L'art de la cohabitation au verger : Planter deux arbres fruitiers dans le même trou

La gestion de l'espace dans un jardin est un défi constant pour le passionné qui souhaite concilier diversité fruitière et contraintes de surface. Parmi les techniques audacieuses, celle consistant à planter deux arbres fruitiers dans le même trou suscite de nombreux débats. Si cette pratique est parfois présentée dans la presse spécialisée comme une solution miracle pour les petits espaces, elle demande une compréhension approfondie de la physiologie végétale et des mécanismes de pollinisation.

Schéma illustrant la disposition de deux arbres fruitiers plantés en biais dans un seul trou pour favoriser l'écartement des houppiers

La pollinisation croisée : le moteur de la production

La pollinisation est un phénomène naturel fascinant, souvent invisible à l’œil du jardinier, mais essentiel à la formation des fruits. Une fois le pollen déposé sur le pistil, un tube pollinique se développe jusqu’à l’ovule qu’il fécondera. La pollinisation croisée n’est pas un détail : c’est le cœur même de la production fruitière. Beaucoup d’arbres fruitiers ont besoin d’une pollinisation croisée avec un congénère voisin issu de la même espèce pour transformer leurs fleurs en fruits.

La plupart des arbres ont bien des organes mâles et femelles dans leurs fleurs, mais sont « autostériles », c’est-à-dire que leur pollen ne peut pas féconder les fleurs du même cultivar. Ainsi, ils ont besoin d’un autre pollinisateur pour produire des fruits. Il faut deux variétés différentes de pommier pour assurer une bonne production de fruits. Par exemple, le pollen d’un pommier ‘Liberty’ ne peut pas féconder les fleurs du même arbre ou de tout autre ‘Liberty’. Par contre, le pollen de ‘Novamac’, de ‘Priscilla’, de ‘Macfree’, etc. peut polliniser un ‘Liberty’. Soulignons qu’il faut que le pollen vienne quand même d’une plante du même type.

Pour certains fruitiers, la pollinisation croisée n’est pas obligatoire : les cerisiers acides (Prunus cerasus) et les pruniers européens (P. domestica) sont autofertiles et il n’est donc pas nécessaire d’avoir deux arbres différents pour avoir une bonne récolte. On trouve dans plusieurs catégories de fruitiers normalement autostériles certains cultivars qui sont « partiellement autofertiles ». C’est le cas de la plupart des cultivars de poirier asiatique (Pyrus serotina), du populaire poirier commun ‘Beauté Flamande’, du pommier ‘Golden Delicious’, etc. Avant de crier victoire, toutefois, sachez que la production est alors souvent décevante. Oui, il y a une certaine fécondation, mais pas autant que s’il y avait eu un autre cultivar compatible dans les environs.

Les impératifs de la floraison simultanée

Les floraisons doivent se croiser dans le temps : si l’un fleurit début avril et l’autre fin avril, la pollinisation sera inefficace. Sur chaque fiche technique de variété, nous proposons des associations de pollinisation. Encore faut-il que ce partenaire soit à portée de vol immédiat d’un insecte pollinisateur, c’est-à-dire à moins d’une cinquantaine de mètres, et que les périodes de floraison soient identiques, de manière à ce que les fleurs apparaissent au même moment. Voilà pourquoi la présence d’un cerisier dans le jardin du voisin ne garantit pas forcément la bonne pollinisation du vôtre.

Chez les différents pruniers, les fruits peuvent se ressembler, mais les fleurs ne sont pas toujours compatibles. Dans le cas des pruniers, par exemple, il y a trois types principaux utilisés dans nos jardins : les pruniers européens (Prunus domestica) peuvent polliniser les autres européens, les japonais (P. salicina) les autres japonais et les pruniers américains (P. americana) les autres américains. C’est un peu plus simple chez les cerisiers : les cerisiers sucrés (Prunus avium) pollinisent les sucrés, les cerisiers acides (P. cerasus) pollinisent les acides. Pour les bleuetiers, on recommande même de planter 3 variétés compatibles pour mieux assurer la pollinisation.

Tout savoir sur les catégories de pommes et pommiers

La stratégie du binôme dans un seul trou

Dans le petit jardin de M. T., tous les arbres fruitiers sont plantés deux par deux, dans le même trou. Le but n'est pas d'accroître la production, mais d'assurer une bonne pollinisation. Soucieux de cultiver plusieurs types de fruits différents, mais limité par la place, M. T. a finalement résolu de planter ses fruitiers par deux. Il a donc, dans le même large trou, installé deux cerisiers, puis plus loin, deux pruniers, deux abricotiers et deux poiriers. Les paires d'arbres associées ont été choisies en fonction de leur compatibilité de croisement.

