La citation "Qui sème la misère récolte la colère" et son écho dans l'histoire de la société, à travers l'exemple de Carl Zeiss et au-delà

L'adage "Qui sème la misère récolte la colère" est une maxime intemporelle qui trouve des résonances profondes à travers l'histoire, la sociologie, l'économie et même la psychologie de masse. Elle met en lumière un principe fondamental des relations humaines et sociales : la répression, l'exploitation et la création de conditions difficiles pour une partie de la population finissent inévitablement par engendrer une réaction forte, souvent sous forme de mécontentement, de révolte ou de changement social radical. Cette citation, bien que d'origine populaire, incarne une vérité sociologique universelle.

Révolte populaire

Les racines de la colère : misère économique et injustice sociale

La misère, qu'elle soit économique, sociale ou psychologique, est un terreau fertile pour la colère. Les crises de l’histoire du capitalisme mondial, souvent caractérisées par des périodes de restriction, de démantèlement et de sobriété, ont illustré à maintes reprises ce lien. Dans les années 1930, par exemple, la crise économique mondiale a engendré une misère généralisée qui a favorisé l'émergence de mouvements extrêmes et l'exacerbation des tensions sociales. La citation de Carl Zeiss, bien qu'il n'ait pas été l'auteur de cette expression, résonne avec ces périodes de bouleversements où les inégalités flagrantes et la souffrance du peuple nourrissent un sentiment d'injustice.

L'économie de concertation, présentée parfois comme une solution pour maîtriser les catastrophes économiques, a souvent été perçue comme un instrument de maintien du système capitaliste existant, n'offrant qu'une illusion de changement. La promesse d'une plus grande démocratie sociale et économique, ou d'une autogestion, reste à conquérir, et la misère générée par les déséquilibres économiques perdure. Les syndicats, dans leur évolution réformiste, ont parfois été accusés de s'intégrer davantage au système, cherchant à obtenir "de plus gros morceaux" sans véritablement changer la nature de l'exploitation. Rien ne change, selon cette perspective, en ce qui concerne l'exploitation, le salaire déterminant l'existence même de celle-ci, c'est-à-dire entre ce que l’ouvrier reçoit et ce que le capitaliste empoche, un écart qui reste quasiment inchangé.

Le caractère du pouvoir étatique non plus ne change, l'État assumant de plus en plus de tâches économiques au service du capital monopoliste. Les années soixante-dix, par exemple, ont vu des grèves "sauvages" surgir, témoignant d'une base ouvrière qui ne se contentait plus des compromis réformistes. Ces mouvements exprimaient une colère face à la persistance de la misère malgré les promesses de prospérité.

La psychologie de masse du fascisme et la répression des pulsions

Wilhelm Reich, dans son ouvrage "La psychologie de masse du fascisme", apporte un éclairage crucial sur les mécanismes psychologiques qui sous-tendent la "colère" et l'acceptation de régimes autoritaires. Il rejette la vision simpliste du fascisme comme l'idéologie d'un individu isolé ou d'une nation spécifique. Au contraire, il le considère comme l’expression de la structure caractérielle irrationnelle de l’homme moyen dont les besoins et pulsions biologiques primaires ont été réprimés pendant des millénaires. La fonction sociale de cette répression, le rôle capital joué par la famille autoritaire et l’Église sont analysés avec soin. Reich montre que toute forme de mysticisme organisé, y compris le fascisme, repose en dernière analyse sur le désir orgastique non satisfait des masses.

Schéma des couches caractérielles de Reich

Selon Reich, l'homme moyen possède trois couches distinctes dans sa structure biopsychologique. La couche superficielle est celle de la courtoisie, de la compassion, de la conscience du devoir. Si cette couche était en contact direct avec le noyau profond de sa nature, l'animal humain ignorerait la tragédie sociale. Malheureusement, ce n'est pas le cas. Cette couche est soutenue par une deuxième couche, la couche moyenne, qui se compose exclusivement d’impulsions cruelles, sadiques, lubriques, cupides, envieuses. C'est l'« inconscient » ou le « refoulé » de Freud, la somme de toutes les « pulsions secondaires ».

La biophysique d'orgone a pu expliquer l'« inconscient » de Freud, c'est-à-dire l’élément anti-social dans l’homme, comme le résultat secondaire de la répression d’impulsions biologiques primaires. Si l’on s’enfonce à travers cette deuxième couche de la perversion jusqu’au plus profond de la base biologique de l’animal humain, on découvre en règle générale la troisième couche, la couche inférieure, le noyau biologique. Dans ce noyau, l’homme est - pour peu que les circonstances sociales lui soient favorables - un animal honnête, travailleur, coopératif, aimant qui, dans un contexte rationnel donné, sait aussi haïr.

Cette structuration malencontreuse a pour conséquence que toute pulsion naturelle, sociale, libidinale qui, quittant le noyau biologique, voudrait passer à l’action, doit traverser la couche des pulsions perverses secondaires qui la fait dévier. Cette déviation transforme le caractère primitivement social des pulsions naturelles en perversion et inhibe toute expression authentique de la vie.

