
La permaculture, avec son insistance sur l'observation, l'adaptation et la compréhension des interconnexions au sein d'un système, offre un cadre idéal pour repenser l'accès au jardinage pour toutes et tous, y compris les personnes aveugles ou malvoyantes. L'observation est fondamentale avant toute action en permaculture ; on y passe beaucoup de temps. Quand on observe, on cherche à adopter d'autres points de vue que le sien afin de comprendre ce qui se passe pour les différents éléments du système. Cette approche inclusive, qui valorise la diversité et s'adapte aux différences plutôt qu'aux "handicaps", ouvre des perspectives inédites pour le développement de jardins sensoriels et d'initiatives d'agriculture sociale.
L'empathie, pierre angulaire de l'adaptation
Le monde est souvent conçu pour les personnes voyantes, et les situations où les personnes aveugles sont ignorées ou incomprises ne sont malheureusement pas rares. Il est impossible d’ignorer qu'un homme était aveugle, et pourtant, il arrive que certaines personnes ne le regardent pas, ne le considèrent pas et n'essaient même pas de le comprendre, allant jusqu'à l'insulter. Cette anecdote illustre un manque criant d'empathie, c'est-à-dire la faculté de se mettre à la place de l'autre, de changer son point de vue et sa façon de regarder.
En permaculture, cette capacité à adopter d'autres points de vue est essentielle. Elle permet de comprendre les besoins et les interactions de chaque élément au sein du jardin, mais aussi de concevoir des espaces qui répondent aux exigences de tous les usagers. Nous proposons d'utiliser des outils comme la carte d'empathie et l'observation sur le terrain, ce que certains appellent les "learning expeditions", qui consistent à s'extraire du quotidien et prendre le temps d'aller à la rencontre des autres et de leur écosystème. Selon les sujets, nous pouvons aussi proposer des méthodes d’investigation proches du journalisme ou des techniques d’observation inspirées des anthropologues et des ethnographes, elles prennent plus de temps mais sont plus complètes et permettent de comprendre le contexte plus en profondeur. C'est en cultivant cette empathie que l'on peut concevoir des jardins véritablement inclusifs, où la diversité des sens et des capacités est célébrée.
Le jardinage, une activité accessible à tous
Travailler la terre, cultiver des légumes est un plaisir simple et abordable, même si vous ne possédez qu'un petit lopin de terre ou un balcon. Tout le monde peut jardiner, quel que soit son âge et son handicap. Le jardinage offre de nombreux bienfaits, tant physiques que psychologiques. Pour les personnes aveugles ou malvoyantes, il représente une opportunité précieuse de retrouver le plaisir de jardiner, de reprendre leur autonomie vis-à-vis des personnes voyantes et de prouver, aux autres et à eux-mêmes, qu'ils sont capables de cultiver des plantes, d'apporter aux végétaux les différents soins et entretiens dont ils ont besoin.

Des initiatives partout dans le monde témoignent de cette possibilité. Au Canada, dans la ville de Montréal plus précisément, un potager appelé "Jardins-jeunes" est dédié aux aveugles. De tels jardins existent dans de nombreuses villes. À Rennes, par exemple, huit bacs, tout en longueur, permettent aux personnes avec un handicap visuel de jardiner et de cultiver tranquillement les plantes. Initié par une association, ce jardin a été accueilli avec engouement.
Adapter l'espace et les outils pour une autonomie accrue
Pour que le jardinage soit réellement accessible aux personnes aveugles et malvoyantes, une adaptation spécifique de l'espace et des outils est nécessaire.
Conception des parcelles et cheminements
Une parcelle doit être réservée à chaque personne atteinte de cécité ou malvoyante, et ses limites doivent avoir été démarquées par des baguettes en bois pour être facilement décelables avec les mains. Les carrés de potager sont souvent privilégiés, avec des parcelles à bonne hauteur, permettant aux personnes en fauteuil roulant de jardiner. Il suffit simplement que les bacs soient suffisamment éloignés les uns des autres pour laisser passer le fauteuil. Les bacs doivent bien évidemment être placés à hauteur d'homme, soit debout, soit en fauteuil roulant.
