Origine et Signification de l'Expression "On va aller se faire ce fumier"

Illustration d'un coq dominant son territoire, perché sur un tas de fumier.

L'expression "on va aller se faire ce fumier" est une tournure idiomatique de l'argot français qui, bien que potentiellement vulgaire en surface, puise ses racines dans des connotations anciennes et des usages figuratifs du mot "fumier". Pour en saisir pleinement le sens, il est essentiel de plonger dans l'étymologie et l'évolution sémantique de ce terme.

Le Fumier : De la Litière Agricole à la Misère Humaine

À son sens premier et le plus concret, le "fumier" désigne la paille qui a servi de litière aux animaux domestiques. Cette paille se mêle à leurs fientes, s'imbibe de leur urine et se décompose ensuite par la fermentation. Cette matière organique, riche en nutriments, est traditionnellement employée comme engrais pour enrichir la terre. Ainsi, on parle de "fumier de cheval, de vache, de mouton", que l'on sort de l'écurie pour l'épandre dans un champ. Une fosse à fumier ou un tas de fumier sont des images familières du monde rural, où les poules grattent et picorent.

Historiquement, le terme "fumier" remonte au XIIe siècle sous la forme "femier", issu du bas-latin fimarium, lui-même dérivé de fimus. Le provençal a des équivalents comme femorier, fermorier, femorie, fomorie. Il est intéressant de noter que fimus semble partager une racine avec fumus, qui signifie "fumée", peut-être en raison de la fumée qui s'en dégage lors de la fermentation. Cette connexion étymologique, bien que subtile, souligne la nature active et transformatrice du fumier.

Schéma montrant le processus de décomposition du fumier et sa transformation en engrais pour les cultures.

Au-delà de sa fonction agronomique, le "fumier" a rapidement acquis des significations figurées, souvent péjoratives, dans la langue française.

Le Fumier comme Symbole de Misère et d'Abjection

Le "fumier" est devenu un puissant symbole de misère et de souffrance extrême. L'expression biblique "être comme Job sur son fumier" illustre parfaitement cette connotation. Job, réduit au dernier degré de misère et de souffrance, est un archétype de l'individu déchu. Massillon, dans son Carême, Pâques, souligne cette idée : "Quand vous seriez sur le fumier comme Job, si vous avez Dieu, vous avez tout." Lamartine, dans ses Harmonies, évoque également cet état de déchéance en écrivant : "Alors semblable à l'ange envoyé du Très Haut, Qui vint sur son fumier prendre Job en défaut".

Le "fumier" peut également représenter la pourriture commune des corps morts, comme le suggère une fable où un mort de qualité refuse la proximité d'un "coquin" inhumé à ses côtés, lui intima : "Coquin ! retire-toi, coquin, va pourrir loin d'ici." Cette image souligne la décomposition et l'absence de valeur, associant le fumier à ce qui est vile et répugnant.

Les uns [les saints] se sont sauvés dans l'obscurité, les autres dans l'élévation… les uns sur le fumier, les autres sur le trône, Massillon, Carême, Évid. de la loi. Cette citation met en opposition la condition la plus humble et la plus dégradée ("sur le fumier") avec la position la plus élevée ("sur le trône"), illustrant la profondeur de la misère symbolisée par le fumier. Rousseau, dans son Origine, parle de ceux "destinés à finir un jour leur misère sur la roue ou sur le fumier", accentuant encore cette image d'une fin tragique et ignoble.

Le Fumier : Objet de Mépris et de Dépréciation

Dans un autre registre figuratif, le "fumier" est employé pour désigner ce dont on ne fait aucun cas, ce qui est considéré comme sans valeur. Molière, dans son Tartuffe (I, 6), écrit : "Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde." Ici, le monde entier est déprécié au rang de fumier par celui qui se croit supérieur, méprisant les autres. Saint-Simon, dans ses Mémoires, utilise une expression similaire : "Je sentais tout son fumier [de d'Antin], mais je n'en pouvais ignorer les perles qui y étaient semées." Cela suggère qu'au-delà de l'aspect grossier et méprisable ("son fumier"), il pouvait y avoir des éléments de valeur ("les perles").