Transposée dans le domaine social et politique, cette structure humaine explique que les nombreuses divisions politiques et idéologiques de la société humaine sont le reflet fidèle de la structure caractérielle de l’homme. Le fascisme, s'opposant brutalement au libéralisme et à la révolution authentique, ne représente ni la couche superficielle ni la couche profonde, mais essentiellement la deuxième couche caractérielle, celle des pulsions secondaires, située entre les deux autres. L'attitude émotionnelle fondamentale de l’homme opprimé par la civilisation machiniste autoritaire et son idéologie mécaniste-mystique suscite les partis fascistes.

La persistance de cette structure caractérielle de l'homme, qui fut à la base des mouvements fascistes organisés, et qui domine encore nos conflits sociaux, rend l'ouvrage de Reich d'une importance capitale. Comprendre la psychologie de masse du fascisme est essentiel pour mettre un terme au chaos et à l’angoisse qui marquent notre époque.

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Carl Zeiss : un exemple de gestion sociale face aux tensions

Bien que la citation ne soit pas directement attribuée à Carl Zeiss, l'histoire de son entreprise fournit un contre-exemple ou du moins un contexte intéressant aux dynamiques de misère et de colère. Carl Zeiss, décédé en 1888, a créé une entreprise qui a prospéré grâce à une combinaison d'innovation scientifique et d'une approche progressive en matière de relations avec les travailleurs. Dans un monde où la misère ouvrière était souvent la norme, Zeiss a mis en place des mesures sociales bien avant leur généralisation, comme des fonds de pension et des logements pour ses employés. Ces initiatives visaient à améliorer les conditions de vie de ses travailleurs, réduisant ainsi le terreau de la misère et, par extension, la colère potentielle.

À une époque où l'exploitation était monnaie courante, les politiques de Zeiss ont créé un environnement de travail relativement stable et moins propice aux explosions sociales. Son entreprise a su, dans une certaine mesure, anticiper et désamorcer les tensions qui auraient pu découler de conditions de travail précaires, démontrant ainsi qu'une approche plus humaine pouvait contribuer à la paix sociale et à la productivité.

Le Petit Journal : un miroir des préoccupations populaires et de l'évolution sociale

Le "Petit Journal", hebdomadaire populaire québécois né dans le Montréal des "années folles" (années 1920), illustre une autre facette de la relation entre la société et la diffusion de l'information, ainsi que l'importance de comprendre les préoccupations des masses. Riche en images, il témoignait de plus de 50 ans de la vie québécoise et internationale. Dans les années 1920, Montréal est une grande ville en pleine croissance économique, financière et démographique. Cependant, une partie du nouveau prolétariat urbain n'est pas attirée par les journaux politiques à grand format, mais plutôt par les tabloïds illustrés, faciles à lire dans le tramway, mettant l'accent sur les faits divers et le divertissement. Ce nouveau lectorat préférait la photo au texte, le reportage à sensations aux articles de fond.

Le "Petit Journal" promettait d'être « indépendant des partis politiques et des trusts » et aussi « le journal du peuple avant d'être l'organe des partis ou particuliers » (éditorial du premier numéro, 23 octobre 1926). Ciblant une clientèle qui se contente de lire un journal par semaine, "Le Petit Journal" s’affiche bientôt comme « le plus grand hebdomadaire français d’Amérique » et offre pour 5 ¢ des douzaines de pages de faits divers, un roman feuilleton, des pages sportives élaborées et des bandes dessinées, et surtout de très nombreuses photos. Tous les membres de la famille y trouvent leur intérêt : chronique sur l’automobile, courrier du cœur, vie mondaine, mots croisés, mode, activité boursière, annonces classées, etc.

Ancien kiosque à journaux

Conscient de l’engouement qui se développe pour le cinéma et la radio, "Le Petit Journal" consacre une bonne partie de ses pages aux nouveaux films, à l’horaire des stations de radio et aux spectacles de cabaret et de burlesque. Les descriptions détaillées des matchs de hockey, agrémentées de photos des joueurs favoris, donnent aux nombreux amateurs la sensation d’y avoir assisté. Autour de 1935, l'hebdomadaire tire à près de 70 000 exemplaires. Après la crise économique des années 1930, ce sont les événements de la Seconde Guerre mondiale qui remplissent les pages du "Petit Journal" et inspirent les bandes dessinées.

Les vingt années qui suivent sont marquées par de fréquents changements de propriétaires et une orientation de plus en plus racoleuse, avec de grands titres accrocheurs et des photos couleurs. De nouvelles chroniques sur le plein air, les voyages et les pages féminines voisinent avec des reportages « choc » et des enquêtes sur la vie intime des Québécois. Plusieurs personnalités connues y font leurs premières armes dans le monde du journalisme : Jeannette Bertrand, Alain Stanké, René Homier-Roy, Lysiane Gagnon, Pierre Bourgault, Roger Fournier et bien d'autres.

