L'Arganier en France : Une Nouvelle Vocation Face aux Défis Climatiques

L'arganier (Argania spinosa), arbre endémique et relique d'une famille tropicale de Sapotacées, est traditionnellement associé aux régions semi-arides du Maroc et de l'Algérie, particulièrement au sud-ouest du Maroc, autour d'Agadir, dans la région du Souss. Cet arbre très ancien, dont les botanistes du monde arabe ont consacré des études dès le Xe siècle, est une espèce cruciale pour l'homme et l'écosystème des régions subsahéliennes. Il se caractérise par une silhouette trapue en forme de parasol, une large cime qui peut atteindre les 10 mètres de hauteur à maturité, et des racines très profondes lui permettant de résister à la sécheresse. Ses fruits, appelés « affiaches », contiennent des graines oléagineuses, source de la précieuse huile d'argan.

Face à l'aridification croissante et aux étés brûlants qui touchent de nombreuses régions, notamment dans le sud de la France, l'idée de développer la culture de l'arganier en dehors de son aire d'origine gagne du terrain. Des initiatives récentes, notamment dans les Pyrénées-Orientales, témoignent d'une recherche d'alternatives agricoles adaptées aux changements climatiques.

L'Arganier : Un Arbre Ancien aux Multiples Facettes

L'arganier, dont le nom scientifique Argania spinosa fait référence à l'aspect de ses rameaux épineux, est un arbre relique de la famille tropicale des Sapotacées. Autrefois, l'aire de répartition de cette famille en Afrique était beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui, mais l'arganier a démontré une remarquable capacité d'adaptation aux conditions semi-désertiques. En effet, il pousse dans les régions semi-arides à arides, avec des précipitations annuelles allant de 200 à 400 mm, et peut même survivre avec seulement 120 mm d'eau par an pour sa subsistance, et entre 200 et 240 mm pour la production de fruits.

Cet arbre joue un rôle environnemental fondamental. Il contribue à la lutte contre la désertification et l'érosion des sols grâce à ses racines profondes qui favorisent l'infiltration de l'eau de pluie et maintiennent la structure du sol. Sa canopée dense fournit de l'ombre et un habitat à de nombreuses espèces, constituant un écosystème stable proche du climax. Au Maroc, la population d'arganiers s'étend sur environ 3 millions d'hectares, principalement sur des sols squelettiques.

Arganier dans son habitat naturel

Les feuilles de l'arganier sont de petite taille, ovales ou rondes, et leur couleur varie du vert tendre au vert turquoise. En mai-juin, l'arbre produit des fleurs en glomérules jaune verdâtre. Les fruits, appelés « affiaches », apparaissent en avril-mai et septembre-octobre et sont une source essentielle de l'huile d'argan.

La Culture de l'Arganier : Un Art Exigeant

La plantation réussie d'un arganier nécessite plusieurs informations essentielles et une approche rigoureuse.

Conditions Requises pour la Plantation

L'arganier a besoin d'un emplacement ensoleillé avec un sol bien drainé. Il est recommandé de maintenir une bonne aération autour de l'arbre et d'arroser les racines plutôt que les feuilles pour prévenir certaines maladies. Pour que l'arganier prospère, il doit être abrité du gel, et l'utilisation d'une serre reste le meilleur moyen d'élever un arganier, surtout lors des premières étapes de croissance.

Préparation du Sol et Types de Semences

Avant la plantation, le sol doit être préparé en le labourant et en le nivelant. L'arganier peut être planté à partir de graines ou de boutures.

  • Multiplication par graines : Cette méthode consiste à semer les graines récoltées à partir des fruits de l'arganier. Les graines doivent être scarifiées, c'est-à-dire incisées, puis trempées dans l'eau pendant 1 à 2 jours avant de semer dans un pot profond, à environ 2 cm de profondeur. La germination prend environ 6 mois. Les semis apparaissent 65 jours après les semis.
  • Multiplication par boutures : Cette méthode consiste à prélever des sections de tiges de la plante mère et à les planter dans un sol bien drainé. Cette méthode est généralement préférée car elle permet de reproduire les caractéristiques de la plante mère.

Il est important de noter que la production de l'arganier n'est pas forcément régulière et qu'elle débute au bout de 5 à 6 ans seulement, avec un maximum de rendement atteint à l'âge de 60 ans.

Maladies et Ravageurs de l'Arganier

Comme toute culture, l'arganier est susceptible d'être affecté par diverses maladies et ravageurs.