Les arbres ont été plantés de biais, en opposition l'un à l'autre, afin de favoriser une croissance vers l'extérieur et d'éloigner les houppiers. Cette technique, bien que séduisante pour optimiser une petite surface, exige une rigueur particulière. Lorsque l'on plante deux arbres aussi proches, la concurrence pour l'eau et les nutriments est importante. Il est donc nécessaire de prévoir des arrosages et des amendements deux fois plus volumineux. Il faut également accepter que les arbres aient un développement plus lent et plus réduit. Par contre, la productivité totale de chaque binôme sera similaire à celle d'un arbre isolé.

Les risques et limites de la plantation serrée

Si la méthode de M. T. fonctionne pour un jardinier averti, la communauté des passionnés de jardinage reste prudente. Planter des végétaux trop près l'un de l'autre n'est pas une solution pour un petit jardin, mais au contraire une source d'ennuis garantie. À moins de faire un trou gigantesque, ce qui n'est pas plus facile que d'en faire deux moyens, vous risquez de planter vos arbustes trop près l'un de l'autre.

Les arbres ont besoin d'espace, de lumière et d'une bonne aération. Un verger trop dense favorisera l'apparition de maladies et de parasites. Si votre ambition est de créer un verger de taille moyenne ou de grande taille, il est judicieux d’établir un plan au préalable. Les distances de plantation s’évaluent en fonction de la forme de l’arbre à l’âge adulte. En tige, en gobelet, en fuseau ou en palmette, les distances ne sont pas les mêmes. L'espacement de 3 à 4 mètres suffit pour des arbres compacts comme les pommiers nains, mais pour une haute tige, mieux vaut prévoir une distance minimale de 5 à 8 mètres.

Tableau comparatif des distances de plantation recommandées selon la forme de l'arbre fruitier

L'importance des insectes pollinisateurs

Un verger bien pollinisé, c’est avant tout un verger vivant ! Si les abeilles domestiques sont les plus connues, elles ne sont pas les seules à assurer la pollinisation au verger. Abeilles, bourdons, papillons… Ces insectes doivent être attirés par votre jardin. Nous vous recommandons d’éviter les traitements chimiques et de cultiver des plantes pour les attirer. Pour que la pollinisation de vos arbres fruitiers autostériles puisse se faire, vos plantations ne doivent pas être trop loin des arbres pollinisateurs. S’ils sont trop éloignés, il y a peu de chance que les insectes fassent ce chemin. Pour mettre toutes les chances de votre côté, il vaut mieux planter vos arbres à moins de 30 mètres de distance. Au-delà de 100 mètres, la pollinisation risque d’être vraiment compliquée.

Choisir et disposer ses arbres fruitiers

Le climat de votre région et la nature de votre sol sont des paramètres importants dans le choix d’un arbre fruitier. La plupart du temps, on plante un arbre fruitier pour récolter des fruits. Selon les variétés, la productivité peut varier, les fruits peuvent être plus ou moins juteux, fondants, parfumés, sucrés. Certains arbres fruitiers peuvent être plantés, non pour leurs fruits, mais pour leur aspect décoratif. Leurs fruits sont insignifiants ou non comestibles, mais leur floraison printanière est un enchantement.

Disposer les arbres fruitiers dans un verger demande une certaine stratégie. Non seulement il est important de respecter une distance adéquate entre les arbres, mais également de prendre en compte les orientations et les zones d'ombre. La disposition idéale dépend du climat et du type d’arbre fruitier. Si l’objectif est de créer un verger décoratif tout en assurant une récolte abondante, la disposition en quinconce est généralement la plus favorable. Elle permet une meilleure accessibilité et offre aux arbres la possibilité de se développer harmonieusement.

Il est préférable d’éviter de les planter à proximité immédiate du potager. L’ombre générée par les arbres et l’étendue des racines pourront en effet nuire à la culture de vos légumes. En outre, en tenant compte de la taille des arbres fruitiers à l’âge adulte, il est important de les planter correctement dès le premier jour. Plus un arbre est grand, plus ses racines se propagent largement ! Ce qui nécessite un espace suffisant pour éviter la concurrence entre les racines des arbres voisins. De plus, une distance correcte permet une meilleure circulation de l’air et de la lumière, et réduit ainsi les risques de maladies fongiques.

Alternatives à la plantation conjointe

Quand vous décidez de planter un fruitier qui est autostérile, il faut logiquement planter deux cultivars différents. Une façon d’assurer une pollinisation croisée est de greffer deux variétés sur le même arbre ! Une autre méthode consiste à placer, pendant la floraison, une branche d’une variété compatible dans un vase d’eau au pied de votre arbre. Cela permet aux insectes de transporter le pollen nécessaire à la fécondation sans pour autant imposer une cohabitation racinaire complexe.

La sélection fine des variétés demeure le levier le plus puissant pour le succès d'un verger. Que vous choisissiez des scions, des arbres formés en palmettes ou que vous tentiez l'expérience du binôme, l'observation reste votre meilleur outil. Le jardinage est une science d'adaptation où la connaissance des besoins spécifiques de chaque essence prime sur les solutions de facilité. La réussite d'une récolte dépend moins de la densité de plantation que de la qualité de l'interaction entre les variétés choisies et l'écosystème local.

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