Vers la fin des années 1970, la formule gagnante du "Petit Journal" a fait son temps. L’hebdo cesse de paraître en octobre 1981, après plus de cinquante ans d’existence. L'histoire du "Petit Journal" montre comment un média peut prospérer en s'adaptant aux goûts et aux préoccupations de sa cible, mais aussi comment l'évolution des attentes et du paysage médiatique peut entraîner son déclin. Il a su capter la "colère" latente de ses lecteurs, non pas en l'incitant directement, mais en répondant à leur besoin de divertissement, d'information facile d'accès et de reportages sensationnels, offrant une sorte d'exutoire ou de diversion face aux réalités parfois difficiles de la vie.

Les crises du capitalisme et le démantèlement du pouvoir syndical

Le contexte des crises économiques mondiales et les réactions qu'elles suscitent sont également étroitement liés à la citation "Qui sème la misère récolte la colère". La crise des années 70, par exemple, a été un coup dur pour la théorie keynésienne, qui postulait que l'État pouvait réguler l'économie pour éviter les crises majeures. Face à cette situation, une nouvelle offensive idéologique a émergé, promouvant le néolibéralisme et une "économie de marché" autorégulée.

Les principaux responsables de cette nouvelle approche ont souvent minimisé l'ampleur des crises, les qualifiant de "déséquilibres" qui se redresseraient d'eux-mêmes si les principes du marché avaient libre cours. Pour Marx, cependant, les crises sont une composante essentielle et inévitable du système économique, résultant de l'anarchie de la production et du déséquilibre entre la capacité de production et le pouvoir d'achat de la population.

Dans ce contexte, le mouvement syndical s'est retrouvé coincé dans une position défensive. Le démantèlement du pouvoir syndical, à la fois légalement et structurellement, est devenu un objectif pour de nombreux acteurs. Les syndicats ont été confrontés à une pression idéologique intense visant à les soumettre complètement à la logique capitaliste. Des lois ont été mises en place pour restreindre le droit de grève, interdire les piquets et les occupations, et des organes de concertation parallèles ont été créés pour impliquer les ouvriers, de manière directe, à l'organisation de la production.

La montée d'un syndicalisme de cadres, qui vise à créer un corps de personnes intermédiaires entre patrons et ouvriers pour apaiser les conflits sociaux, s'inscrit dans cette même optique. De plus, la mise en place de "cercles de qualité", où le rendement de l'entreprise est au premier plan, contribue à détourner l'attention des revendications de classe vers des objectifs de productivité.

Manifestation syndicale

Le syndicat est souvent présenté comme un "partenaire" nécessaire pour garantir la paix sociale, mais cette "concertation" est souvent un leurre, un "emballage anticapitaliste" qui masque une stratégie globalement réformiste et une intégration croissante dans le système. L'affaiblissement du mouvement syndical, qui perd la confiance de sa propre base, s'accompagne d'un processus d'autodestruction. La soumission de la part des dirigeants syndicaux ne les épargne pas forcément, comme l'histoire l'a montré.

Les fondements matériels du réformisme, basés sur une relative prospérité et une distribution des "miettes", sont sérieusement ébranlés par les crises prolongées. L'idéologie de base n'est cependant pas remise en question, et l'aspect dominant est la résignation, plutôt que la recherche d'une alternative radicale anticapitaliste.

La flotte rouge - Erich Fromm et la psychologie du fascisme

L'évolution de la liberté humaine et les erreurs de calcul biologique

Reich explore également dans son œuvre l'erreur de calcul biologique dans la lutte de l’homme pour la liberté. Il souligne notre intérêt pour l’évolution de la liberté, mais aussi la rigidité biologique et l'inaptitude à la liberté, ainsi que la conception mécanique et autoritaire de la vie. L'arsenal de la liberté humaine, selon lui, réside dans la démocratie naturelle du travail, une étude sur les énergies sociales naturelles nécessaires pour vaincre la peste émotionnelle. Le travail s’oppose à la politique et est essentiellement rationnel. Le travail d’intérêt vital et autres travaux devraient être au cœur de l'organisation sociale.

La notion de "démocratie du travail" implique de donner de la responsabilité au travail d'importance vitale. La nouveauté de cette approche réside dans sa capacité à ancrer la religion par l'angoisse sexuelle et à développer un sentiment de soi (Selbstgefühl) sain, par opposition au névrotique. La politique sexuelle aborde des problèmes pratiques soulevés, notamment la lutte passée contre le mysticisme, le bonheur sexuel contre le mysticisme, la suppression du sentiment religieux dans l'individu, les objections et la pratique de l'économie sexuelle, et l'homme apolitique.

En fin de compte, la citation "Qui sème la misère récolte la colère" est un rappel puissant de l'interconnexion entre les conditions sociales, économiques, psychologiques et politiques. Les expériences de Carl Zeiss, l'analyse de Wilhelm Reich sur la psychologie de masse, et l'histoire du "Petit Journal" et du mouvement syndical, chacun à leur manière, confirment que la misère sous toutes ses formes est un moteur puissant de changement, qu'il soit constructif ou destructeur.

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