La conception des cheminements est également primordiale. Il est essentiel de permettre à la personne déficiente visuelle de se déplacer et de se repérer dans l’espace. Cela implique des espaces de circulation larges, sans encombre et disposant d’une couverture au sol spécifique. Un revêtement de sol différent pour identifier les zones de travail et des repères au sol pour permettre les changements de direction sont des aménagements précieux. Par exemple, au jardin de l'école Du Breuil, différentes textures de sol et des dénivelés sont intégrés pour guider le visiteur. En remontant la roseraie, l’ambiance se fait plus bouillonnante, les discussions vont bon train. La promenade mène aux bâtiments de l’école où les élèves en horticulture ont cours. Le tapis est travaillé selon le concept de trame et de chaîne suivant un quadrillage de carrés de 40 cm de côté. Las de l’effervescence de la cour d’honneur, nous pouvons emprunter le chemin couvert de la collection de grimpantes. Le chemin nous mène dans un lieu calme cerné par des arbustes.
Signalétique sensorielle et outils adaptés
La signalétique doit être spécifique pour permettre à la personne déficiente visuelle d’identifier les parcelles et de mettre en œuvre le plan de culture établi. Les écriteaux indiquant le nom des légumes peuvent être rédigés en grands caractères pour les malvoyants, et également en braille pour les aveugles connaissant ce langage. Des plaques d’identification pour chaque parcelle en braille, en relief ou en grands caractères sont essentielles.
Quant aux outils, des solutions innovantes sont développées pour faciliter le travail de la terre. Des mains-guides, des distanceurs, des plantoirs et des traceurs sont créés pour former des sillons bien droits. Par exemple, des planches longues et étroites peuvent être utilisées pour marquer les lignes de plantation. Au dos de chacune d'elles, une règle en bois est fixée, plus ou moins épaisse selon la profondeur du semis à réaliser. Ces lattes, posées sur la terre, viennent se fixer dans des encoches en bois de part et d’autre de la parcelle, permettant de tracer une petite tranchée bien droite. Des semoirs adaptés, avec des petits trous espacés à intervalle régulier, ou des planches avec des encoches pour repiquer les plants, sont également des aides précieuses.
OUTILS POUR JARDINER : MES 10 INDISPENSABLES (le dernier va vous surprendre)
Les sens en éveil : explorer le jardin au-delà de la vue
Lorsque la vue est altérée, les autres sens prennent le relais et s'aiguisent. Les individus malvoyants utilisent leurs autres sens (le toucher, l’ouïe et l’odorat notamment) pour interagir avec les plantes, les reconnaître et leur apporter les soins nécessaires. Le jardin devient alors un espace d'exploration sensorielle intense. S'interroger sur les aspects sensoriels, autres que la vue, d'un jardin permet de réapprendre à utiliser les sens que l'on néglige en général : l’ouïe, l’odorat et le toucher.
Le toucher et la diversité des textures
Le contact avec la terre, les plantes, les fleurs, les aromatiques, les textures différentes, tout cela apporte des émotions positives et enlève souvent l’angoisse liée au stress d’être toujours dans l’obscurité. Dans son jardin, l’aveugle est autonome, créatif et fier de ses parcelles. Les plantes sont choisies non seulement pour leur intérêt esthétique, mais aussi pour leurs qualités tactiles. Par exemple, les carpinus betulus (charmes) sont doux et lisses. L’heliotropium arborescens 'marine' est apprécié pour la multitude de textures de ses feuillages. La collection de plantes saisonnières, notamment, invite à explorer à quatre pattes pour en apprécier la diversité.
L'odorat et les parfums du jardin
Les odeurs jouent un rôle crucial dans l'orientation et la reconnaissance des plantes. L’heliotropium arborescens 'marine' dont la fleur sent le pain d’épice, les plantes aromatiques, ou l'odeur nauséabonde des ovules du ginkgo biloba femelle à l'automne, créent des repères olfactifs distincts. Les bourdonnements d’insectes pollinisateurs dans les arbustes en fleurs comme le deutzia scabra ‘Thunb’ attirent les pas et guident l'exploration.
L'ouïe et la symphonie de la nature
Les sons du jardin enrichissent l'expérience sensorielle. Le bruissement des bambous un jour de vent, les gloussements d’une gallinule (poule d’eau) près de l'étang, ou le crissement des graviers sous les pieds sont autant de repères sonores qui contribuent à l'immersion. Le potager, cerné de murs qui atténuent le bruit de l’autoroute A4 toute proche, offre un lieu calme où les sons naturels peuvent être pleinement appréciés.
L'agriculture sociale : un levier d'inclusion et de développement durable

L’agriculture sociale est une activité qui permet à des personnes en situation de handicap d’accéder à un travail enrichissant, responsabilisant et valorisant, en utilisant des techniques agricoles respectueuses de l’environnement. Des initiatives comme celles des Ateliers de Mons démontrent comment il est possible d'intégrer des personnes déficientes visuelles dans des projets de maraîchage biologique.