  • Le chancre bactérien : Cette maladie se manifeste par l'apparition de taches brunes sur l'écorce de l'arbre.
  • Les cochenilles : Ces insectes suceurs de sève peuvent affaiblir l'arganier et le rendre plus vulnérable à d'autres maladies. Pour les éviter, il est recommandé de maintenir une bonne hygiène de la plantation en éliminant les mauvaises herbes et en élaguant régulièrement l'arbre.
  • Le charançon : Cet insecte pond ses œufs dans les racines de l'arganier. Les larves peuvent endommager les racines et tuer l'arbre. Pour prévenir les infestations, il est important d'inspecter régulièrement les racines de l'arganier et de les protéger avec un paillis.
  • L'oïdium : Cette maladie fongique se manifeste sous forme de taches blanches sur les feuilles de l'arganier. Pour la prévenir, il est important de maintenir une bonne aération autour de l'arbre et d'arroser les racines plutôt que les feuilles.
  • La verticilliose : Cette maladie fongique peut causer le flétrissement et la mort de l'arganier. Pour la prévenir, il est important de planter des variétés résistantes et de maintenir une bonne hygiène de la plantation.

Il est crucial de maintenir une plantation saine et d'utiliser des méthodes de lutte naturelles comme l'élagage, la rotation des cultures, et la plantation de variétés résistantes pour préserver la santé des arbres. L'élagage, réalisé à l'automne ou au printemps, consiste à retirer des branches mortes ou disgracieuses, ainsi qu'à éclaircir la végétation pour améliorer la circulation de l'air.

Maladies et ravageurs de l'arganier

La Valeur de l'Arganier : Des Usages Multiples

L'arganier est une espèce importante non seulement pour sa résilience mais aussi pour les produits qu'il fournit.

L'Huile d'Argan : Un Trésor Culinaire et Cosmétique

L'huile d'argan est le produit le plus connu et le plus valorisé de l'arganier. Elle est extraite des fruits de l'arganier par pressage des graines. Au Maroc, pour les récolter, on emploie des chèvres : elles grimpent dans les arbres, dévorent les fruits et recrachent les graines au sol, qui sont alors ramassées. Cette méthode traditionnelle met en lumière l'interaction entre l'arganier et l'écosystème local.

  • Usage alimentaire : L'huile d'argan est largement utilisée comme huile alimentaire dans les cuisines marocaine et berbère, appréciée pour son goût unique et ses bienfaits nutritionnels.
  • Usage cosmétique : L'huile d'argan est également utilisée en cosmétique dans les produits de soin de la peau et des cheveux en raison de ses propriétés hydratantes et nourrissantes, ainsi que pour son beurre hydratant. Elle est riche en vitamines et en acides gras essentiels, la rendant précieuse pour la beauté et le bien-être.

La production annuelle d'huile d'argan au Maroc se situe entre 2 500 et 4 000 tonnes. Une partie de l'huile reste encore dans les tourteaux (38 kg de fruits/litre), ce qui souligne l'importance d'optimiser les techniques d'extraction.

Processus d'extraction de l'huile d'argan

Autres Utilisations de l'Arganier

Au-delà de l'huile, le bois de l'arganier, bien que difficile à exploiter à grande échelle en raison de sa croissance lente, est dense et résistant. Ses épines peuvent être utilisées comme clôtures naturelles pour protéger les cultures du broutage par les animaux.

L'Arganier en France : Une Réponse aux Défis Climatiques

La sécheresse est devenue une préoccupation majeure pour les agriculteurs français, notamment dans le sud du pays. Face à cette réalité, l'arganier émerge comme une alternative prometteuse, capable de prospérer dans des conditions arides.

L'Expérience Pionnière de Baixas dans les Pyrénées-Orientales

Au nord de Perpignan, du côté de Baixas, un collectif de viticulteurs locaux - Vincent Connes, Philippe Morat, Jean Delmau, David Tofinos, Thomas Montes et François-Xavier Dauré - a décidé de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Confrontés à la sécheresse et à la mévente du vin, ils ont créé un petit collectif pour trouver des pistes de diversification.

L'été dernier, l'idée de cultiver l'arganier, un arbre endémique du sud-ouest marocain peu gourmand en eau et résistant à des températures élevées, a été proposée par David Tofinos. Cette initiative est considérée comme une alternative face à l'aridification des Pyrénées-Orientales qui devrait s'intensifier dans les années à venir. « On est parti d’un constat simple : il n’y a pas d’eau dans le département. Alors, on a regardé ce que les pays du pourtour méditerranéen plantaient pour voir si on pouvait l’adapter au Pays catalan. Au Maroc, des arganiers, il y en a partout alors que le climat y est très sec », explique Vincent Connes.

