L'Art du Pâturage sous les Arbres : Valoriser le Verger par l'Écopâturage

Le pâturage rime souvent avec prairie, mais il est essentiel de penser aussi aux autres zones du jardin : le gazon du jardin d’agrément, les chemins, le potager, et particulièrement les vergers. Chaque animal peut participer à l’entretien des différentes zones du jardin. Les animaux domestiques comptent des espèces herbivores, non ruminantes comme les chevaux et les ânes, ou ruminantes comme les bovins, moutons et chèvres. Quelle que soit la parcelle sur laquelle évoluent les animaux, prévoyez toujours une zone de couchage sèche, de l’ombre et de l’eau fraîche pour leur bien-être.

Schéma illustrant la disposition d'un enclos sous verger avec zones d'ombre, abreuvoirs et protections individuelles pour les troncs

Les Fondements de l'Agroforesterie : Le Pré-Verger

Le pré-verger est une forme d'agroforesterie. À la différence des vergers classiques, on y implante des arbres à haute tige à une densité inférieure. Il combine production de fruits et de lait ou de viande grâce à l'herbe pâturée. Faire d'une pierre deux coups en produisant des fruits et de l'herbe pour le troupeau sur une même parcelle, c'est possible grâce au pré-verger. Cette pratique ancestrale a connu son apogée entre 1930 et 1950 où on comptait entre 500 000 et 600 000 ha en France. Aujourd'hui, il en reste 100 000 ha, notamment en Normandie, Lorraine, Alsace et dans les Pays de la Loire.

Le pré-verger est constitué d'arbres fruitiers à haute tige (tronc de plus d'1,6 m) avec une densité inférieure à 100 arbres/ha. Il s'agit en général de pommiers, poiriers mais également de mirabelliers et cerisiers. À surface égale, le pré-verger est plus productif qu'un verger basse tige et une prairie cultivés à part. En revanche, les prés-vergers présentent une meilleure efficacité agronomique qu'un système classique : économie d'énergie (pas de mécanisation, pas d'intrants), diminution de la pression des ravageurs pour les arbres, pas d'apport organique grâce aux déjections. De plus, le calcul du rendement équivalent prouve bien que leur productivité est supérieure de 6 à 20 % à celle des mêmes productions séparées (verger + prairie à part), sans tenir compte de la production de bois.

Techniques de Protection des Arbres

À moins d’opter pour un désherbage par des moutons Shropshire ou par des volailles, toute présence d’ongulés sur les parcelles arborées nécessite d’installer une protection sur les arbres. Plusieurs types de barrières sont possibles : corsets métalliques, simples piquets (3 à 4) munis d’un fil barbelé ou d’un treillis. Le corset métallique convient pour les bovins et les moutons, mais attention aux risques de frottements de l’armature sur le tronc. Il ne nécessite qu’un seul tuteur (deux en cas de « poussée » par les bovins) et est assez facile à placer, mais coûte cher. Surveillez la croissance de votre arbre : il sera nécessaire, après quelques années, d’agrandir le corset.

Pour les moutons, ajoutez du treillis pour poules autour de la protection. Le fil barbelé fixé à 3 ou 4 piquets convient aux bovins et chevaux et facilite l’accès au tronc pour la taille des gourmands. Il n’est pas suffisant pour les plus petits ongulés, pour lesquels un treillis de type Ursus sera mieux adapté, éventuellement doublé de fil barbelé. On prévoit en général des lattes transversales reliant les pieux pour plus de solidité. Une protection triangulaire (3 piquets) doit mesurer 1,50 mètre de côté pour les ovins, 2 mètres pour les bovins et caprins et 2,50 mètres pour les chevaux. La hauteur de la protection doit être adaptée aux animaux en fonction de leur taille au garrot et de leur agilité.

