Le 15 octobre 1991, l'univers musical français a été illuminé par la sortie d'un album qui allait rapidement propulser le rap au-devant de la scène : "Qui sème le vent récolte le tempo". Ce premier opus, signé Claude Honoré M’Barali, plus connu sous le pseudonyme de MC Solaar, est une capsule temporelle, mêlant un charme indéniable à une nostalgie douce-வையான lorsqu'on le réécoute aujourd'hui. MC Solaar y a imposé un style distinctif, caractérisé par une écriture ciselée, élaborée, et jalonnée de jeux de mots ingénieux. L'album, qui contient des titres emblématiques tels que "Sonotone" et "La vie est belle", a marqué le début d'une carrière qui allait redéfinir le paysage du hip-hop en France.

Le 7 février 1994, MC Solaar récidive avec la sortie de "Prose Combat", son deuxième album. Né à Dakar et élevé en région parisienne, Claude M’Barali a forgé son identité artistique au sein d'une scène hip-hop française encore balbutiante, avant d'en devenir l'une des figures les plus reconnaissables pour le grand public. "Prose Combat" représente une étape charnière dans la carrière de Solaar et de son équipe. L'album a connu un succès commercial retentissant, s'écoulant à près d'un million d'exemplaires, décrochant deux Victoires de la Musique et s'octroyant une carrière internationale prometteuse. Cependant, une ombre plane sur cet héritage : "Prose Combat", aujourd'hui, n'est plus disponible ni en magasin, ni sur les plateformes de streaming. Cette absence s'explique par un conflit persistant entre MC Solaar et Polydor, sa maison de disques de l'époque. À une période où le rap français consolide son patrimoine, une œuvre aussi emblématique que "Prose Combat" risque de s'effacer progressivement de la mémoire collective. Cet anniversaire, vingt ans après sa sortie, est une occasion privilégiée de le remettre en lumière et d'en explorer les profondeurs.
La Genèse d'un Chef-d'œuvre Inattendu
"Prose Combat, ce n’était pas un album préparé", confie MC Solaar. Le succès fulgurant de "Qui sème le vent récolte le tempo" en 1991 a bouleversé l'existence de MC Solaar et de son collectif, le Posse 500 One. "Après 'Qui sème le vent…', on n’a pas eu le temps de penser à faire un deuxième album", explique-t-il. Entre 1991 et 1993, la tournée fut incessante, les menant des MJC locales aux scènes européennes et africaines. "On a joué aux Transmusicales devant Kurt Cobain, sans vraiment savoir où on était", se souvient-il. L'enthousiasme et la disponibilité étaient de mise : "À chaque fois qu’on recevait un coup de téléphone - c’était l’époque du Tam-Tam et du Tatoo - Régis, notre intendant général, il disait oui. Alors nous, on disait oui aussi." Régis Douvry, l'intendant général, confirme cette dynamique : "La base, c’était Solaar, les danseurs Bambi et Arlini, Soon E MC pour les backs."
MC Solaar avoue avoir signé dans une maison de disques sans véritable appréhension de l'avenir : "Visiblement, on avait signé pour trois albums. Je dis « visiblement », car c’était pas des choses qui m’intéressaient. La musique, au départ, c’était un passe-temps qui est devenu quelque chose de super ludique." Bambi Cruz, l'un des danseurs, témoigne de l'excitation de cette période : "Le monde s’ouvrait à nous. Quand on nous a dit d’aller aux Antilles pour faire un concert, j’ai demandé « C’est gratuit ? » Pour nous, c’était un miracle. On prenait l’avion !" Il décrit également le rôle stabilisateur de Claude : "Claude, lui, il tempérait tout le temps. Quand on sautait en l’air, lui il marchait. C’était un stabilisateur." Jimmy Jay, le producteur emblématique, a ressenti la pression post-succès : "Après la sortie de 'Qui sème le vent…', j’ai eu un petit moment de panique. Quand on réussit un album comme ça, on a tout de suite une pression de l’entourage, du public, de la maison de disques."
