant de la passion d’un homme pour les arbres, ces géants qui ont connu les rois et qui, grâce à lui, continuent de murmurer les secrets du passé sous le ciel changeant de l’Île-de-France.
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