Le secteur agricole fait face à des défis croissants, exacerbés par le changement climatique et un contexte économique fluctuant. L'année 2020 a clairement mis en lumière la vulnérabilité des productions agricoles face aux aléas climatiques. Dans ce paysage, le renforcement de la résilience des exploitations agricoles devient une priorité absolue. La diversification des productions, notamment avec l'intégration des légumes de plein champ (LPC) et des légumineuses, offre une voie prometteuse pour sécuriser les revenus et répondre aux attentes sociétales et réglementaires.

La Diversification comme Pilier de la Résilience Agricole
La multiplication des productions, qui répondent différemment aux aléas climatiques et aux conjonctures des marchés, et qui diffèrent selon les débouchés, permet de sécuriser le revenu des fermes. La production de légumes de plein champ représente une diversification intéressante pour les exploitations en système Grandes Cultures et en polyculture-élevage. Cette orientation est d'autant plus pertinente que la demande pour ces produits est en constante évolution, notamment en Agriculture Biologique.
Cadre Réglementaire et Opportunités
Les politiques publiques soutiennent activement cette transition. La Loi EGalim, par exemple, a fixé des objectifs ambitieux : "50% de produits dits durables dont 20% de produits bio d’ici janvier 2022". Ces mesures soulignent l'importance de l'Agriculture Biologique et offrent une opportunité sans précédent pour développer les échanges sur le territoire. Pour accompagner les producteurs biologiques, les collectivités et les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT), des réseaux comme le FRAB-GABs d’AuRA travaillent à la structuration locale des filières, de la production à la commercialisation.
Intérêt Agronomique de l'Intégration des Légumes de Plein Champ
L'allongement et la diversification des rotations apportent un intérêt agronomique global indéniable. La durabilité de la fertilité du sol, ainsi que la gestion des ravageurs et/ou maladies, sont intimement liés à la biodiversité présente sur la ferme. Intégrer des légumes entre des céréales ou des prairies présente de gros avantages au niveau de la gestion des sols, des maladies, des ravageurs et des adventices.
Rotation des Cultures et Gestion des Sols
La rotation des cultures est un élément clé de la durabilité agronomique. Un maraîcher a choisi le modèle proposé par Jean-Martin Fortier dans son livre “Le Jardinier Maraicher”. Dans ce modèle, les familles de légumes exigeants sont définies comme celles qui ont besoin de beaucoup de nutriments pour assurer une production abondante. Le principe de ce modèle de rotation est simple : chaque jardin (bloc de 10 planches permanentes) accueille une année sur deux uniquement des Verdures-Racines, et une année sur deux uniquement une seule famille exigeante. Le nombre d’années de rotation pour une famille exigeante est égal au nombre de jardins. Pour cet agriculteur, qui dispose de 6 jardins, la rotation est de 6 ans.

Dans les tunnels froids, la rotation peut s'avérer plus complexe. Par exemple, avec 5 tunnels de 6 planches permanentes chacun, dont trois sont utilisés chaque année pour les cultures de solanacées (tomates, aubergines, poivrons), la rotation est d’une année entre deux cultures de solanacées. Pour pallier ce problème, des solutions comme l'augmentation du nombre de tunnels, la réduction de la production de solanacées sous tunnels, ou la possibilité de déplacer les tunnels tous les 7 à 10 ans sont envisagées. La dernière option a été choisie pour une nouvelle installation, avec des jardins constitués de 7 planches permanentes et une largeur de 9m, correspondant à la largeur intérieure des nouvelles serres tunnels.
Ce système de jardins identiques apporte une certaine régularité dans la production, bien qu'il puisse aussi être une contrainte, obligeant à produire, par exemple, 10 planches de pommes de terre nouvelles ou 10 planches d’alliacées. Pour augmenter ou diversifier davantage la production, il est nécessaire de construire de nouveaux jardins afin de respecter le plan de rotation. Cette contrainte est cependant appréciée car elle cadre le plan de culture et réduit le nombre de questions à se poser en début de saison.
Défis Techniques et Solutions Innovantes
La production de légumes de plein champ, bien que prometteuse, présente des défis techniques spécifiques, notamment en matière de travail du sol, de gestion des ravageurs et de fertilisation.
