L'Agriculture Urbaine et Périurbaine au Sénégal : Défis et Opportunités dans la Région des Niayes

L'agriculture, autrefois strictement confinée aux zones rurales, s'ancre de plus en plus dans les paysages urbains de l'Afrique de l'Ouest. Cette migration des pratiques agricoles vers les villes est encouragée par des conditions bioclimatiques favorables et la proximité de marchés dynamiques qui garantissent aux consommateurs des produits à des prix particulièrement attractifs. La production horticole et pastorale, désormais diversifiée, confère à l'agriculture urbaine un rôle significatif dans l'approvisionnement des centres urbains. Cependant, le développement de ces activités agricoles en milieu urbain n'est pas sans poser une série de défis qui menacent sa pérennité. Les contraintes majeures qui entravent le développement de l'agriculture urbaine sont principalement d'ordre écologique et foncier. L'accès à l'eau et la problématique de la salinisation des terres limitent l'extension des surfaces cultivables. De plus, l'agriculture urbaine génère des nuisances qui peuvent altérer la qualité de vie des citadins.

Face à ces enjeux, un diagnostic partagé, impliquant une multitude d'acteurs, a été mené pour explorer l'état des interactions entre l'horticulture et l'élevage en milieu urbain. L'objectif était de proposer des orientations stratégiques capables de concilier les points de vue divergents des différents intervenants. La recherche a ainsi exploré diverses solutions, dont l'adaptation au contexte local reste un axe d'amélioration prioritaire. Cet ouvrage relate les résultats du Programme Horticulture-Élevage, une initiative conjointe de l'Institut Sénégalais de Recherche Agricole (ISRA) et de l'International Trypanotolerance Center (ITC).

La phase exploratoire initiale de ce programme a été prise en charge par une équipe pluridisciplinaire. Son mandat était d'établir un diagnostic précis du système agricole de la zone périurbaine des Niayes, reconnue comme la principale région horticole du Sénégal. Après une description détaillée du climat et du contexte socio-économique de la zone, des monographies approfondies des sous-secteurs de l'horticulture et de l'élevage ont été réalisées. Des études de cas spécifiques ont également été présentées afin d'illustrer la nature multidimensionnelle des contraintes et des potentialités inhérentes à ce milieu. Ce diagnostic a soulevé des interrogations fondamentales quant à la viabilité à long terme du système combinant horticulture et élevage en zone urbaine.

Paysage agricole urbain au Sénégal

Contexte de la Crise Agricole et l'Émergence de l'Agriculture Urbaine

Les effets dévastateurs de la crise agricole sur les conditions de vie des populations rurales remettent en question la pertinence des politiques agricoles actuelles. Dans ce contexte, l'agriculture urbaine émerge comme une alternative prometteuse, cherchant à répondre aux besoins croissants en matière de sécurité alimentaire des citadins, face aux performances souvent insuffisantes des systèmes de production ruraux. Le programme agricole du Sénégal, qui ambitionne d'accroître la production agricole et, par conséquent, d'améliorer la sécurité alimentaire, place une confiance considérable dans le développement de l'horticulture et de l'élevage.

La région des Niayes concentre près de 80 % de la production horticole nationale. L'élevage est également présent dans les systèmes périurbains et urbains, bien qu'il ne concerne qu'une petite fraction des effectifs nationaux : 1 % des bovins et 3 % des petits ruminants. En revanche, l'aviculture industrielle y est particulièrement développée. Si, au cours de la dernière décennie, les programmes agricoles ont souvent été freinés par une infrastructure macro-économique défavorable et des conditions climatiques difficiles, un facteur majeur de contre-performance réside dans le caractère archaïque des systèmes de production.

Au Sénégal, la crise du secteur primaire, qui constitue la principale source d'approvisionnement alimentaire de la population, est une cause prépondérante de la progression de la pauvreté. Les contre-performances de l'agriculture rurale et le déficit alimentaire persistant ont, depuis plusieurs décennies, encouragé le développement d'activités agricoles urbaines et périurbaines, dont les principaux piliers sont l'horticulture et l'élevage. Bien que la contribution exacte de cette agriculture urbaine à l'approvisionnement des villes ne soit pas encore précisément évaluée, son importance est déjà considérable dans d'autres villes africaines. Des études ont montré que l'agriculture urbaine peut représenter jusqu'à 70 % de l'approvisionnement alimentaire dans certaines villes d'Afrique de l'Est (Maxwell, 1995), alors qu'elle emploie souvent plus de 30 % de la population urbaine (Mougeot, 1995).

La diversité biologique et la pluralité des systèmes de production observées dans la région des Niayes ont déjà fait l'objet de descriptions détaillées (Bâ Diao, 1991 ; Fall et al., 1993). Cependant, cette richesse biologique n'est pas pleinement exploitée pour améliorer les performances globales des systèmes de production. Les acteurs locaux n'intègrent pas de manière suffisamment poussée les activités agricoles et pastorales. Peu de producteurs accordent une importance égale à l'élevage par rapport à l'horticulture. La population d'origine rurale, immigrée dans les Niayes, a conservé ses habitudes agraires et constitue une force vive pour les zones de culture, souvent réduites en superficie.

Les villes africaines représentent un marché de consommation considérable. Dakar, Thiès, Louga et Saint-Louis abritent la majorité des centres de commercialisation, tant ruraux qu'urbains. Néanmoins, ces activités agricoles ne sont pas sans répercussions sur un environnement urbain déjà marqué par la promiscuité et par une compétition accrue entre l'agriculture et l'urbanisation pour l'occupation de l'espace. Dans ce contexte, l'espace alloué aux activités agricoles urbaines et périurbaines se rétrécit, contrastant avec leur expansion et leur rôle croissant dans la sécurité alimentaire des villes. Il devient donc impératif de rationaliser le système horticulture-élevage en milieu périurbain en le développant au sein d'une infrastructure adaptée, susceptible d'améliorer les performances technico-économiques.

