La Turquie, carrefour de civilisations et de climats, possède un secteur agricole d'une importance capitale. Grand pays producteur, le secteur de l'agriculture y reste très important et emploie encore plus de 20 % de la population active. Les climats et les terres sont très variés, variété que l'on retrouve dans les productions. Avec 39,5 millions d'hectares de surfaces agricoles, contre 29,4 pour la France (chiffres OCDE de 2007), la Turquie est auto-suffisante et exportatrice. Cependant, l'agriculture turque est confrontée à des défis majeurs, notamment la petite taille et le morcellement des exploitations, qui mesurent moins de 6 hectares en moyenne, ainsi que le manque de structures coopératives.

L'État turc intervient activement en protégeant le marché intérieur, en subventionnant de manière ciblée et en organisant la production, le pays ayant été divisé en 30 régions de production selon le climat et la nature des sols. Grande exportatrice, la Turquie cherche à adapter ses cultures intensives aux nouveaux enjeux environnementaux.
L'impact des tremblements de terre sur le « croissant fertile »
Les tremblements de terre qui ont secoué le sud de la Turquie dès le 6 février ne sont pas sans conséquences sur la production alimentaire. Une première évaluation de la FAO estime les pertes à 20 %. Ces catastrophes ont frappé 11 provinces agricoles clés, appartenant au « croissant fertile » de la Turquie. Ces provinces représentent près de 15 % du PIB agricole et contribuent également à près de 20 % des exportations agroalimentaires turques.
Perturbations des chaînes d'approvisionnement et pertes matérielles
Au sein du « croissant fertile », plus d’un tiers de la population vit en milieu rural et est fortement dépendante de l’agriculture. Les tremblements de terre ont mis à mal les chaînes d’approvisionnements, surtout en intrants productifs. De nombreuses infrastructures et bâtiments du secteur alimentaire se sont effondrés. De plus, la plupart des animaux d’élevages sont blessés ou décédés. La FAO évalue les pertes à 5,1 milliards de dollars pour le secteur agricole.
Un agriculteur de Gaziantep, l'une des provinces du « croissant fertile », a souligné l'urgence de la situation : « Planter avant la fin des précipitations est notre seule chance d’assurer une récolte saine pour l’année à venir, compte tenu des dommages causés à nos canaux d’irrigation et à nos infrastructures agricoles. Nous avons besoin d’engrais maintenant avant qu’il ne soit trop tard. » L'accès aux intrants agricoles est devenu primordial pour la prochaine récolte.

Antalya : la capitale de l'agriculture turque et son modèle intensif
La région d’Antalya, l’une des quatre-vingt-une provinces qui composent la Turquie, longe la Méditerranée. Si la côte turquoise vit de ses plages de sable fin et de ses complexes hôteliers, elle se présente aussi, de plus en plus, comme la capitale de l’agriculture turque. Antalya est la principale province productrice de fruits et légumes en Turquie. Plus de 7 millions de tonnes de légumes sont produites chaque année sur ces plaines, avec en tête les tomates, les aubergines, les poivrons et les concombres.
Les produits à fort potentiel d’exportation, comme les bananes, ont fait un bond en avant ces dernières années. Les producteurs tendent aujourd’hui à trouver un savant équilibre entre des actions favorables au climat et une production intensive gage d’export.
L'essor des serres et l'innovation technologique
Quand on s’enfonce dans les terres d'Antalya, les serres en plastique et verre se succèdent. En fort développement depuis les années 1960, elles font la fierté de la province. 47 % des légumes produits sous serres en Turquie poussent à Antalya. Halil Kozan, à la tête de Serkonder, une fédération de quarante-six fabricants de serres multicultures installée dans la région, estime que 500 hectares de serres sont construits en Turquie chaque année. On en compte 60 000 hectares à travers le pays, plus qu’en Andalousie.

