
L'oasis de Figuig, située à la pointe sud-orientale du Maroc, à environ 400 km au sud de la Méditerranée et à 7 km de la ville algérienne de Beni Ounif, représente un trésor culturel et agro-environnemental d'une valeur inestimable. Entourée sur trois côtés par l'Algérie, cette oasis a malheureusement subi un isolement et un enclavement dus à la fermeture de la frontière entre les deux pays, ce qui a entraîné un mouvement migratoire intense et une réduction brutale de ses ressources économiques. Cette situation a malheureusement suscité une dégradation importante de son patrimoine, d'où l'urgence de sa reconnaissance et de son classement.
Une Architecture de Terre Unique et une Organisation Spatiale Remarquable
La société oasienne de Figuig a élaboré au fil du temps une architecture de terre spécifique qui traduit matériellement les structures de son organisation et les pratiques sociales, culturelles et cultuelles. Ce patrimoine immatériel est d'une grande importance et se manifeste par des vestiges exceptionnels : grandes murailles, remparts, tours de guet, mosquées, mausolées, canaux d'irrigation, sans oublier les gravures rupestres. Cette architecture et son urbanisme vernaculaire, parfaitement adaptés aux besoins de l'écosystème oasien, ont été créés avec des matériaux et techniques locaux tels que la brique de terre séchée, le bois de palmier et la chaux. Par la simplicité et la pureté de ses formes, ce type d'architecture a revêtu une qualité de modèle formel pour l'architecture moderne. Ses principes simples d'adaptation au milieu géographique en font un exemple précieux pour la recherche et l'enseignement des sciences de la ville contemporaine, selon les principes de développement durable.

L'ensemble constitué par les ksour, les jardins étagés de palmeraie avec leur système d'irrigation, et les pratiques sociales et culturelles particulières, illustre un mode d'implantation saharien qui présente, dans l'oasis de Figuig, un caractère spécifique tant par l'unité de sa structure que par la rigueur de son organisation. Les sept ksour de l'oasis et leurs sites antérieurs forment, malgré leur dispersion spatiale, un ensemble homogène. Ils sont la marque, aux portes du désert, d'une civilisation sédentaire urbaine et l'expression d'une culture originale qui a su, grâce à sa situation géographique éloignée des grands centres urbains modernes, préserver sa cohésion.
Le Système des Jardins Étagés et son Irrigation : Un Savoir-faire Ancestral
Le patrimoine de Figuig est également agro-environnemental, en témoignent les sources d'eau qui sont à l'origine de l'établissement des ksour, des jardins étagés associés à la palmeraie et de son système d'irrigation. L'oasis de Figuig se présente comme un ensemble cohérent, matériel et culturel, où existe une complémentarité entre l'architecture et l'organisation spatiale des ksour, la palmeraie et son système d'irrigation et toutes les pratiques sociales et culturelles.

La palmeraie en jardin étagé, avec une diversité de cultures et de variétés de palmiers, et son système d'irrigation (foggaras, bassins, échangeurs et canaux avec leurs savoir-faire et pratiques sociales) constituent un ensemble étroitement imbriqué de patrimoine matériel et immatériel à préserver dans leur cohérence. La persistance de ce système constitue un atout important, compte tenu des modifications importantes qu'ont connues la plupart des oasis localisées dans le Maghreb, qui ont abandonné leur système d'irrigation traditionnel pour opter pour un pompage direct dans les nappes, qui s'avère non durable et entraîne l'épuisement de la ressource.
Le système des jardins étagés et irrigués de la palmeraie constitue un thésaurus exceptionnel de savoir-faire, d'ingéniosité et d'adaptation d'une société locale à un milieu contraignant. À l'heure d'un retour critique sur les projets de modernisation agricole, qui ont montré leurs limites sociales et environnementales dans les autres palmeraies du Maghreb, la sauvegarde de ce patrimoine de jardins et d'irrigation par canaux représente un enjeu important. Les pratiques traditionnelles qui lui sont associées peuvent être une nouvelle source d'inspiration pour repenser un développement durable des systèmes oasiens.