L'Urgence Créative de "Prose Combat"
Malgré cette pression, "Prose Combat" a été conçu dans une urgence créative palpable. "Ce n’était pas un album préparé. C’était un album fait sur le moment", insiste MC Solaar. "On avait très peu de maquettes de prêtes. J’écrivais, et j’enregistrais dix minutes après." Son approche s'inspirait de l'écriture automatique, un principe popularisé par le chanteur Antoine dans "Les Élucubrations" : "Je partais d’un principe, qui était celui de l’écriture automatique et de la deadline. Je ne prenais aucune note quand j’étais dans la vie normale." Jimmy Jay corrobore cette atmosphère de création effrénée : "Prose Combat a été un disque fait à l’arrache. J’ai le souvenir de ne pas dormir, de bosser tout le temps, mais aussi de faire ce que j’aime." Le titre "Obsolète" illustre parfaitement cette méthode : "Le morceau « Obsolète » est venu deux jours avant de rentrer en studio. Je l’avais fait chez ma mère, à Aulnay-sous-bois. Je me suis enfermé dans une cave en me disant qu’il fallait que je trouve quelque chose."
Le studio à Bagnolet a servi de creuset à cette effervescence créative : "On avait une base : un studio à Bagnolet. Démocrates D, Jimmy Jay, Ménélik, Sages Po, Sléo… Tout le monde y allait. C’était un squat." MC Solaar y voyait une influence "rock alternatif", tandis que Jimmy Jay y percevait une vision "Berry Gordy". Bambi Cruz décrit ce lieu avec affection : "C’était un endroit assez bizarre, au fond d’une cour. Le studio était au rez-de-chaussée, le premier étage faisait office de salle à manger, et au dessus il y avait une chambre qui servait de cabine pour prendre les voix." Il évoque avec humour les conditions de vie : "Le propriétaire, un rasta, devait attendre qu’on parte pour dormir. Le lieu hébergeait aussi un espèce de business de rue, donc on voyait parfois des trucs bizarres [rires]."
L'enregistrement de "Prose Combat" a bénéficié de conditions plus professionnelles grâce au studio Plus XXX : "Pour enregistrer Prose Combat, on a eu accès à un nouveau studio. C’étaient des conditions « luxe »." Régis Douvry précise : "Plus XXX était le studio où Philippe Zdar était ingé son. On y avait mixé 'Qui sème le vent…'. C’était l’un des plus gros studios à l’époque." L'évolution technologique est notable : "Maintenant, avec les consoles numériques, tu peux avoir le même son, que tu sois à New York ou au Japon." MC Solaar souligne les défis de l'époque : "C’était une époque où la technologie était plus difficile. On avait des micros allemands, à l’ancienne."
Philippe Zdar se souvient particulièrement de la session d'enregistrement du titre "Obsolète" : "La session du titre « Obsolète » a eu lieu au tout début de l’enregistrement de Prose Combat. Cette session a donné le la pour tout l’album." Les contraintes budgétaires ont mené à l'utilisation du plus petit studio : "Comme on n’avait pas beaucoup de budget, on était dans le plus petit studio de Plus XXX, le studio 3." La présence de nombreux artistes a créé une atmosphère électrique : "Il devait y avoir 45 personnes à l’intérieur. Les Sages Poètes, que je ne connaissais pas du tout, sont venus poser. Il y avait aussi Soon E, Ménélik et Claude."

Le moment de l'enregistrement des Sages Poètes a marqué les esprits : "Quand on a fait la prise des Sages Po, je pense que le rap français est passé dans une autre dimension. Au moment où Zoxea posait son couplet, tout le monde gueulait, j’entendais même pas ce qu’il faisait ! C’était incroyable." Philippe Zdar partage son émotion : "Je n’oublierai jamais ce moment. Aujourd’hui encore, j’en parle à mes assistants, je leur dis « Quand tu dois enregistrer une voix avec 45 personnes dans la pièce, tu arrêtes de croire que le studio doit être un sanctuaire. »" Il précise que la version connue est celle qui est devenue un remix, mais qu'ils n'ont connu que cette version-là. MC Solaar décrit le studio Plus XXX comme un "vrai" studio, offrant un environnement propice à la création : "Et c’était génial : t’es dans le 19e, t’as de la lumière, une dame qui fait la cuisine, tu peux rester toute la nuit…" La rencontre avec d'autres artistes a enrichi l'expérience : "Tu rencontres d’autres artistes qui ne te connaissent pas, mais que toi tu connais : Étienne Daho, Christophe…" Il note cependant une certaine distance entre les professionnels : "Moi, j’étais content, mais c’était curieux : là-bas, les gens ne se parlaient pas. Ni les ingénieurs, ni les artistes. Il y avait des lock-out de maisons de disque. Les gens étaient fermés, comme s’ils étaient obligés de travailler."
