L'ananas, fruit tropical apprécié pour sa saveur sucrée et son apport économique significatif, est paradoxalement une culture confrontée à une multitude de défis. Des maladies dévastatrices aux impacts environnementaux et sociaux considérables, la production d'ananas révèle une réalité complexe qui mérite d'être examinée de près. Cette culture, bien que rentable, expose les acteurs de la filière à des problématiques qui menacent sa pérennité et soulèvent des questions éthiques fondamentales.
Les Maladies Qui Affectent la Production d'Ananas
La culture intensive de l'ananas, souvent pratiquée dans des conditions de production intensives ou des sols mal drainés, crée un environnement propice au développement de diverses maladies. Ces affections, causées par des champignons, des bactéries ou des déséquilibres physiologiques, peuvent entraîner des pertes de récolte considérables.
Une maladie particulièrement insidieuse repose sur une interaction étroite entre des virus du genre Ampelovirus, des cochenilles farineuses (Dysmicoccus spp.) et les fourmis qui les protègent et les disséminent. Les virus impliqués, principalement Pineapple mealybug wilt-associated virus (PMWaV-1 et PMWaV-2), sont transmis lorsque les cochenilles se nourrissent de la sève. Les premiers symptômes se traduisent par un rougissement à la base des feuilles, suivi d’une perte de rigidité, d’un enroulement vers le bas et d’une nécrose des extrémités.
Une autre menace est causée par la bactérie Dickeya zeae. Ce pathogène capable de survivre dans les résidus végétaux et les jus de fruits en décomposition contamine les plants, le plus souvent au moment de la floraison, lorsque la bactérie pénètre par les tissus floraux, transportée par des insectes ou disséminée par la pluie et le vent. Des blessures sur les plants facilitent l’infection, en particulier sous climat chaud et humide. Les premiers signes apparaissent au centre de la rosette, avec des lésions humides à la base des jeunes feuilles, qui évoluent rapidement vers une pourriture molle accompagnée de boursouflures gazeuses.
Les oomycètes du sol, principalement Phytophthora cinnamomi et Phytophthora nicotianae, sont responsables d'une autre affection grave. Capables de persister longtemps sous forme de spores de résistance, ils prospèrent dans les sols mal drainés, saturés en eau ou soumis à de fortes pluies, conditions favorables à la libération de zoospores mobiles qui infectent les racines et le point de croissance. Les jeunes plants sont particulièrement sensibles. Les symptômes débutent par une décoloration des feuilles centrales, qui jaunissent ou brunissent avant de flétrir et de mourir. Les tissus du cœur deviennent mous, détrempés et malodorants, et les feuilles atteintes se détachent facilement.
La pourriture noire, causée par le champignon Chalara paradoxa, affecte aussi bien les fruits que le matériel de plantation. Cette maladie se déclenche surtout sous climat chaud et très humide, lorsque le champignon pénètre par des blessures de l’écorce, des fissures liées aux pluies ou par la plaie du pédoncule au moment de la récolte. Sur le fruit, les premiers signes correspondent à une pourriture aqueuse de la chair, avec une peau translucide, brunissante puis noirâtre, qui devient cassante. La dégradation progresse rapidement jusqu’à la désagrégation complète du fruit, ne laissant qu’une coque fibreuse noircie.
La fusariose, causée principalement par le champignon tellurique Fusarium guttiforme, dépend fortement de la sensibilité variétale et des conditions climatiques pendant la floraison et le développement du fruit. Le pathogène est disséminé par l’air, la pluie et les insectes, et pénètre le plus souvent par des blessures sur l’inflorescence ou le jeune fruit. Les plants atteints présentent un ralentissement de croissance avec un port en rosette anormal, marqué par des feuilles centrales courtes et déformées. Les fruits développent des lésions brunes à la base des yeux, accompagnées d’exsudats gommeux visibles en surface.