Le Figuier, Symbole de Résilience et de Culture Locale
Plus qu'une simple source de fruits, le figuier fait partie intégrante de la vie quotidienne de nombreuses communautés rurales à Figuig et dans toute la région du Souss-Massa. Ses larges feuilles ombragées apportent un soulagement pendant les après-midi chauds, et son fruit doux comme du miel apparaît dans tous les plats, des repas préparés à la maison aux étals des marchés et aux festivals traditionnels.

Le figuier prospère dans le climat méditerranéen qui définit la région du Souss-Massa : des étés chauds, des hivers doux et des sols secs et rocailleux. Ces arbres ont besoin de peu d'eau une fois établis et peuvent vivre pendant des décennies, voire des siècles, ce qui les rend idéaux pour la culture. Dans les villages de la région, les figuiers sont plantés dans les jardins familiaux ou laissés à l'état sauvage au bord des champs. Les visiteurs qui se promènent sur les contreforts de l'Anti-Atlas ou qui traversent des oasis peuvent remarquer leurs grandes feuilles et leurs troncs noueux nichés parmi les oliviers et les amandiers.
Les figues sont un élément essentiel de l'alimentation locale, qu'elles soient utilisées dans des plats simples ou cérémoniels. Elles sont consommées fraîches en été, séchées pour être conservées en hiver ou mijotées en confitures maison. Qu'elles soient dégustées seules ou associées à des ingrédients salés, les figues représentent une source d'inspiration pour les consommateurs. Au-delà de leur charme culinaire, les figues sont riches en fibres alimentaires, sucres naturels et antioxydants. La présence de figuiers dans tout le Souss-Massa est un rappel silencieux de la façon dont les hommes et la terre peuvent vivre en harmonie. Lors de votre visite à Souss-Massa, il est recommandé de ne pas passer à côté du figuier, de le goûter et de l'apprécier.
Une Culture Oasienne Riche et Vivante à Figuig
L'oasis de Figuig, avec ses oasis verdoyantes peuplées non seulement de dattiers mais aussi de grenadiers, d’oliviers et de figuiers parfumés, est organisée selon des traditions anciennes de plusieurs siècles et un savoir-faire unique. Comptant environ 190 000 palmiers, la région séduit également grâce à la préservation de son mode de vie traditionnel et de sa culture. Chaque année, la ville organise le Festival des Cultures Oasiennes avec des activités artistiques et folkloriques ainsi que des expositions autour des produits du terroir.
Itran N tmourt ( le passage de groupe Ifritawen au Festival des Cultures Oasiennes de Figuig )
Découvrir Figuig c’est également prendre le temps de se balader dans les ruelles de ses sept ksour situés sur le plateau de Loudaghir et dans la plaine de Baghdad. Ces lieux, garants de son histoire, remontent aux premiers Hommes. Au cours des siècles, Figuig a vu ses richesses convoitées par plusieurs dynasties, comme les Idrissides au Xème siècle ou encore par le chérif alaouite Moulay Mohamed Benchrif, qui s’empare de la ville en 1641. Aujourd’hui paisible oasis, Figuig s’anime particulièrement pendant la période automnale à l’occasion de la récolte des dattes, activité festive à laquelle il est possible de participer.
Parmi les édifices monumentaux ponctuels, on trouve des mosquées, des cimetières, la synagogue, l'église Saint Anne, les marabouts, les portes et les places. L'architecture des ksour et son organisation urbaine sont des constructions éphémères, en perpétuelle reconstruction, mais qui représentent la trace et l'empreinte physique de l'organisation sociale et des pratiques culturelles.