Armand Thomassian, alors chez Polydor, évoque la pression du succès : "Chez Polydor, on avait une vraie pression. Quand tu travailles dans une boîte et que tu atteins ton objectif, l’année suivante on te demande de le dépasser. On savait qu’on était face à quelque chose de rare." L'équipe autour de MC Solaar s'est solidifiée : "Sur Prose Combat, l’équipe devenait plus compacte." Bambi Cruz souligne l'imperméabilité de Solaar à la pression : "Il y avait une pression du « business » : les ingénieurs, la maison de disques… Mais Claude était imperméable à la pression." MC Solaar, avec une pointe d'ironie, ajoute : "On faisait croire aux artistes qu’il y avait la pression. Ce mot que tu entendais tout le temps : « la pression ». Même les gens chevronnés, ils avaient la pression."
L'Alchimie des Mots et des Influences
L'écriture de MC Solaar est un univers en soi, un mélange fascinant d'allitérations, de name-dropping, de curiosités linguistiques et de traits de génie. Son appétit insatiable pour les mots et la connaissance transparaît dans chaque vers. Son approche de l'écriture était guidée par un désir profond de communication : "Quand j’étais à l’école, j’avais un pote chinois. Mon but, c’était d’arriver à lui parler avec un rap qu’il comprendrait, un rap qui ne serait pas codé." Cette volonté de rendre son art accessible a façonné son style : "Donc, involontairement, je faisais du rap pour mon école, même quand je passais sur Radio Nova. Je voulais que mon pote comprenne."
Jimmy Jay, témoin privilégié de ce processus créatif, exprime son admiration : "J’ai toujours été surpris par les textes de Solaar. Je les comprenais pas toujours à la première écoute, mais il écrivait bien. Et ça, c’est un truc qu’on a ou qu’on n’a pas." Il respectait scrupuleusement l'espace créatif de Solaar : "Je n’intervenais pas sur ses textes, c’était son terrain. Je lui donnais la musique que moi j’aimais." MC Solaar reconnaît une certaine liberté dans la validation de ses textes : "Personne n’a jamais vérifié mes textes. Personne. Même mes petites fautes sont restées dans l’album - un moment, je crois que je dis « érosent » au lieu de « érodent ». Je me suis laissé embarquer par les Z ! [dans le premier couplet de « À la Claire Fontaine »]" Il attribue cette absence de contrôle à un manque de culture du "showbizness" à l'époque : "Personne n’avait une culture du showbizness, il n’y avait pas d’auteur."
Bambi Cruz décrit MC Solaar comme un "bon élève qui est absent", constamment en quête d'informations : "Parce qu’il va chercher des infos ailleurs. À l’époque, il prenait le train pour partir à la Bibliothèque du Centre Pompidou, il allait chercher des infos qu’il nous ramenait. Ça pouvait être de tout : il pouvait nous parler d’un livre ou d’un éclair au chocolat ! Pour nous, c’était toujours un bonus." Il ajoute que Claude avait souvent besoin d'être seul pour assimiler ces découvertes.
