La betterave sucrière occupe aujourd’hui une place à part dans les exploitations agricoles où elle se distingue des autres grandes cultures. Au-delà de son cycle cultural, elle fait l’objet d’attentions tout au long de l’année, comme en témoignent les planteurs engagés dans cette filière. Historiquement, alors que le blé, l’orge, le maïs ou le soja plongent leurs racines aux origines de l’Humanité, la betterave sucrière est une culture récente. Elle a démarré au 19e siècle puis a connu son essor au siècle suivant. Elle est si jeune que des non-initiés peuvent encore la confondre avec la betterave rouge ou avec la betteravière fourragère.

Une culture exigeante en terre alsacienne
La betterave sucrière est une plante pleine de ressources mais qui présente des exigences pour donner le meilleur d’elle-même. À commencer par le sol et le climat. Son spot idéal ? Des terres profondes, riches en matières organiques et bien drainées ainsi qu’un climat tempéré, assez humide d’avril à septembre et suivi de périodes ensoleillées en automne.
À Wittelsheim, la société Gaec Rohrbach, qui compte 5 associés, s’est lancé le défi de cultiver 10 hectares de betteraves. Sur l’exploitation familiale de 480 ha, le maïs représente 75 % de l’assolement. Gaec opère des rotations annuelles pour optimiser l’irrigation de ses sols. Choisir de cultiver de la betterave n’était pas une évidence. Historiquement, la Gaec Rohrbach a toujours acheté des pulpes, environ 500 à 600 tonnes chaque année, et depuis 6 ans, l’entreprise ne pouvait plus en avoir sauf si elle cultivait de la betterave. Faute de production suffisante, la sucrerie d’Erstein, qui cherche encore 1 500 ha de culture pour pérenniser son activité dans le Bas-Rhin, ne pouvait pas en fournir pour tout le monde.
En plaine d’Alsace, on est sur un climat continental. « Les hivers froids favorisent la structure des sols et aident à maîtriser les parasites », confirme Gérard Lorber, agriculteur dans le Bas-Rhin. « De plus nous avons la chance de pouvoir travailler en système irrigué, grâce à l’importante ressource en eau du bassin rhénan. C’est pourquoi notre terroir, bien que moins profond que dans le Nord, est bien adapté aux cultures exigeantes comme le maïs et la betterave sucrière. »
Le calendrier cultural : de la préparation du sol à la récolte
En France, les semis sont réalisés après les gelées, en mars jusqu’à la mi-avril, puis la récolte commence fin septembre/début octobre et s’étend jusqu’à la fin de l’année. « En réalité, le travail commence bien en amont, dès le mois d’août de l’année précédente », explique Jean Lefèvre, agriculteur dans l’Oise. Ainsi, la préparation du sol, qui est un facteur encore plus déterminant pour la betterave sucrière, va occuper les planteurs jusqu’aux semis.
La première démarche consiste à apporter sur la parcelle des engrais naturels tels que du compost ou des coproduits issus des sucreries et distilleries locales (écumes, vinasses). Comme le précise Gérard Lorber, « nous utilisons beaucoup de digestats de méthanisation, qui est une filière de valorisation des déchets verts très développée sur notre territoire. » La parcelle est alors prête à accueillir un engrais vert, mis en place sous la forme d’une culture intermédiaire à cycle court : pois, fèverolles, fourrage, sarrasin, moutarde… L'objectif est double : protéger le sol pendant la période d’interculture et capter l’azote et la potasse du sol via les racines.
Vient ensuite le travail de labour, en décembre, qui vise à aérer le sol sur environ 15 cm de profondeur. Cette opération permet aux vers de terre de créer leurs galeries, favorise l’infiltration de l’eau et crée une structure homogène. Le mois de janvier est consacré aux analyses de sols qui, à la manière d’un bilan sanguin, dressent un état précis du terrain. Les résultats déterminent la nature et les quantités d’amendements minéraux qui seront apportés au sol, en février, sous forme liquide ou solide.

Précision et suivi technique : les clés de la réussite
C’est à cette période que les planteurs choisissent les variétés de betteraves qu’ils vont semer. L’objectif est de choisir les variétés les plus résistantes aux agresseurs, sachant que la nature des menaces varie en fonction de multiples paramètres : zones de production, spécificités locales, espèce cultivée l’année précédente, conditions météorologiques de l’année. Des choix rendus encore plus complexes par les évolutions du climat.