La gastronomie locale est également un élément fort de l'identité de Figuig. La bakbouka, l'un des plats phares de la cuisine de l’Oriental, est constituée de tripes de mouton farcies de riz et d’abats coupés en petits morceaux. Les viandes de mouton et d’agneau sont particulièrement réputées ici. L’agneau de Beni Guil, appelé localement « Daghma » ou « Hamra », est labellisé IGP (Indication Géographique Protégée) depuis 2011, ce qui garantit sa provenance et sa qualité. Il tire son nom des tribus établies sur les hauts plateaux de la région de l’Oriental, notamment à Bouarfa, Tendrara, Figuig et Jerada. Dans la région, les femmes préparent également la k’lila, un fromage à partir de lait de chèvre ou de chamelle, qui est caillé et séché. Les Figuiguis l’apprécient tout particulièrement pendant le mois sacré de Ramadan où il est accompagné de dattes et de beurre clarifié et est appelé « Nagouda ».
Côté produits du terroir, le romarin et le thym sont particulièrement réputés dans la région, tout comme les incontournables dattes Aziza et Boufaqqouss, issues des palmiers-dattiers de l’oasis.
Les Enjeux de la Conservation et la Reconnaissance Internationale
Malgré son importance, cet « exemple éminent d'établissement humain » connaît d'innombrables problèmes. Dans le domaine de l'urbanisme et de l'habitat, le style urbain moderne progresse. Les tissus anciens se dégradent, les Ksour se dévalorisent et les anciennes constructions en terre sont de moins en moins renouvelées et entretenues. La palmeraie est en partie abandonnée, faute de main d’œuvre. Pour ces raisons, il semble de plus en plus important qu'une reconnaissance internationale lui soit accordée pour la sauvegarde de ce témoignage, car il est représentatif de la culture des populations berbères sahariennes dont il constitue le cadre.
Des études et des missions d'expertises, notamment celles de l'Université de Paris 7, de l'école d'architecture de Paris Val de Seine et de l'ONG Africa'70, démontrent que ce patrimoine répond bien aux critères d'inscription sur la Liste du patrimoine mondial.
- Critère (iii) : Figuig apporte un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante.
- Critère (iv) : Figuig offre un exemple éminent d'un type de construction ou d'ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des période(s) significative(s) de l'histoire humaine. En effet, Figuig représente un exemple éminent d'organisation spatiale, architecturale et urbanistique en ksour, associés à un paysage de palmeraie en jardins étagés. Ceux-ci illustrent un modèle d'implantation de la période de développement du commerce caravanier présaharien et transsaharien, particulier par ses pratiques sociales et cultuelles.
- Critère (v) : Figuig est un exemple éminent d'établissement humain traditionnel, de l'utilisation traditionnelle du territoire ou de la mer, qui soit représentatif d'une culture (ou de cultures), ou de l'interaction humaine avec l'environnement, spécialement quand celui-ci est devenu vulnérable sous l'impact d'une mutation irréversible. Le paysage culturel de Figuig est une représentation exceptionnelle de l'interaction de l'homme et de la nature dans un environnement désertique, basée sur un système social traditionnel complexe. Ce paysage se traduit par une organisation spatiale structurée en ksour, une architecture de terre particulière et une architecture monumentale par le système d'irrigation adopté pour la palmeraie et les jardins étagés qui lui sont associés.

Malgré les facteurs qui l'affectent et les mutations qui la rendent de plus en plus vulnérable, Figuig a su garder son intégrité globalement à travers les années. C'est une oasis qui a su préserver son originalité architecturale, le paysage de la palmeraie, ses pratiques culturelles, religieuses et sociales. Les coutumes et traditions tiennent toujours une place très importante au sein de la société figuiguienne. Le patrimoine culturel et architectural actuellement conservé porte surtout le cachet de la période islamique. Les maisons, les mosquées, les marabouts construits en terre séchée, de même que les canaux et foggaras et les bains, ainsi que les vestiges d'anciens Ksour désertés ou détruits, subsistent encore. Son intégrité est aussi préservée sur le plan urbanistique : les sept ksour de l'oasis et leurs palmeraies respectives, ont su garder leur organisation spatiale et culturelle. Les principes de cette urbanisation du territoire, structuré en villages fortifiés, et caractérisés par la maîtrise des ressources en eau ainsi que par les relations réfléchies entre le cadre bâti, la palmeraie, le système d'irrigation et les traditions ancestrales sont aujourd'hui sauvegardés.