Adaptation du Matériel de Grandes Cultures
Les exploitations en Grandes Cultures (GC) ou en élevage sont souvent bien équipées en matériel, ce qui constitue un avantage certain pour les premiers travaux du sol, qui sont efficaces et rapides, souvent associés à la fertilisation (gros tracteur, épandeur à fumier). Cependant, la précision requise pour les légumes de plein champ est une autre affaire. Un maraîcher bio à Puy-Guillaume (63), Terrence Vernière, utilise une herse étrille de 12m de large pour un travail rapide, mais il souligne que ce travail ne peut être réalisé qu'une seule fois. Faire demi-tour sur des petites surfaces et slalomer entre les légumes n'est pas évident. Pour faciliter les itinéraires techniques et les passages, il est recommandé de travailler en planches. L'enjeu est alors d'adapter le matériel présent sur la ferme. Au final, la clé de l'efficacité est la standardisation du système, tout doit être calculé en fonction des voies du tracteur et le matériel doit suivre : du travail du sol en passant par la fertilisation, le semis/plantation, le binage/buttage et la récolte.
Innovations en Matériel et Équipements
Afin d’accompagner les productions biologiques de plein-champ, des entreprises développent du matériel de pointe, permettant un entretien efficace et rapide des cultures. Des démonstrations de matériel ont été organisées, par exemple au BiauJardin et lors d'un salon sur l’EPL de Marmilhat, où des entreprises comme SabiAgri, Toutilo, Naio Technologie et Terrateck ont présenté leurs innovations. Ces outils contribuent à optimiser les itinéraires techniques et à réduire la pénibilité du travail.
Gestion des Ravageurs et Maladies : Exemple des Taupins
Maxime Pioteyry, qui a choisi la complémentarité entre LPC et céréales avec transformation (courges, pommes de terre, poireaux en rotation avec blé, colza et luzernes), a partagé ses itinéraires techniques, notamment pour la gestion des taupins dans les pommes de terre. Sa stratégie intègre les rotations, le grattage du sol l'été précédent (car les pontes s’effectuent l’été), un semis de moutarde brune qui a un effet nématicide, des applications de purin de fougère avant de planter et entre 2 binages pour un effet répulsif, puis un épandage de tourteau de ricin à raison d’1 tonne/Ha.
Adaptation aux Changements Climatiques
Pour s’adapter aux évolutions climatiques, Maxime Pioteyry se tient prêt à planter ses pommes de terre début avril afin de les faire tubériser le plus longtemps possible. Chez Thomas Delauge à Freycenet la Tour (43), spécialisé dans la production de légumes de plein champ de conservation, l'itinéraire technique est bien rodé, sans serre ni irrigation, à une altitude de 1 100m. Ses contraintes sont les sols froids au printemps et l'absence d'irrigation. Pour y remédier, tous les légumes sont semés/plantés à 60-70cm, limitant la compétition, sur des planches surélevées, réalisées au vibroplanche, pour faciliter le ressuyage et le réchauffement du sol, s’ils ne sont pas buttés. Avant de semer, la température du sol est prise, attendant 15°C pour les carottes, notant toujours plusieurs degrés d’écart entre le dessus et le bas de la planche.
[Concrètement l'agroécologie] Reconception de la gestion des sols en maraichage nantais
Planification des Cultures et Débouchés Commerciaux
Bien penser son projet pour se lancer dans la diversification est indispensable. En plein champ, ce sont principalement des légumes racines/bulbes (betteraves, carottes, navets, oignons) ou des légumes feuilles (poireaux, choux, salades) qui sont cultivés. Pour se développer correctement, contrôler ravageurs et maladies, et assurer calibre et aspect pour la commercialisation, les légumes doivent être chouchoutés. La fertilisation et les interventions culturales sont précises et adaptées à chaque culture.
L'Importance de la Planification
La planification des cultures est la première étape de la saison de maraîchage. Cette tâche, réalisée pendant les vacances d'hiver, prend 2 à 4 jours. Les suivis de cultures et de rendements de la saison précédente sont fondamentaux pour améliorer chaque année cette planification. Par exemple, il est possible de programmer de transplanter les concombres deux semaines plus tard s'ils avaient subi une gelée tardive la saison précédente, ou d'avancer le semis des premières carottes sous tunnel si elles n’étaient pas prêtes à temps l’année dernière.