Littérairement, le "fumier" peut aussi qualifier ce qui est grossier et inculte. Cette acception renforce l'idée d'un manque de raffinement, d'une primitivité.

Mot abstrait et mot concret : quelle différence ?

Le "Fumier" comme Insulte et Terme Péjoratif

Avec le temps, le mot "fumier" a glissé vers une utilisation triviale et argotique pour désigner une personne. Dans ce contexte, il devient une insulte violente, synonyme d'individu méprisable, sale, sans moralité, ou qui commet des actions basses. Il est utilisé pour exprimer une profonde aversion, un dégoût envers quelqu'un.

L'expression "on va aller se faire ce fumier" s'inscrit précisément dans cette lignée. "Se faire" dans l'argot peut signifier "régler son compte à quelqu'un", "affronter", ou "battre". Ainsi, l'expression entière traduit une intention hostile et résolue d'en découdre avec une personne jugée méprisable, une "canaillerie" ou un individu agissant de manière déloyale. La cible est déshumanisée, réduite à une entité vile et répugnante, comme le fumier lui-même.

Nuances et Expressions Connexes

Il est important de distinguer le "fumier" de l'"engrais", bien que les deux soient liés à l'amélioration de la terre. L'engrais est un terme plus général qui se dit de tout ce qui engraisse la terre, tandis que le fumier est spécifiquement la litière des animaux d'étable ou d'écurie avec leurs excréments. Bien que l'engrais puisse se prendre pour fumier, l'inverse n'est qu'abusivement acceptable.

Plusieurs expressions populaires utilisent le mot "fumier" et éclairent ses connotations :

  • "Être hardi comme un coq sur son fumier" : Cette expression est employée pour décrire quelqu'un qui se montre particulièrement courageux ou audacieux parce qu'il se trouve dans un lieu où il a l'avantage, où il est en terrain connu et dominant. Le coq, sur son tas de fumier, est le maître de son petit domaine et ne craint personne. Cette idée de "son fumier" comme territoire privilégié se retrouve dans des textes plus anciens, comme dans Perceforest (XVe siècle) : "Ilz nous sont venuz assaillir sur nostre fumier, montrons deffense comme fait le chien." et "Folye fait envahir le chien sur son fumier [la folie fait entreprendre des choses dangereuses]."

  • "Trouver une perle dans le fumier" : Cette locution signifie découvrir quelque chose ou quelqu'un d'une qualité rare et précieuse au milieu de personnes ou de choses viles, méprisables et sans valeur. C'est l'idée de l'exception qui se distingue d'un environnement dégradé, comme les "perles" semées dans le "fumier" de d'Antin évoquées par Saint-Simon.

Représentation stylisée d'une perle brillante émergeant d'un tas de matière sombre, symbolisant la découverte de la valeur dans la vileté.

  • "Dans l'argile, sable vaut fumier" : Ce proverbe, cité par Leroux de Lincy, suggère que dans certaines situations, même ce qui semble moins noble ou moins efficace (le sable) peut avoir autant de valeur que ce qui est traditionnellement considéré comme précieux (le fumier) si le contexte s'y prête (l'argile).

  • "Et plus met on de paille en l'estable et plus y a de fumier" : Autre proverbe populaire, il exprime l'idée que plus on fournit les conditions propices (la paille dans l'étable), plus le résultat attendu (le fumier) sera abondant. C'est une observation simple de cause à effet.

L'Usage Contemporain

Dans le langage courant contemporain, "fumier" est avant tout une insulte, une manière de déprécier et d'attaquer verbalement une personne. L'expression "on va aller se faire ce fumier" est donc une affirmation agressive, une déclaration d'intention de nuire ou de confronter violemment quelqu'un que l'on considère comme abject. Elle exprime une forte animosité et une volonté de confrontation directe.

Le passage du fumier, matière organique essentielle à l'agriculture, à un terme d'injure illustre la richesse et la complexité de la langue française, où les mots évoluent, se chargent de nouvelles significations et reflètent les mœurs et les valeurs de la société. Le "fumier", autrefois gage de fertilité, est devenu, dans son usage argotique, l'incarnation de la bassesse humaine.

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