L'expérimentation a démarré en octobre dernier, avec la plantation de quelques ares d'arganier sur les terres de David Tofinos à Baixas, suivi par Philippe Morat, François-Xavier Dauré et Thomas Montes. « Pour que l’arganier vive, il suffit qu’il tombe 120 mm d’eau par an. Pour qu’il produise, il en faut entre 200 et 240. Pour l’instant, on n’a aucun recul mais on décide de faire le test. On ne sait pas du tout si ça va marcher. On le saura dans cinq ou six ans. On y croit. Si ça marche, ça nous aiderait beaucoup », lance Vincent Connes.

Carte de la région de Baixas, Pyrénées-Orientales

Une des difficultés majeures rencontrées par ces agriculteurs a été de trouver la semence. David Tofinos a confié : « C’est très dur à trouver. Au Maroc, c’est chasse gardée, ils ne veulent surtout pas qu’on en produise ailleurs que chez eux. Ce n’est pas dans leur intérêt et on les comprend. J’ai fini par en trouver en Espagne. »

Malgré le gel, les jeunes plants de David Tofinos, plantés en pleine terre il y a deux ans, ont survécu et semblent s’acclimater au sol catalan, un signe positif pour l'avenir de cette culture inédite en Roussillon.

Un Pari sur l'Avenir et la Diversification Agricole

Ces viticulteurs testent également d'autres cultures adaptées aux conditions arides comme la grenade, la figue de barbarie, la pistache, plusieurs variétés de poivre, et l'arbre à thé, l'aloé vera, le jojoba et le macadamia. « On part du principe qu’on va s’adapter au climat et pas l’inverse. Donc on a regardé un petit peu ce qui se faisait sur le pourtour méditerranéen ou dans d’autres endroits sur la planète, qui étaient dans les mêmes conditions avec des conditions semi-arides. Et en fait on va se calquer sur ce qui se passe là-bas », explique Vincent Connes.

David Tofinos est convaincu : « De toute façon c’est l’avenir, de toute façon il faut faire un choix, je pense faut faire un choix et moi j’y crois. » Si l’adaptation se confirme, les premiers fruits d’arganier devraient apparaître dans cinq ans, offrant une nouvelle perspective agricole au département et une réponse innovante aux défis posés par le réchauffement climatique.

Soutien et Recherche pour la Culture de l'Arganier

Dans son berceau d'origine, l'arganier bénéficie de programmes de développement et de recherche intensifs. Ces efforts offrent des perspectives intéressantes pour les initiatives en France.

Initiatives au Maroc et en Algérie

Les services du ministère algérien de l’Agriculture et du Développement rural ont élaboré une feuille de route allant à l’horizon 2024 pour le développement de l’arboriculture fruitière, intégrant l’arganier avec un dispositif spécifique pour encourager sa culture. Cette feuille de route prévoit la plantation d’arganiers sur une superficie de 74 000 ha s’étalant sur le territoire national.

Au Maroc, des programmes agricoles importants sont dédiés à l'arganier. Une visite de terrain du ministre de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement Rural et des Eaux et Forêts, Ahmed El Bouari, à la commune El Korimate (province d’Essaouira), a été consacrée au suivi des programmes agricoles de l’arganier, à la durabilité de ses écosystèmes et au développement de la filière arganière. Ce programme, d’un coût global dépassant 118 millions de dirhams (MDH), bénéficie à 12 communes territoriales et concerne près de 2 500 bénéficiaires directs sur une superficie totale avoisinant 3 105 hectares.

Abderrahmane Aït Lhaj, chef du Département de Développement des Zones de l'Arganier à l’Agence Nationale pour le Développement des Zones Oasiennes et de l’Arganier (ANDZOA), a indiqué que cette initiative, réalisée en partenariat entre l’Agence de développement agricole et le Fonds vert pour le climat, a permis la plantation de 10 000 ha d’arganiers agricoles. L'objectif est de soutenir les producteurs des zones arganières, de contribuer à la réduction des effets du changement climatique, d’alléger la pression sur l’écosystème et la forêt de l’arganier, et de permettre aux agriculteurs et producteurs d’accroître leur production, d’améliorer leurs revenus et de renforcer l’économie liée à la filière de l’arganier. Fouad Jinate, directeur de la gestion des projets à l’Agence de développement agricole, a souligné que ce projet, qui s’inscrit dans le cadre des projets d’agriculture solidaire lancés par SM le Roi Mohammed VI, a permis, grâce à l’accréditation de l’Agence auprès du Fonds vert pour le climat, de mobiliser une subvention financière avoisinant 400 MDH. Une unité de valorisation des produits est actuellement en cours de réalisation dans le cadre de ce programme.