Pour la quantité de production de chaque légume, les suivis des rendements de l’année précédente permettent d’ajuster le nombre de planches permanentes dédiées à chaque culture. Concernant la quantité de semences, si plusieurs commandes de semences de carottes ont été nécessaires la saison passée, une quantité plus importante sera commandée cette saison pour éviter de perdre du temps et de l'argent.
Mutualisation et Collectifs
La mutualisation permet d'éviter les erreurs et d'assurer les soins de plusieurs légumes. Des collectifs importants comme Auvabio se développent fortement. "Grâce à Auvabio, j’ai produit des carottes et des betteraves cette année, alors que j’étais parti uniquement sur la pomme de terre. Au final, j’ai raté mes pommes de terre, sans le collectif, j’aurai été en difficulté", témoigne Thomas Jourdain. Pour Auvabio, la planification des cultures et des ventes est centrale. L'association propose à ses producteurs de planifier leurs mises en culture pour assurer leurs ventes, avec un double engagement : le producteur s’engage à cultiver une ou des productions et à les entretenir pour assurer les volumes engagés, et Auvabio s’engage à vendre cette quantité de légumes à un prix "plancher".
Débouchés et Conservation
Réfléchir à ses débouchés est une étape obligatoire avant de se lancer dans la diversification. Il est crucial de savoir quand et comment vendre la production, car se retrouver avec plusieurs tonnes de navets ou de betteraves ne s’écoule pas forcément facilement. La conservation des légumes doit également être prévue : en caisse, en sac, en vrac, dans une ancienne étable, un ancien camion, ou une chambre froide neuve ; ventilé, sec, humide… De nombreuses techniques existent et doivent être réfléchies pour chaque légume et selon les capacités de la ferme. Un bon stockage est l’assurance de vendre ses légumes sur une plus longue période et à un meilleur prix. Claude Laurent explique : "Je pense que l’erreur que nous avons tous faite un jour, c’est de préparer nos conditionnements à l’avance en espérant gagner du temps, alors que quelques mois plus tard, chaque sac a perdu des kilos d’eau…".
La Politique Agricole Commune (PAC) et les Légumes de Plein Champ
L’écorégime est une des nouveautés majeures de la PAC 2023-2027. Le niveau de base est accessible via CE2+, et le niveau supérieur via HVE. L'écorégime engage l’ensemble de l’exploitation. Une disposition alternative sera mise en place pour certaines zones composées de sols riches et fertiles, d’alluvion limoneux ou argileux, et sujettes à des inondations par remontée de nappe.
Évolution des Règles de la BCAE7
Le Ministère en charge de l’agriculture a demandé à la Commission européenne une évolution des règles de la BCAE7 à partir de la campagne PAC 2025. Pour respecter cette BCAE, l’agriculteur pourra choisir entre la rotation et la diversification des cultures. La BCAE7 est vérifiée sur les terres arables cultivées, c’est-à-dire sur les terres arables de l’exploitation autres que prairies temporaires, jachères et cultures pluriannuelles. Si la taxe d’aménagement est supérieure à 30ha, il faut implanter au moins trois cultures différentes sur les terres arables. Les cultures prises en compte pour la diversification sont les mêmes que pour la rotation.
Critères de Rotation Annuelle et Pluriannuelle
Le critère de rotation cumule deux exigences. Le premier critère est vérifié chaque année au niveau de l’exploitation : pour au moins 35% de la surface en terres arables de l’exploitation, la culture principale doit être différente de la culture principale de l’année précédente ou être suivie d’une culture secondaire (ce qui signifie, pour la campagne 2025, que les cultures secondaires devront être implantées à l’automne 2025).
Le second critère, pluriannuel, sera vérifié pour la première fois à compter de la campagne 2025 : pour chaque parcelle de l’exploitation déclarée en terres arables, au moins deux cultures principales différentes doivent avoir occupé la parcelle au cours des quatre dernières années (2022, 2023, 2024 et 2025) ou une culture secondaire doit avoir été implantée à l’automne de chacune de ces quatre années (excepté en 2022, année à laquelle cette règle n’était pas encore connue).
Il est important de noter que le code MDI (maraîchage diversifié) est considéré comme respectant par nature la rotation. En revanche, les parcelles accueillant des légumes de plein champ doivent respecter les critères de rotation annuelle et pluriannuelle. Les parcelles où a été cultivé du maïs semence sont exclues de l’obligation de respect du critère pluriannuel de rotation.