Comment bien mettre une protection sur un arbre et une toile de paillage

Le Mouton Shropshire : L'Auxiliaire Idéal

Une race de moutons, le Shropshire, est particulièrement adaptée à la gestion d’espaces arborés. Ce mouton à tête noire possède une laine blanche couvrant généralement la face jusqu’aux yeux. En raison de problèmes d’aveuglement dûs à la présence de cette laine, on a cependant resélectionné des individus à face glabre. Le Shropshire présente de très bonnes qualités bouchères, lainières et laitières, est prolifique et agnèle facilement. Il est rustique, peu exigeant sur la qualité du fourrage.

Cette race anglaise était presque tombée en désuétude lorsque ses qualités en écopâturage ont été découvertes à la moitié du 19e siècle. L’élevage a alors connu un nouvel essor. Le Shropshire est donc maintenant régulièrement utilisé pour l’entretien de vergers, mais aussi de cultures de sapins de Noël. Son intérêt dans le pâturage d’espaces arborés vient du fait qu’il n’a pas tendance à grignoter les écorces des arbres. De plus, sa laine dense lui permet de ne pas s’accrocher dans les branches. En verger, les Shropshire mangent les feuilles des arbres et leurs fruits, mais ne touchent pas aux bourgeons et aux écorces. Ils ne conviennent donc pas aux arbres basse-tige, mais plutôt aux demi-tige et haute-tige.

Gestion du Pâturage et Dynamique de la Prairie

L'herbe constitue le fourrage parfait pour les ruminants. Une prairie peut être composée de plusieurs familles de plantes, principalement des graminées et des légumineuses. Chaque espèce a des besoins spécifiques, le pâturage doit donc permettre à chacune de s’exprimer. Le premier stade est le stade feuillu, c’est le stade idéal pour le pâturage. Lors de ce stade les graminées développent de nombreuses talles. Lors de la montaison, l’épi commence sa montée dans la gaine, celle-ci s’allonge. Au stade épi 10 cm, le pâturage est encore bien adapté, un pâturage à ce stade permet de couper l’épi. Une fois l’épi coupé les talles principales meurent et les talles secondaires prennent le relais.

La courbe de croissance varie en fonction du type et de l’âge de la prairie, elle varie aussi en fonction des conditions pédoclimatiques. La courbe de croissance dépend aussi de la température et de la période de l’année : rapide au printemps elle se ralentit l’été. Le temps de repos nécessaire à la prairie n’est donc pas le même au cours de l’année. Au printemps, 18-25 jours suffisent souvent pour atteindre les 3 feuilles, alors que l’été il faudra attendre 2 à 3 fois plus longtemps pour le même rendement. Si le temps de repos n’est pas respecté, les bonnes graminées fourragères s’épuisent, se nanifient et finissent par disparaitre.

Graphique montrant la courbe de croissance de l'herbe en fonction de la température et du temps de repos

Stratégies de Rotation et Bien-être Animal

La recherche d’appétence et de valeurs alimentaire amène à pâturer de l’herbe jeune, c’est-à-dire avant le stade épi 10 cm. Il n’existe pas une façon de faire pâturer mais différentes techniques d’organisation du pâturage. S’il n’est pas toujours possible d’opter pour le mode de pâturage le plus performant, il faut toujours avoir en tête trois règles essentielles pour le pâturage. Viser entre 20 et 30 jours de temps de repousse entre deux pâturages au printemps afin d’atteindre le stade optimum des trois feuilles. Limiter le temps de séjour des animaux dans la parcelle, idéalement il ne doit pas dépasser 3 jours. Pour cela le nombre d’animaux doit être adapté à la quantité d’herbe disponible pour limiter le gaspillage et le comportement de tri.

La dernière règle : ne pas surpâturer, cela arrive principalement quand les animaux restent trop longtemps dans la parcelle par rapport à la quantité d’herbe disponible. Si la gaine est entamée, la future feuille qu’elle contient risque d’être consommée. Les réserves des graminées étant contenues dans la gaine, il faudra plus de temps à la prairie pour repartir. Au vu de ces règles, le pâturage continu ou Full Grass qui consiste à laisser l’accès à l’ensemble de la surface accessible n’est évidemment pas la technique la plus adaptée.