L'inspiration derrière le titre "Obsolète" est un exemple fascinant de cette alchimie entre des influences diverses. L'idée germe d'un livre sur les mots oubliés, "L'Obsolète" (bien que les informations fournies mentionnent Jean-Loup Chiflet, il est important de noter qu'Alain Duschesne et Thierry Leguay sont les auteurs de cet ouvrage) : "Mon idée, c’était de faire revenir des mots qui n’existent presque plus. Quand quelque chose est obsolète, comment le rendre moderne ? En le remettant en circulation. C’était ça mon mode de pensée." L'autre influence majeure vient du gangsta rap texan, et plus particulièrement des Geto Boys : "L’autre influence, c’est les Geto Boys. Quand Scarface rappe, il fait souvent une phrase courte, puis une phrase avec beaucoup de pieds. Quand je l’ai entendu faire ça, je me suis dit « Ça, c’est français ! » Je n’écoutais pas ce qui était dit, je regardais comment c’était dit." Jimmy Jay précise que ce n'était pas MC Solaar qui écoutait les Geto Boys, mais Mickey Mossman, un membre du groupe Démocrates D. Mossman est d'ailleurs considéré comme un pilier essentiel de l'album. L'atmosphère du studio de Bagnolet, avec ses diverses influences musicales - Jimmy Jay pour la soul et le jazz, les rastas pour le reggae, et Mickey Mossman pour le rap américain - a créé un terreau fertile pour la création.
MC Solaar était un lecteur assidu, constamment à la recherche de matière première pour son écriture : "À l’époque, je me documentais beaucoup. J’habitais dans le 17e, rue de la Jonquière. Il y avait un libraire en bas, et un autre avenue de Wagram, ouvert 24 heures sur 24. Tout ce qu’ils avaient, je prenais." Il explore un large spectre de publications pour enrichir son vocabulaire et sa compréhension du monde : "Je savais que j’étais dans un métier où il faut des mots, alors j’achetais tous les journaux, de l’extrême gauche à l’extrême droite : La Forge, Le Bolchevik, Rivarol…" Son objectif était de rester "up to date", de comprendre les différentes perspectives sur un sujet donné : "Pour employer un mot qui était à la mode à cette époque, il fallait que je sois up to date. Je devais savoir ce qui se passe. Dans la vie, depuis que j’ai 16/17 ans, je me demande toujours : « C’est quoi la vraie info ? » Pour un sujet donné, il y a différentes façons de voir."
Armand Thomassian décrit cette curiosité comme "excessivement curieuse". MC Solaar explique sa démarche : "Pour moi, la question était « À qui on s’adresse ? » Ça, c’était le mélange fac et ethnologie participative : je ne voulais pas prêcher des convaincus." Il utilise une métaphore pour illustrer son approche : "Ça ne sert à rien d’aller aux Antilles et dire « Vous êtes pour les acras et le boudin ? » Non, il faut aller en Corrèze et demander aux gens s’ils ont gouté les acras et le boudin. Ça c’est le plus dur." Son art est un témoignage, une translation de l'histoire : "Quand je parlais de l’argent, de la banlieue, c’était un témoignage pour d’autres. Je faisais une translation : l’histoire passe par moi mais elle s’adresse à d’autres. Moi, je n’ai jamais appelé les cris, je préfère raconter."
Bambi Cruz souligne le désir de Solaar de coller à la réalité dans ses albums : "Claude, il aime bien quand ses albums ressemblent à la vraie. Il ne fera jamais un album tout énervé. Ou alors, il va faire un morceau énervé qui sera très doux, comme « La Concubine de l’Hémoglobine »." Les escapades nocturnes au Mégastore des Champs-Élysées étaient une source d'inspiration pour les deux artistes : "J’adorais aller au Mégastore la nuit, sur les Champs Elysées. Lui allait au rayon livres, et moi j’allais au rayon disques." MC Solaar utilisait la lecture comme un moyen de débloquer son écriture : "Quand je bloquais dans mon écriture, il fallait que je m’aère, alors je lisais une page de je-ne-sais-quoi. Je lisais un mot, puis je le raccordais à mon idée. Parfois, j’arrivais en studio les mains vides, parfois avec des tonnes de bouquin, juste pour trouver des mots et commencer quelque chose." L'exemple du morceau "À la Claire Fontaine" illustre cette méthode : "Le morceau « À la Claire Fontaine », par exemple, il est inspiré par L’École Capitaliste en France."
Philippe Bordas, lors de leur rencontre, a offert à MC Solaar "Voyage au bout de la nuit" de Céline, dans l'espoir qu'il synthétise les langages de la banlieue. Il décrit une "osmose visuelle" et des "indices intellectuels" partagés entre eux.