Concernant les monocultures, elles sont possibles : les monocultures d’hiver jusqu'à 3 années de suite, et les monocultures de printemps de manière continue tant qu’une culture secondaire est présente chaque année. Dans le second cas, la culture principale diffère de la culture de l’année précédente sur 40 % des surfaces en cultures de plein champ. Un critère est bien respecté chaque année, la culture principale en année N diffère de la culture de l’année précédente sur plus de 35 % des surfaces en culture de plein champ. Pour ce point, les cultures représentent 73 ensembles différents. Ces points sont calculés avec la même grille que pour la diversification des cultures, dans la voie des pratiques de l’écorégime. L’objet est le maintien d’éléments non productifs (éléments favorables à la biodiversité - éléments topographiques, indicateurs agroécologiques, jachères) pour améliorer la biodiversité sur la ferme. À noter que l’équivalence des haies a été doublée : 1 mètre linéaire de haie SIE valait 10m² dans la PAC 2015-2022.

Accompagnement et Formation des Producteurs
Le réseau FRAB-GABs d’AuRA, en collaboration avec Bio63 et Auvabio, accompagne les producteurs bio, les collectivités et les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) dans la structuration locale des filières. Des journées spécifiques sur la diversification de production par des légumes de plein champ ont été organisées, comme celle du 8 septembre dernier, où l'ensemble de l’itinéraire technique a été revu de A à Z (dates, matériel, variétés, protection, interventions). Thomas Jourdain, qui installe une production légumière sur une ferme en polyculture élevage en Haute-Loire, témoigne que "Ces journées sont indispensables avant de se lancer et bénéficier de tous ces retours d’expérience".
Partage d'Expériences et Retours Terrain
Côté Rhône-Alpes, des échanges très riches ont eu lieu entre une trentaine de participants, principalement des agriculteurs, lors des portes ouvertes "la production de BPC bio à petite échelle pour fournir la restauration collective et le demi-gros" sur la ferme de l’épi Vert à Rive de Gier (42), organisées par l’ARDAB et les chambres d’agriculture de Rhône et Loire. Ce groupe de travail sur les défis techniques individuels, grâce à la force du collectif, a permis, après 3 ans de projet, de travailler, tester, ajuster et perfectionner des itinéraires techniques. Pour partager leur expérience avec leurs collègues, le groupe a organisé 14 demi-journées de visites ouvertes à tous sur l’Auvergne en 2020.
Formations Spécifiques et Expérimentations
Afin d’appréhender ces questions point par point et d’accompagner chaque agriculteur à développer des itinéraires techniques adaptés, la FRAB AuRA a construit avec Gilles Lèbre, maraîcher au BiauJardin depuis 40 ans, une formation spécifique. Suite aux mesures sanitaires, cette formation a d'abord été organisée en visioconférence avec Haute-Loire Bio, puis retravaillée avec Bio 63. Réparties en 5 modules sur 4 semaines, elle permet à chacun de monter en compétences entre chaque module et d’intégrer ses apprentissages à son système. Les 4 modules à distance se terminent par une journée terrain.
L’expérimentation est primordiale pour faire évoluer les techniques et ainsi s’adapter aux nouveaux enjeux et pérenniser les systèmes agricoles. C'est pourquoi la Chambre d'agriculture s'investit fortement dans de nombreuses expérimentations. Les thématiques sur lesquelles la Chambre d’agriculture de la Drôme a travaillé incluent la gestion des nouveaux pathogènes et ravageurs (lutte agronomique contre la fusariose de l’ail, bio-contrôles efficaces contre la rouille de l’ail en bio, mouche mineuse du poireau), la réduction des intrants et l’agro-écologie (binage de l’ail et solutions alternatives, modèle de la rouille de l’ail et limitation des fongicides, date de plantation de l’ail, pilotage de l’irrigation par sondes capacitives et goutte à goutte), ainsi que les essais variétaux. Pour les agriculteurs rencontrant une problématique ou souhaitant expérimenter une nouvelle technique sur leurs cultures de légumes de plein champ, ou diversifier leur exploitation avec ces légumes, les guichets d’aides à privilégier sont à retrouver sur les pages Aides Grandes Cultures ou Aides Maraîchage.