Parallèlement, l'architecture traditionnelle est aujourd'hui dévalorisée aux yeux d'une partie de la population qui lui préfère le modèle d'habitation isolé, moderne en béton, adopté dans les zones d'extension des ksour et parfois à l'intérieur même des ksour, ce qui touche ainsi à son intégrité, d'où l'urgence de sa protection. Les jardins étagés, malgré une tendance à l'abandon, sont exemplaires d'un modèle d'agriculture oasienne, basé sur la complémentarité entre les cultures et avec l'élevage, et sur la valorisation de la ressource en eau, produisant une alimentation diversifiée.
Comparaison avec d'Autres Sites et Initiatives de Développement
L'oasis de Figuig constitue un témoignage exceptionnel avec ses valeurs urbanistiques et architecturales possédant une identité qui lui est propre par ses ksour, sa palmeraie et son système d'irrigation, ainsi que les pratiques sociales. Il constitue un site remarquable par la complémentarité de ces trois pôles, qui représentent un patrimoine particulier.
En faisant la comparaison avec d'autres sites classés au Maroc, notamment le ksar Aït Ben Haddou, on constate qu'aucun site comme Figuig n'a fait l'objet d'un classement à l'échelle nationale. Il serait pertinent de faire une autre comparaison avec un site classé au patrimoine mondial de l'humanité. En effet, des similitudes avec la Vallée du M'Zab en Algérie sont très frappantes. En comparaison avec d'autres biens similaires, la similitude de la palmeraie à celle de la palmeraie d'Elche, inscrite en 2000 au patrimoine mondial de l'humanité et située en Espagne, retient toute l'attention. Cette dernière, reconnue pour être la plus grande palmeraie d'Europe, est dotée d'un système d'irrigation aussi complexe et riche que celui de Figuig. Elle a été aménagée à l'époque de la construction de la cité islamique d'Elche, à la fin du Xème siècle ap. J.-C., au moment où une grande partie de la péninsule ibérique était arabe.
La palmeraie de Figuig est l'un des derniers exemples de jardin étagé oasien encore fonctionnel, produisant une variété d'aliments et de produits d'échange (dattes notamment) et s'appuyant sur des savoir-faire et des pratiques traditionnelles de gestion de l'eau. Dans la plupart des oasis, les palmeraies ont soit connu une tendance à la modernisation, ce qui les a transformées en agro-systèmes très simplifiés, potentiellement plus productifs mais également plus vulnérables face à la raréfaction de la ressource en eau ; soit les palmeraies sont devenues des « fonds de décor » pour une mise en valeur touristique, ce qui conduit à leur dégradation faute d'entretien.
Compte tenu de l’importance du figuier et de son rôle socio-économique, l’Office Régional de Mise en Valeur Agricole du Tafilalet (ORMVA/TF) a accordé une importance particulière à son développement dans le cadre du Plan Maroc Vert. Les travaux de plantation de la seconde tranche ont été réalisés en 2019 sur 70 ha, au niveau des communes territoriales d’Ain Chair (28,80 ha), d’Aït Moulay Elmamoune (2,5 ha), d’Akhdil (18,68 ha) et de M’daghra (20,02 ha). À cet effet, 14 280 plants des variétés Nabout, Sarilop et de caprifiguiers ont été plantés au profit de 140 agriculteurs. En outre, 2800 plants de la variété Ain El Hajla et 50 caprifiguiers ont été distribués au profit de 69 agriculteurs, dont 7 femmes, au niveau de la palmeraie traditionnelle de la commune territoriale. La superficie occupée par le figuier s’élève à 336 ha, dont 70 ha réalisés cette année dans le cadre de ce projet.