Un modèle de réussite aux Ateliers de Mons
Les Ateliers de Mons ont aménagé un espace de 1 000 m² dédié à l’agriculture sociale, où les apprentis maraîchers peuvent, sous la houlette d’un maraîcher aguerri, cultiver des légumes, des fruits et des plantes aromatiques. Désormais certifiées biologiques, ces cultures sensibilisent également les travailleurs à l'importance de préserver l'environnement.
Ce projet répond à plusieurs objectifs :
- Inclusion sociale : Il offre un travail valorisant à des personnes qui, même si elles ont perdu le sens de la vue, des capacités motrices ou des compétences cognitives, n’ont pas perdu le sens des choses.
- Production locale et durable : Les légumes certifiés biologiques sont cultivés sans pesticides, offrant des aliments plus sains et riches en nutriments. Le calendrier des saisons est respecté et les produits sont récoltés à leur pic de maturité.
- Réduction de l'empreinte écologique : En achetant des produits locaux, les consommateurs réduisent l’impact écologique en diminuant le transport des aliments de longue distance.
Les Ateliers de Mons ont rendu cela possible en développant une zone de maraîchage adaptée à la déficience visuelle. Ils permettent à la personne déficiente visuelle de se déplacer et de se repérer dans l’espace grâce à des mains-guides, des espaces de circulation larges, sans encombre et disposant d’une couverture au sol spécifique, des revêtements de sol différents pour identifier les zones de travail et des repères au sol pour permettre les changements de direction. Des outils adaptés, tels que des distanceurs, plantoirs et traceurs pour former des sillons bien droits, sont également développés. Enfin, une signalétique spécifique est mise en place avec un plan général des parcelles et des plaques d’identification pour chaque parcelle en braille, en relief ou en grands caractères, ainsi que des parcelles délimitées, voire rehaussées, et des lignes de culture identifiables.
Le coût de l'agriculture biologique et sociale
Les légumes biologiques peuvent effectivement être légèrement plus chers que ceux issus de l’agriculture conventionnelle. Cela s'explique par des méthodes de culture respectueuses mais plus exigeantes, demandant plus de main-d'œuvre et de temps pour maintenir la fertilité des sols et gérer les nuisibles sans pesticides chimiques. Les rendements sont souvent inférieurs sans recours à des produits chimiques intensifs, ce qui se reflète dans le coût de production. Cependant, ce coût légèrement supérieur s’accompagne de nombreux avantages : des produits de meilleure qualité, sains et exempts de résidus chimiques ; une contribution directe à la préservation de l’environnement et à la réduction de l’empreinte écologique ; et un soutien aux circuits courts, favorisant l’économie locale.
Au-delà du potager : la permaculture comme philosophie de vie
Le jardin devient ainsi beaucoup plus qu'un espace esthétique et nourricier où l'on fait pousser des fruits et des légumes. Il est avant tout un lieu de sociabilité, de rencontre et de partage où tout le monde est le bienvenu, quel que soit son état, ses connaissances, son contexte de vie. Les personnes malvoyantes retrouvent l’estime de soi et le plaisir de partager une activité avec les personnes voyantes, délestées du sentiment de dépendance qui les accompagne la plupart du temps.
Le développement durable nous concerne tous, pauvres, riches ou à revenu intermédiaire, possédant un quelconque handicap ou non. Ses techniques, comme les principes de l’agriculture biologique, doivent être apprises et mises en œuvre par tous. Dans le cadre du Projet de Développement des Chaînes de Valeur Biologiques (ProCVBIO 2) dans la Menoua, le GADD contribue à l’autonomisation des pensionnaires d’un centre créé en 2004 pour l’auto-emploi des aveugles. Avec l’accompagnement du GADD, les pensionnaires cultivent de la morelle noire, de la carotte et des condiments verts. À travers des indications de direction, ces personnes souffrant d’handicap visuel tiennent la houe et ameublissent le sol, formant les billons avec un réel plaisir. L’épandage du compost est également une étape importante, souvent effectuée avec l'aide d'accompagnateurs.
La permaculture, avec son éthique de prendre soin de la terre, de prendre soin des gens et de partager équitablement, offre une vision holistique où les différences sont des richesses, et où chacun peut trouver sa place et contribuer à un monde plus juste et plus durable. Les yeux sont parfois aveugles, comme le dit le Petit Prince, mais les autres sens peuvent nous ouvrir à une richesse insoupçonnée, et le jardin en est un magnifique exemple.

tags: #permaculture #pour #aveugle