Le Titre "Prose Combat" : Une Alchimie Artistique
Le titre de l'album n'a pas été immédiatement évident. "L’album n’avait pas de titre quand on l’a apporté à la maison de disques", révèle MC Solaar. Armand Thomassian, le nouveau directeur artistique, a joué un rôle crucial dans le choix final : "Un nouveau directeur artistique, Armand Thomassian - exceptionnel - m’a demandé ce que j’avais en tête." MC Solaar avait initialement proposé le titre d'un de ses morceaux : "Pour moi, le titre de l’album devait être le titre d’un des morceaux : « L’Art Subtil du Prose Combat ». Ça montrait un côté à la fois léger et dur." L'influence de Georges Perec, avec son ouvrage "L’Art Subtil du Jeu de Go", est palpable dans cette proposition. Armand Thomassian a proposé une simplification qui s'est avérée judicieuse : "On en a discuté, et Armand a décidé d’enlever « L’Art Subtil du ». Il a eu raison." La décision d'apocoper le titre pour ne garder que "Prose Combat" a créé un effet percutant : "En coupant, Armand a donné le sport ! Il a choisi de couper, d’apocoper, et c’était encore mieux." MC Solaar explique son intention initiale de féminiser et d'euphémiser le concept, mais Thomassian a tranché : "Non, le concept, c’est ça." L'artiste se projette alors dans la perspective d'un anglophone découvrant le "close combat", une technique de combat rapproché, et reconnaît la simplicité et l'efficacité du titre finalement retenu : "Je me suis mis à la place d’un Anglais qui connaîtrait le close combat [technique de combat rapproché crée pendant la Deuxième Guerre Mondiale], et oui, c’était plus simple. The Prose Combat!"
L'Esthétique Visuelle : Brixton et l'Âme du Disque
L'identité visuelle de "Prose Combat" est indissociable de l'esthétique capturée par le photographe Philippe Bordas. Envoyé par le magazine Max, dirigé par Jean-Jacques Mandel, pour un reportage sur MC Solaar à Londres, Bordas s'est immergé dans l'atmosphère de Brixton. Mandel, décrit comme un "géant feuj" et spécialiste de l'art africain, a accompagné Bordas, offrant une "aide spirituelle" et partageant sa connaissance du "background afro qui précède le rap." Brixton, quartier marqué par les émeutes des années 70, offrait une ambiance "terrible" et "hardcore".
Les artistes, habitués aux séances en studio, ont d'abord été déroutés par l'approche de Bordas : "Les artistes ne comprennent pas trop. Ils sont habitués à faire des photos en studio." Bordas, déterminé à capturer l'authenticité, n'hésitait pas à bousculer le planning : "À Londres, ils sortent, ils se couchent super tard, mais moi j’en ai rien à foutre, je mets des coups de latte dans la porte pour les réveiller le matin. Je veux être sur les lieux très tôt pour faire les images que personne ne fait."
Lorsqu'il photographiait Claude, Bordas privilégiait l'improvisation : "Quand je photographie Claude, je ne lui demande rien. Il fait tout en impro, et je le suis comme un serpent avec un petit appareil, un Leica M6." L'image emblématique qui orne le verso du disque a été capturée dans des circonstances spontanées : "Pour l’image qui se retrouvera à l’arrière du disque, on ne s’est même pas parlé. On est dans la station où Eddie Grant a composé la chanson « Electric Avenue ». Deux femmes arrivent. Claude le sait, il s’asseoit sur les marches, je prend la photo, on repart sans rien se dire." Bordas y voit une symbolique profonde : "Sur cette image, il y a tout : le mot « Ritual » sur le mur, et ce panneau « Trains to Victoria », c’est « le chemin vers le succès » pour Claude."