Les vaches laitières aiment être dans la prairie. Dans la prairie, les vaches laitières peuvent facilement exprimer des comportements naturels variés, ce qui est l’un des critères d’évaluation du bien-être animal. L’étude constate aussi que le pâturage répond aux préférences alimentaires de l’animal. Les vaches ont passé de deux à huit fois plus de temps à manger de l’herbe fraîchement coupée ou à brouter qu’à manger de l’ensilage, ce qui suggère une préférence pour l’herbe fraîche. Philippe Sulpice, animateur de la FEVEC, précise que les sabots des vaches qui pâturent sont en meilleur état, tout comme leurs articulations et leurs genoux. Globalement, plus elles passent de temps hors du bâtiment à pâturer, moins on constate de pathologie et moins on a besoin d’utiliser de médicaments.

L'Interaction entre Fruits et Élevage

Le pâturage dans le pré-verger ne diffère guère de celui d’une prairie non plantée. La période de pâturage est identique : elle se déroule généralement sur 7 à 9 mois selon les régions. Le pâturage doit être stoppé 2 à 3 semaines avant la chute des fruits et ce jusqu'à la fin de la récolte (cela représente environ 2 mois sans pâturage pour des pommiers). L'idéal étant de regrouper les variétés par parcelle pour arriver à une même date de récolte.

Patrice Giard, agriculteur dans le Calvados, possède 30 ha de prés-vergers en pommiers que pâturent ses 200 UGB durant la période estivale. Il témoigne : « L'interaction est intéressante : les animaux mangent les pommes véreuses lorsqu'elles tombent, ce qui casse le cycle de reproduction du vers et limite ainsi la pression pour le verger. À l'inverse, l'ombre des pommiers est bénéfique pour les animaux et pour la pousse de l'herbe. » Il note un rendement en pommes de 10 t/ha contre 7 t MS/ha d'herbe. Il se souvient aussi : « Au début, c'est le lait qui finançait l'activité cidricole. Aujourd'hui, c'est le cidre qui finance la modernisation de l'activité laitière. »

Photo d'un verger pâturé par des vaches avec des protections individuelles sur les troncs

Sylvopastoralisme et Diversité des Ressources

Le pâturage dans les espaces boisés contribue à la diminution de la végétation inflammable et à l’entretien de zones de coupures de combustible. Il fait partie des moyens de sécurisation des massifs forestiers sensibles. Plus largement, et notamment dans les zones de déprise, le sylvopastoralisme peut favoriser le maintien ou l’émergence d’activités rurales en apportant une diversité de revenus (produits forestiers, animaux, développement touristique…), et en valorisant une complémentarité des territoires.

Jean-Michel Favier, éleveur dans l'Hérault, change ses animaux de parcelles selon les saisons pour leur proposer une végétation adaptée à chaque mois de l'année. Dès le plus jeune âge, il faut qu'ils s’habituent à un type de végétation et à une façon de pâturer. D’avril à juin, ses bovins pâturent des prairies de légumineuses, trèfles et graminées, mais également de la végétation arbustive comme la ronce ou l’églantier. « Plus on s’approche des arbustes, plus on retrouve d’herbe haute. Les animaux prennent donc leur repas en piochant à différents endroits et il y a davantage de matière susceptible d’être ingérée par rapport à une pelouse rase. »

Le pâturage d’été, de juillet à août, repose davantage sur des prairies en sous-bois pour pallier la sécheresse, et sur des prairies plus mûres. « Dans les sous-bois, les vaches composent leurs repas de feuilles de frênes, d’herbe qui aura eu le temps de grainer et d’autres espèces plus arbustives ». De septembre à décembre, les animaux pâturent dans les zones boisées, ainsi que sur les repousses des prairies naturelles. Enfin, la surveillance régulière et constante de la pression exercée sur le sol par les animaux est impérative. Le bétail peut en effet causer un tassement excessif du sol, en particulier à l’aplomb des arbres puisqu’il y trouve une protection vis-à-vis du soleil, du vent et de la pluie. Ce piétinement localisé conduit inévitablement au dépérissement rapide des arbres, même des plus vigoureux.

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