Halil Kozan a présenté son dernier modèle : un tunnel de 60 mètres de long, 9 mètres de large et 5,5 mètres de haut. Ces serres automatisées se veulent plus vertueuses pour l’environnement. Dans ces installations modernes, jusqu’à 30 kg de fruits ou légumes poussent au mètre carré. La pleine terre a été remplacée par des copeaux de fibre de coco : « Cela permet une production plus importante et facile à gérer. »
Enjeux économiques, sociaux et environnementaux
Répondre aux exigences de la législation européenne pour exporter est parfois un challenge. Harun Ozturk, de la Chambre de commerce d’Antalya, affirme avec force : « Nous ne produisons ni n’exportons aucun fruit ou légume que nous ne donnerions pas à manger à nos enfants. La Turquie est un pays très consciencieux qui accorde une grande importance à la sécurité alimentaire et à la traçabilité. »
Le gouvernement turc investit pour moderniser son agriculture, car « C’est un enjeu économique et social », insiste Harun Ozturk. 20 % des Turcs vivent du secteur agricole, un chiffre qui grimpe à Antalya. Installée dans une vallée, la coopérative Yüksel exporte des semences dans soixante-quinze pays. Emre Güler, ingénieur agricole, contrôle l’évolution de poivrons dans l’un de ses cinq centres de recherches et explique : « Nous utilisons des abeilles pour le biocontrôle. »
La quête d'une agriculture durable et le rôle des initiatives locales
Grand pays agricole, la Turquie est traversée par les mêmes questions que les pays européens : Comment garantir son autonomie alimentaire ? Comment être compétitive tout en réduisant l’utilisation des pesticides et en consommant moins d’eau ? Comment produire des aliments plus sains et préserver la biodiversité ?
Dans les années 1980, la Turquie a fait le choix d’un modèle productiviste. L’État s’est désengagé au profit du secteur privé, et a favorisé les grosses exploitations industrielles. Un mouvement qui s’est poursuivi dans la perspective d’une adhésion à l’Union Européenne. Dans le cadre de ce processus, la Turquie a d’ailleurs adopté, en 2006, une loi sur les semences agricoles, interdisant la vente des semences locales et incitant les fermiers à utiliser les semences hybrides commerciales.
Contre-courant à Nilüfer : l'agro-écologie en action
Si la Turquie s’est depuis éloignée de l’Union européenne, le président Erdogan, préoccupé par ses objectifs de croissance, continue de promouvoir le modèle agro-industriel. Mais au niveau local, des initiatives fleurissent, des citoyens expérimentent des pratiques plus écologiques, s’inspirant des méthodes traditionnelles paysannes. C’est le cas à Nilüfer, dans le nord-ouest du pays. À rebours de la politique nationale, la mairie s'engage en faveur de l'agro-écologie et encourage la préservation des semences paysannes.
Nilüfer est une agglomération de plus de 520 000 habitants, un des districts de la province de Bursa, au nord-ouest de la Turquie. Située au pied du massif montagneux d’Uludağ, la région est un des principaux sites de production industriel turc, notamment en matière d’automobile. Malgré cet historique ancré dans l’industrie et couplé à une urbanisation galopante, Nilüfer se démarque avec une politique agricole bien particulière pour le pays.

Arca Atay, président d’Ekoder et conseiller à la mairie, nous explique l’importance de préserver les semences locales et de lutter contre les variétés hybrides vendues par les firmes agro-alimentaires. « On perd des semences locales chaque année. Il y a 20 ans, 30 ans, il y avait beaucoup de variétés de semences en Turquie mais les fermiers préfèrent toujours les semences hybrides parce qu’elles ont des rendements plus avantageux. »
Les hybrides sont des variétés standardisées conçues en partie en laboratoire. Elles ne sont plus du tout soumises à la sélection naturelle et font chuter la diversité génétique des régions où elles sont cultivées. Gourmandes en ressources, sensibles aux maladies et aux aléas climatiques, elles sont pourtant au cœur de l'agriculture conventionnelle en Europe. Un autre problème majeur : si les rendements des hybrides sont exceptionnels la première année, ils chutent drastiquement l’année d’après, rendant les agriculteurs dépendants de semences qu’ils doivent racheter aux mêmes entreprises à chaque nouvelle saison.

« Des personnes et des associations comme la nôtre, qui veulent préserver la biodiversité, ont décidé de collecter des semences locales dans d’autres villes, d’autres villages et de continuer à les faire vivre. Bien sûr, il faut en garder quelques-unes dans une librairie. Certains appellent ça des banques de semences mais… on n’aime pas les banques, donc nous, on appelle ça une librairie de semences », confie Arca avec un demi-sourire. En plus d'abriter cette librairie, les jardins d’Ürünlü servent à planter de nouvelles variétés chaque année dont les graines et semis seront distribuées au public.