La pochette de l'album, bien que non située précisément à Brixton, capture l'essence visuelle recherchée. "Pour la pochette, on n’est pas exactement à Brixton. On trouve ce pickup sous un pont, avec des néons au dessus." Un mois avant la sortie de l'album, Bordas a soumis ses photos à MC Solaar, qui avait déjà réalisé une séance avec le photographe imposé par la maison de disques. Le groupe, à l'unanimité, a opté pour les clichés de Bordas : "Le groupe, à l’unanimité, a décidé qu’on prendrait mes photos. Et heureusement, parce qu’elles correspondaient exactement à leur musique." La symbiose entre l'esthétique visuelle et la musique était évidente : "Il y avait une symbiose visuelle et musicale entre nous tous." MC Solaar était entouré de collaborateurs qui comprenaient sa vision et contribuaient à sa synthèse créative : "Claude était entouré de gens qui le comprenaient, qui lui apportaient des petits éléments pour qu’il en fasse la synthèse."
L'Héritage de "You Get What You Give" et la Loi de la Semence
En 1998, le groupe américain New Radicals, mené par Gregg Alexander, a marqué l'histoire de la musique avec le titre "You Get What You Give", dont le refrain "On récolte ce qu'on sème" résonne avec l'esprit de "Prose Combat". Derrière son rythme entraînant, la chanson abordait des thèmes sociaux critiques, dénonçant les dérives du système de santé, les manipulations financières et les scandales politiques. Le morceau a également suscité la controverse par sa critique acerbe de célébrités de l'époque, telles que Beck, Hanson, Courtney Love et Marilyn Manson. Cette provocation délibérée visait à détourner l'attention des médias des problèmes sociétaux majeurs vers des sujets plus superficiels. Au-delà de la polémique, "You Get What You Give" a laissé une empreinte durable dans la culture populaire, illustrant la puissance du message et l'impact durable de la loi de la semence dans l'art et la vie.
Le principe de "on récolte ce que l'on sème" est un leitmotiv philosophique et spirituel, encapsulé dans des passages bibliques comme Galates 6:7 : "Ne vous y trompez pas : on ne se moque pas de Dieu." Cette idée se retrouve également dans des récits contemporains, comme celui du coiffeur et de son client, où les prédictions pessimistes se heurtent à la réalité d'une expérience positive. L'analogie avec un verger est frappante : chaque pensée, chaque action est une graine semée. Si l'on sème l'amour, la joie et la paix, on récolte une abondance de grâce. À l'inverse, un "verger" envahi de ronces et d'épines reflète une vie de difficultés et de confusion, souvent le résultat de pensées négatives et d'attitudes autodestructrices. La loi de la semence souligne qu'il existe un délai entre le moment où l'on sème et celui où l'on récolte, et que nos actions ont des conséquences directes sur notre vie.
Le principe de non-jugement, énoncé dans Matthieu 7:1-2 ("Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés"), est intrinsèquement lié à cette loi. Juger autrui, c'est s'exposer au même jugement. Il ne s'agit pas de condamner, mais de comprendre que les actions, bonnes ou mauvaises, engendrent des réactions similaires. Les "méchants" ne sont pas toujours délibérément pervers ; ils pêchent souvent par ignorance. L'accent doit être mis sur le travail sur soi et la compréhension de la loi divine, tant dans sa lettre que dans son esprit.
Le désir d'être aimé, la peur du rejet, les injustices subies peuvent être des manifestations de ce que l'on a semé. La véritable joie réside dans la maîtrise de soi, et non dans le relâchement des instincts. Jésus, dans le Sermon sur la Montagne, promet la joie à ceux qui, malgré la persécution, continuent d'aimer et de pardonner. Chaque pensée a le pouvoir de germer, transformant le monde intérieur, tel un désert broussailleux en un verger magnifique par une "douce obstination".
Le contexte actuel, marqué par la fatigue, le désenchantement et une tendance au repli sur soi, rend la quête du bonheur et la cultivation de pensées positives d'autant plus cruciales. La philosophie politique nous rappelle que la vie est une succession de crises, et que le déni de ces crises peut mener à une perte de sens. "Lever le nez du guidon", c'est reconnaître la nature cyclique des crises et y répondre avec courage et ténacité. La crise du Covid-19 a paradoxalement offert l'opportunité de s'arrêter, de s'interroger sur nos évidences, et de redécouvrir l'importance de l'espace public et de la vie collective. Le "retour à la normale" ne signifie pas un retour à une naïveté passée, mais une prise de conscience des enjeux fondamentaux : la liberté, l'égalité, la solidarité, et la nécessité de préserver notre environnement.