Le projet cible les petits agriculteurs dans les zones souffrant de rareté hydrique, relevant que l’arganier fait partie des espèces adaptées à la faiblesse des précipitations tout en offrant une rentabilité importante.

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Recherches et Innovations de l'INRA Maroc

L’Institut national de la recherche agronomique (INRA) au Maroc mène des recherches pour accompagner le développement de l’arganier agricole, notamment en ce qui concerne la sélection et l’enregistrement de 13 variétés d’arganiers. L'INRA travaille sur le développement des techniques de multiplication et d’amélioration génétique, ainsi que le renforcement des pépinières à travers la production et la distribution de plants adaptés aux conditions climatiques locales.

La directrice de l’INRA, Lamiae Ghaouti, a affirmé que le programme d’intensification de la culture de l’arganier agricole est accompagné par l’Institut, avec comme objectif d’atteindre 2 000 hectares plantés grâce à des techniques de multiplication conforme, utilisant des plants issus de 13 variétés développées par l’Institut. Ces variétés sont inscrites au catalogue officiel et se distinguent par leur grande productivité ainsi que leur résistance aux conditions climatiques difficiles.

Une action est actuellement menée avec les pépinières, d’autant plus que plus de 2 630 plants ont été livrés afin de les soumettre à des opérations de greffage et d’enracinement. Un brevet a également été enregistré auprès de l’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale (OMPIC) portant sur les techniques de multiplication, compte tenu du fait que l’arganier est une espèce forestière difficile à multiplier. L’élaboration d’un guide technique des opérations de multiplication et le développement des différents itinéraires techniques liés à la culture, à l’irrigation et à la gestion de l’arganier sont également en cours. L’Institut accompagne les pépinières afin d’atteindre l’objectif de 2 000 hectares à l’horizon 2030, à travers des plants de haute qualité garantissant une productivité élevée et une meilleure qualité des produits dérivés de l’arganier.

Ces avancées en matière de recherche et de développement dans les pays d'origine de l'arganier pourraient potentiellement bénéficier aux initiatives de plantation en France, offrant des connaissances précieuses sur les variétés résistantes, les techniques de multiplication et les stratégies de gestion des cultures.

Histoire et Préservation de l'Arganier

L'arganier, découvert et décrit par le botaniste danois Schousboe (1766-1832), a une histoire riche et complexe.

Un Arbre Menacé et Protégé

L'arganier est un arbre qui a été fortement menacé par le déboisement. Au XXe siècle, environ 600 ha/an d'arganiers ont été détruits, notamment à cause de la pression de broutage par le bétail et de l'exploitation forestière intensive. Cette déforestation a entraîné une réduction significative de sa population, passant de 5 millions d'hectares au XIXe siècle à environ 3 millions d'hectares aujourd'hui.

Face à cette menace, des efforts de conservation ont été mis en œuvre. L'arganier est aujourd'hui une espèce protégée et des programmes de reboisement sont en cours pour favoriser sa conservation et lutter contre la désertification. Le développement de sa culture dans des zones semi-désertiques s'est faite dès 1925, mais la survie des jeunes plants reste un défi majeur.

L'Arganier dans le Contexte Géologique et Climatique

L'arganier est un arbre relique des forêts tertiaires de l'Afrique, beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui. Il a démontré une remarquable capacité d'adaptation aux conditions semi-désertiques, caractérisées par une faible pluviométrie et un sol granitique assez pauvre. Ces conditions sont similaires à celles des acacias sahéliens.

Les forêts d'arganiers protègent les sols contre une érosion hydrique intense, surtout dans les montagnes du Haut Atlas, où le terrain est plus accidenté. La présence de l'arganier contribue à la formation de sols squelettiques et à la stabilisation des écosystèmes.

La préservation de l'arganier est donc essentielle non seulement pour ses produits économiques et cosmétologiques, mais aussi pour son rôle crucial dans la lutte contre la désertification et l'érosion des sols, garantissant ainsi la qualité des terres et la biodiversité. Les efforts pour développer cette culture en France s'inscrivent dans cette dynamique de recherche de solutions durables face aux défis environnementaux mondiaux.

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