La tache noire est une pourriture interne du fruit liée à un complexe de champignons, notamment des espèces de Fusarium et Talaromyces stollii. L’infection a lieu très tôt, au moment de la floraison, lorsque les pathogènes colonisent les fleurs ouvertes, souvent sans symptôme visible durant la croissance du fruit. Les champignons restent latents jusqu’à la maturation. À l’ouverture de l’ananas, des nécroses brunes apparaissent à l’intérieur de certains fruitillons, d’abord sous forme de zones translucides, puis de taches brun foncé à noires bien délimitées.
Enfin, la maladie rose est liée à des bactéries, principalement Pantoea citrea, qui contaminent les fruits au moment de la floraison lorsque les fleurs sont ouvertes. L’infection est favorisée par un enchaînement climatique typique, avec une phase sèche avant floraison suivie de temps frais et humide, et par le passage d’insectes et d’acariens qui transportent les bactéries depuis des fruits ou résidus contaminés. Les bactéries colonisent la chair du fruit sans provoquer de signes visibles au champ. Les fruits atteints paraissent sains extérieurement, mais présentent parfois une chair légèrement translucide à teinte rosée et une odeur douceâtre discrète.
La pourriture levurienne est un désordre de post-récolte provoqué par plusieurs levures fermentaires, notamment Hanseniaspora, Pichia et Candida, qui pénètrent dans les fruits par des fissures ou blessures de l’écorce. Elle touche surtout les ananas très mûrs, abîmés ou mal stockés, en conditions chaudes et humides. Une fois installées, les levures fermentent rapidement les sucres de la chair. Les fruits atteints libèrent un jus mousseux riche en bulles de gaz, dégagent une odeur alcoolisée caractéristique et présentent une chair ramollie, spongieuse et imbibée de liquide fermenté.

Les Solutions Naturelles Face aux Dégâts Phytosanitaires
Face à la recrudescence des maladies et à la nécessité de réduire l'usage des produits phytosanitaires de synthèse, des solutions naturelles émergent. Ces alternatives visent à renforcer la résilience des cultures et à limiter la propagation des pathogènes.
Une approche prometteuse combine deux produits : BENTOBIO et CHITOPROTECT. BENTOBIO est une argile bentonite sodique, une solution naturelle sous forme de poudre concentrée, utilisable en poudrage ou en pulvérisation foliaire. Elle est connue pour ses propriétés d’adsorption, de rétention d’eau, et de barrière physique. L'apport d'oligo-éléments, notamment le Fer, contribue à la santé des plantes. CHITOPROTECT est un chitosan, d'origine animale (grade alimentaire) ou fongique (Aspergillus niger). Il agit comme un éliciteur, activant le système de défense des plantes, et forme un biofilm naturel protecteur.
L'association de BENTOBIO et CHITOPROTECT, appliquée en pulvérisation foliaire, crée une couche protectrice sur les feuilles, tiges ou fruits. Cette barrière physique réduit et éradique la germination des spores, mycélium et oospores en limitant leur contact avec la surface des feuilles. De plus, le trempage des rejets dans une solution de CHITOPROTECT + BENTOBIO favorise un meilleur développement racinaire, rendant les plantes plus résistantes aux maladies racinaires comme le Phytophthora, la pourriture et la fusariose. Cette application ne gêne pas la photosynthèse des plantes.
La formulation de cette solution sous forme de suspension, mélange de CHITOPROTECT et BENTOBIO, offre un effet barrière physique. Le biofilm naturel ainsi formé perturbe l'alimentation des insectes en empêchant la prise de nourriture et en endommageant les pièces buccales. La texture des produits gêne le déplacement, particulièrement des larves comme les cochenilles, et désoriente les insectes, agissant comme un répulsif mécanique sur les ravageurs. Les feuilles deviennent moins attractives pour les insectes, avec une réduction de la brillance et des odeurs volatiles libérées, offrant une protection contre des ravageurs tels que l'Hoplocampe. Cette approche ne bloque pas non plus la photosynthèse des plantes.