Le refrain "on ne récolte jamais que les sentiments que l'on sème", popularisé par Charles Aznavour, illustre parfaitement cette loi universelle. L'idée est que nos actions, nos paroles et notre attitude influencent directement la manière dont les autres interagissent avec nous. Semer du positif, de la joie et de la bienveillance engendre généralement des réactions similaires. Ce principe de réciprocité émotionnelle, souvent comparé à un effet de miroir, suggère que les émotions sont contagieuses. Cultiver une attitude positive n'est pas seulement bénéfique pour les autres, mais aussi pour soi-même, constituant un investissement relationnel précieux.
Dans le cadre familial, professionnel ou même avec des inconnus, la gentillesse, la patience et l'amour sème des graines de confiance et de réciprocité. La sincérité est la clé : semer positivement par calcul ou manipulation est contre-productif. Il s'agit d'une façon de vivre, d'une seconde nature à cultiver. L'introspection, par le biais d'un journal, permet de mesurer ses progrès, de reconnaître ses succès et d'apprendre de ses erreurs. L'objectif est de semer intentionnellement des sentiments et des émotions positives, créant ainsi un impact exponentiel.
Tryo : "Ce que l'on sème" et l'Engagement Écologique
En 1995, les graines semées autour d'un feu de camp pyrénéen par Manu, Guizmo et Mali ont donné naissance à Tryo, un groupe dont la musique luxuriante a su évoluer au-delà de ses racines reggae. Leur quatrième album studio, "Ce que l'on sème", reflète leurs expériences et leurs engagements. Face à l'actualité nationale, Tryo a su éviter le piège de l'étroitesse hexagonale, explorant des thèmes universels avec poésie et métaphores. L'engagement du groupe, moins frontal que dans leurs précédents albums, se manifeste dans des titres comme "Tombé mal", où un arbre interpelle l'homme responsable de la déforestation.

L'album s'ouvre à des influences musicales diverses, témoignant de la passion de Manu pour les raggas indiens, qui a inspiré le morceau "Arhundati Roy", dédié à la romancière et militante pacifiste. Le reggae acoustique, vecteur de conviction et de chaleur, est sublimé par la production de Dominique Ledudal. Le premier single, "Toi et moi", confronte l'omniprésence de l'information, la dureté des temps et la singularité d'une histoire d'amour, célébrant la fragilité de l'instant présent.
Enregistré dans l'isolement reposant d'une maison provençale, "Ce que l'on sème" résonne également de la nostalgie des musiques brésiliennes. Une samba, portée par les percussions de Pablo Mendez, envahit le titre "Quand les hommes s’ennuient". La mélancolie d'une bossa chantée par Mali illustre parfaitement l'histoire d'une femme en quête d'enfant dans "Une saison de trop". Cette musicalité rayonnante, en phase avec l'humanisme alter mondialiste du quatuor, est équilibrée par une dose d'humour et de légèreté, comme en témoigne le ska endiablé de "Jocelyne".
L'engagement écologique de Tryo, déjà manifesté par leur adhésion à Greenpeace, s'est intensifié. Pascal Husting, de Greenpeace, souligne le partage de valeurs entre le groupe et l'association, notamment la volonté d'indépendance. L'urgence climatique, avec ses 7 à 8 ans pour inverser la tendance, nécessite des investissements massifs dans les énergies renouvelables et une sortie des énergies fossiles et nucléaires. La lutte contre la déforestation, responsable de 20% des émissions de gaz à effet de serre, est une priorité, tout comme la protection des peuples autochtones et de la biodiversité.
L'action de Greenpeace vise à influencer les politiques publiques par le lobbying, reconnaissant que les changements les plus importants proviennent du corps législatif. L'association prône une tolérance zéro pour la déforestation et cherche à réduire la fracture énergétique entre les pays du Nord et du Sud. L'urgence est telle que les changements comportementaux individuels ne suffisent pas ; il faut une action collective et politique pour inverser la tendance et préserver notre planète.