Avant de semer, les planteurs apportent la touche finale au terrain. « C’est un travail du sol très fin, sur 7 cm, indique Jean Lefèvre. L’idéal est que la motte de terre la plus grosse soit d’un diamètre inférieur à celui de la graine. » En écho, Gérard Lorber insiste sur la précision des semis : « une graine tous les 17 cm, à une profondeur de 2,5 cm et avec un espacement de 45 ou 50 cm entre deux rangs. Cela nécessite d’utiliser des semoirs d’une grande précision, et nous affinons en permanence les réglages. »
À chaque étape, la Gaec sera encadrée par le responsable du suivi des grandes cultures qui « passe régulièrement voir les sols quand il fait son tour des parcelles betteravières ; un suivi technique qui est plutôt rassurant », confie Sylvain, associé du Gaec Rohrbach. Le technicien de la sucrerie d’Erstein préconise également de bien rincer les pulvérisateurs pour éviter les résidus qui pourraient détruire la production. Une contrainte à laquelle il faudra adapter sa façon de travailler.
La récolte : un moment charnière
La fin du mois de septembre sonne le démarrage de la campagne sucrière. La récolte et l’acheminement des betteraves vers la sucrerie va s’étaler sur plusieurs semaines, voire jusqu’à trois mois, de manière fractionnée. Ce jeudi 27 novembre, l’arracheuse de betteraves sucrières de la Ferme du Fleckenstein à Niederroedern parcourt les derniers hectares à récolter en Alsace du Nord, sur une parcelle à Beinheim. Çà et là, des mottes de mauvaises herbes, appelées adventices, obligent le conducteur à davantage d’attention. « J’en vois de plus en plus », explique-t-il. L’impact pour l’agriculteur est également financier avec des betteraves de plus petite taille à ces endroits-là. La faute, tient-il à souligner, à l’interdiction de molécules chimiques non remplacées.
« On va récolter la betterave sucrière, on va l’arracher, la mettre en silo au bord des routes, charger dans les camions pour être ensuite emmenée dans une sucrerie. Là on va extraire le sucre. Ce qui fait le rendement, c’est le poids de la racine et la richesse en sucre », explique Fabien Hamot, président de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB).
Campagne sucrière : les cannes de retour dans les usines
Enjeux économiques et souveraineté de la filière
La betterave sucrière joue un rôle clé dans les exploitations en polyculture et polyculture-élevage. « Elle nous permet de diversifier les productions et de minimiser les risques, conclut Gérard Lorber. Elle s’inscrit très bien dans les rotations culturales. Même si on a connu des moments compliqués ces dernières années, la betterave reste une culture rémunératrice sur le long terme et associée à une filière structurée. »
Après l’arrêt des quotas en 2017, le groupe Cristal Union demandait aux agriculteurs de prendre des parts sociales, alors que la Gaec Rohrbach tenait à garder son indépendance. La sucrerie est revenue les voir il y a 2 ans : « cette fois, elle nous proposait de rejoindre la coopérative sans prendre des parts sociales ; on est juste payés 1,5 € de moins la tonne qu’un coopérateur. »
Toutefois, les agriculteurs pointent tous les deux le prix du sucre, « très dégradé cette année », dit Fabien Harnot. « Les cours n’y sont pas, ne sont pas à la hauteur. » Dans le viseur également : la concurrence ukrainienne jugée « déloyale », les futurs accords de libre-échange avec le Mercosur. « Il y a un enjeu de compétitivité. On subit des distorsions de concurrence. On n’a pas accès aux mêmes molécules que les autres pays pour protéger nos cultures. »
Nicolas Anquez, betteravier dans la Somme, confirme : « Financièrement, vu le contexte et en plus l’augmentation des carburants, du coût des engrais, ça va être juste encore cette fois-ci. On fera les comptes en fin d’année, mais la rémunération en pâtit naturellement, avec la chute du taux du sucre, les revenus baissent avec. » Faire de la betterave sucrière, c’est donc contribuer aux enjeux de souveraineté alimentaire et énergétique du pays, à condition que les producteurs conservent les moyens de la cultiver durablement face aux aléas climatiques et aux pressions économiques mondiales.