L'Ananas : Un Enjeu Économique et Social en Guadeloupe
La production d'ananas en Guadeloupe est confrontée à un déclin inquiétant. En l'espace de 10 ans, la surface cultivée a chuté de 28%, passant de 271 hectares en 2010 à 195 hectares en 2020. Sur les 213 exploitations que compte l'île, l'ananas ne représente en moyenne qu'un hectare cultivé par parcelle, selon une étude de l'Agreste datant d'août 2023. Le volume de travail total lié à l'ananas a également baissé de 57% sur la même période.
Les raisons de cette baisse d'activité ne sont pas clairement indiquées, mais l'âge moyen des cultivateurs d'ananas, qui ne cesse d'augmenter (passant de 50 à 53 ans), semble être un facteur déterminant. Les agriculteurs peinent parfois à trouver des successeurs pour leurs plantations, soulevant des questions sur l'avenir de la filière.
La Production d'Ananas au Costa Rica : Entre Développement Économique et Impacts Socio-Environnementaux
Au Costa Rica, l'entreprise Pindeco - Pineapple Development Corporation - implantée depuis une cinquantaine d'années, est devenue un acteur majeur de la production d'ananas. Si cette culture a généré près de 941,95 millions de dollars US en 2017 et représente environ 32 000 emplois, sa présence soulève de sérieuses préoccupations environnementales et sociales.
La production intensive d'ananas menace la faune et la flore locales, qui représentent une part significative de la biodiversité mondiale. Les écosystèmes présents dans cette zone du globe sont fabuleux mais fragiles. Pindeco s'inscrit dans une dérive du système de production alimentaire actuel, où la protection de l'environnement et le respect de la dignité humaine sont souvent relégués au second plan.
Les conditions de travail des ouvriers sont particulièrement difficiles. Les journées commencent tôt et se terminent tard, avec des salaires de misère, des heures de marche considérables pour certains, et un rythme imposé qui entrave la vie familiale et l'investissement dans les infrastructures sociales des communautés. Les épouses des planteurs sont plus sujettes à subir des violences ou une charge mentale domestique très lourde.
L'exposition aux pulvérisations de pesticides, souvent non maîtrisées en raison des vents, constitue un danger pour les travailleurs. L'utilisation de produits chimiques tels que le Paraquat, herbicide à toxicité aiguë et chronique, est associée à des conséquences désastreuses pour la santé, incluant le cancer, l'hypoxie et la fibrose pulmonaire. Des maladies apparaissent chez des personnes ayant seulement deux ou trois ans d'ancienneté, et des difficultés respiratoires et des allergies sont constatées chez les enfants vivant à proximité des champs. Les femmes ayant été en contact avec ces produits présentent un risque accru de complications pour leurs nouveau-nés.
Des accidents mortels surviennent également sur les lieux de travail, comme en témoigne le drame de décembre 2017 où deux travailleurs ont trouvé la mort lors du nettoyage d'un réservoir d'eau. L'accaparement des terres par les industriels, qui acquièrent des terres anciennement détenues par les paysans, modifie radicalement le paysage, remplaçant les forêts par des champs monotones. Les travailleurs sont régulièrement licenciés sans couverture syndicale, et les normes de base telles que le respect des heures de travail et les garanties sociales ne sont pas toujours respectées. La présence de travailleurs "importés", souvent migrants, exploités pour leur précarité, entraîne une baisse du salaire général au détriment des populations locales. Les femmes, particulièrement vulnérables, travaillent à la pièce, avec un salaire temporaire et incertain, et sont souvent confrontées au harcèlement, à l'abus de pouvoir et aux persécutions, en plus de la double journée de travail à la maison.

Malgré ces problèmes, Pindeco a contribué au développement de certaines infrastructures, comme la création de routes, et représente une source d'emploi essentielle dans des régions souvent déprimées. Cependant, ces apports semblent être un pansement sur une jambe de bois, ne résolvant pas les problèmes de fond.