Les jardins urbains et l'implication citoyenne
L'implication des citoyen.nes est essentielle pour sensibiliser à une agriculture et une alimentation plus saine. Un acteur politique important à ce niveau-là est le moukhtar, ou maire de quartier, qui est élu tous les 5 ans. Melahat Ünlü Şanal, moukhtar du quartier d'Altınşehir, raconte la mise en place d’un jardin urbain dans le quartier, une initiative qui s’inscrit directement dans la tradition des bostan, ou « potager » en turc.
« On a commencé avec les membres du comité des voisins dans un premier temps, avec la mise en culture d’un total de 25 parcelles, juste pour voir. On a tout de suite reçu beaucoup de demandes de la part des citoyens, alors on a organisé une loterie et on a distribué les parcelles aux gagnants. Mais les demandes ont augmenté […] alors récemment, on a écrit à la municipalité en leur disant qu’on voulait doubler la surface du jardin. »
À chaque début de printemps, un atelier d’initiation au potager est organisé. Les participant.es reçoivent une liste de graines avec des indications sur la meilleure période pour les planter et des conseils pour entretenir leurs parcelles. Arca précise : « on leur dit qu’on préfère qu’ils plantent des variétés locales, pas des hybrides. Des fois ils utilisent des hybrides mais bon, si ils n’utilisent aucun pesticide, ça va. »

Les marchés fermiers : soutenir les petits producteurs
En Turquie, les exploitations agricoles sont de petite taille et très morcelées. Leur surface moyenne est de 6 hectares répartis sur plusieurs parcelles et la région de Bursa ne fait pas exception. Chaque mercredi, Nilüfer organise des marchés gratuits pour les petit.es producteurs et productrices, sans aucune taxe. Il existe 4 marchés fermiers comme celui-ci à Nilüfer, qui rassemble au total 258 agriculteur.ices originaires de toute la région de Bursa.
Nous rencontrons Ibrahim, du village d’Altıntaş. Il explique qu’il produit lui-même ses semences : « c'est quelque chose dont j’ai hérité du grand-père de mon grand-père. D’abord on collecte des légumes, on en extrait les graines et on les fait germer. […] Puis chaque année, on recommence le cycle. » La plupart des fermier.es sur le marché pratiquent une agriculture dite « en conditions écologiques » avec leur propre fumier et très peu de pesticides. L'agriculture biologique en Turquie est très encadrée, la loi tente de suivre les normes européennes et le prix des certifications est élevé. Pour Hatice Öbelek, une fermière du village de Küçükdeliller, passer au bio n’a aucun intérêt : « on a jamais essayé, on fait déjà du biologique, tout est déjà naturel. »
Une volonté politique locale forte
Le maire Turgay Erdem, reçu dans ses bureaux, explique d'où vient sa volonté de promouvoir l'agro-écologie dans la région. « Comme vous le savez, l’industrialisation massive qui a lieu partout autour du monde détruit l’agriculture traditionnelle et les agriculteurs. Les gens, les citoyens ont vraiment du mal à avoir accès à de la nourriture saine. […] Ici, nous attachons beaucoup d’importance à l’agriculture biologique et écologique. »
La part relative de l'agriculture dans le PIB est passée de 35 % en 1970 à 5,8 % en 2018 avec une politique agricole qui favorise les compagnies privées et les grosses exploitations industrielles. Aujourd’hui, l’agro-écologie locale est loin d’être une priorité pour le gouvernement du président Erdoğan : « les efforts autour de l’agriculture écologique et biologique sont majoritairement soutenus par les gouvernements d’Europe de l’ouest comme en France, au Pays-Bas, en Allemagne. Ils fournissent des données scientifiques, éduquent sur ces sujets-là, créent des coopératives pour soutenir l’agriculture écologique. À Nilüfer, nous fournissons ces efforts à la place du gouvernement. »
Parmi les 11 villes participant au programme, Nilüfer est la seule située en dehors de l’Europe. Pour Arca Atay, cette singularité est une force : « Ce n’est pas très commun en Turquie mais on est fiers d’être les premiers à faire ce genre de choses. Les autres peuvent nous suivre, il n'y a aucun problème. »
Le paysage agricole turc : entre défis et perspectives
La part de l’agriculture dans le PIB (5,8 % en 2018) diminue, mais le secteur emploie encore plus de 18 % de la population active et joue un rôle social majeur. Le pays est globalement excédentaire en production agricole, principalement grâce à ses productions végétales (à l’exception des oléagineux et des matières premières pour l’alimentation animale), mais fortement déficitaire dans le secteur de la viande, en particulier bovine.
Les échanges commerciaux franco-turcs sont d’un volume encore modestes et irréguliers au regard des potentialités des deux pays. La Turquie s’inscrit toujours dans le processus d’adhésion à l’UE, sur les bases engagées en 2005. La coopération franco-turque dans le domaine agricole est active et couvre des sujets très variés.