Pindeco, filiale de Del Monte, opère dans une zone bénéficiant de ressources naturelles abondantes : le fleuve Río Grande de Térraba, essentiel pour l'irrigation, et des précipitations récurrentes. L'entreprise s'est implantée à une période de crise budgétaire pour le Costa Rica, offrant une bouée de secours économique, mais souvent au prix de la dépossession des terres et de conditions précaires pour les populations rurales.
La concentration de la production mondiale d'ananas entre les mains d'un petit nombre d'entreprises, dont Pindeco qui détient 50% du marché costaricain, lui confère un pouvoir considérable. L'entreprise bénéficie de charges fiscales faibles, d'une absence de mesures contraignantes et d'une négation quasi automatique des plaintes.
La monoculture d'ananas a connu une croissance exponentielle au Costa Rica, entraînant un recours massif aux intrants chimiques et la pratique de la culture sur brûlis, source d'incendies incontrôlables et de dommages pour la vie sauvage. La culture toute l'année, grâce à la mise à feu des cultures après chaque récolte, a des impacts multiples : perte de souveraineté alimentaire, pollution atmosphérique, contamination des sols et des eaux, érosion, perte de couverture végétale, augmentation de la corruption et cooptation, privatisation des terres.
Depuis 2007, des habitants d'un village voisin doivent se rabattre sur l'eau des camions-citernes en raison de substances dangereuses présentes dans les eaux directes. L'absence de mécanismes de redistribution des richesses et le silence de l'État exacerbent les inégalités. Le gouvernement, par la création d'un mécanisme volontaire d'analyse, permet aux industriels d'évaluer eux-mêmes leurs impacts environnementaux sans contrôle externe, contournant l'obligation d'évaluation des impacts environnementaux.
Face à cette situation, des mouvements sociaux locaux s'unissent pour réclamer le respect des droits de l'Homme et de l'environnement. La consommation d'ananas à bas prix, issue de conditions de production souvent problématiques, soulève des questions éthiques sur nos choix de consommation et la responsabilité des États.
Ananas : le trésor sucré des Philippines
Choisir un Ananas de Qualité et Réduire les Risques
Pour les consommateurs, il est possible de faire des choix plus éclairés afin de réduire les risques associés à la consommation d'ananas.
Pour choisir un ananas de qualité, il est conseillé de rechercher un fruit dont les "yeux" (les petites alvéoles) sont de taille similaire de la base jusqu'à la tête, signe d'une bonne répartition du sucre. Une forme géométrique symétrique, sans base large et tête fine, est également un indicateur de qualité.
Une étude allemande a révélé que les produits chimiques utilisés dans la culture conventionnelle restent concentrés sur les feuilles de l'ananas. Il est donc recommandé de demander à son maraîcher de les enlever avant l'achat, ou, si l'ananas est acheté en supermarché, de jeter la couronne et les feuilles. La peau de l'ananas retient peu de produits chimiques, et le fruit lui-même en a quasiment aucune trace.
Il est également recommandé de privilégier la consommation d'ananas biologique, bien que cela dépende des offres disponibles dans les supermarchés et les chaînes de distribution. La production d'ananas conventionnel, avec son recours massif aux produits chimiques et ses impacts environnementaux négatifs, contraste fortement avec les principes de l'agriculture durable.
La prise de conscience de la complexité des chaînes d'approvisionnement et des conditions de production est essentielle. Chaque achat a des répercussions, et il est vital d'être informé sur les réalités vécues par les communautés impliquées dans la production d'ananas, particulièrement en Amérique latine. La demande croissante pour des fruits disponibles toute l'année, même dans des régions qui n'en produisent pas, alimente un système de production intensive au détriment de l'environnement et des conditions sociales. La responsabilité est partagée entre les choix de consommation individuels, les décisions des entreprises et celles des gouvernements.
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