L'objectif est d'accroître la capacité de l'agriculture urbaine à satisfaire les besoins alimentaires de la population en augmentant sa productivité. Les contraintes spatiales imposent une intensification de la production. L'utilisation d'intrants chimiques à forte dose pourrait sembler une solution évidente. Cependant, les risques de dégradation environnementale incitent à explorer d'autres approches, telles que le recyclage des nutriments au sein de systèmes mixtes intégrant l'horticulture, l'élevage et, potentiellement, la pêche. Cette vision d'un développement agricole urbain durable est encore peu répandue au Sénégal. Une minorité d'agriculteurs, dits « biologiques », s'efforce de promouvoir des pratiques culturales limitant l'usage des intrants chimiques.

Une approche multidisciplinaire a été adoptée pour analyser les différentes facettes du système de production urbain dans la région des Niayes. L'équipe de recherche, composée d'agronomes et de zootechniciens, a collaboré avec un socio-anthropologue et un géographe pour collecter et analyser des données biologiques et socio-économiques. Des méthodes participatives, telles que des entretiens semi-directifs, ont été mises en œuvre pour recueillir les représentations des acteurs locaux. Des études de cas ont été menées dans trois villes horticoles - Dakar, Thiès et Saint-Louis - sous forme de monographies axées sur l'agriculture périurbaine et urbaine.

Carte du Sénégal montrant la région des Niayes

La Région des Niayes : Caractéristiques Physiques et Potentiels Agricoles

La région des Niayes, administrativement découpée en quatre régions côtières du nord du pays - Dakar, Thiès, Louga et Saint-Louis - s'étend sur environ 180 kilomètres de long, avec une largeur variant de 5 à 30 kilomètres à l'intérieur des terres. Elle est généralement délimitée à l'est par la route nationale reliant Dakar à Saint-Louis. Cette zone présente un environnement singulier, caractérisé par un relief de dunes et de dépressions souvent inondées par l'affleurement de la nappe phréatique, le tout baignant dans un climat relativement clément. Les précipitations sont influencées par la mousson venant du sud, émanant de l'anticyclone de Sainte-Hélène pendant la saison des pluies (hivernage). Ces précipitations sont peu abondantes, dépassant rarement 500 mm par an dans la région de Dakar et 350 mm par an dans la partie nord des Niayes. Des précipitations d'origine « occulte » sont également observées, appelées « heug » ou pluies des mangues, survenant fréquemment en saison sèche, particulièrement durant la période froide (décembre, janvier et février).

Profil du relief de la région des Niayes avec dunes et dépressions

La région des Niayes bénéficie d'un microclimat particulier par rapport aux autres régions du Sénégal partageant les mêmes domaines climatiques. Elle est marquée par des températures modérées, influencées par la circulation des alizés maritimes, tempérés par les courants froids des Açores. La température mensuelle moyenne la plus élevée se situe autour de 27,5°C à Dakar et de 28,1°C à Saint-Louis, généralement observée en juillet et août. Cependant, l'influence de l'harmattan, bien que faible dans cette partie du pays, peut élever la température maximale à 31°C en mai et juin. La proximité de l'océan contribue à un taux d'humidité relative élevé dans cette zone.

Sur le plan géologique, la région des Niayes est constituée de formations sédimentaires du Quaternaire reposant sur des couches plus anciennes, notamment du Secondaire et du Tertiaire (Maestrichtien, Paléocène inférieur, Éocène inférieur, Lutétien inférieur et supérieur). Les formations quaternaires, composées de matériaux sableux, recouvrent la majeure partie du territoire sénégalais. Sur le littoral nord, ces formations se manifestent par une succession de dunes d'âges, de textures et de couleurs variés, allant de la côte vers l'intérieur des terres. Les dunes littorales, également appelées dunes blanches ou dunes vives en raison de leur mobilité, sont caractérisées par des plages de sable coquillier constamment remaniées par le vent.

Dunes littorales dans la région des Niayes

Les dunes jaunes, ou dunes semi-fixées, s'étendent à l'arrière des dunes vives. Par endroits, elles sont entrecoupées de lacs, particulièrement dans la région de Dakar (comme les lacs Retba, Mbeubeuss, Youi, Malika, etc.). Les dunes rouges continentales, ou dunes intérieures, forment un vaste erg s'étendant du sud-ouest de la Mauritanie à l'ouest du Sénégal. Elles sont composées de sols rouges, localement appelés sols diors. Leur origine remonterait à l'Ogolien (il y a 15 000 à 20 000 ans), ce qui leur vaut l'appellation de dunes ogoliennes. La morphologie de la région des Niayes est complexe à petite échelle, présentant une diversité de reliefs allant des sommets dunaires, culminant entre 15 et 20 mètres, aux dépressions et couloirs interdunaires où la nappe phréatique affleure. Ces couloirs, vestiges d'anciennes vallées, sont aujourd'hui largement recouverts par les systèmes dunaires. Ce sont ces dépressions et couloirs qui constituent les « Niayes », donnant leur nom à cette région naturelle de la grande côte, et qui sont d'anciennes vallées encadrées par les systèmes dunaires.

La pédologie de la région est assez diversifiée du nord au sud. Les sols ferrugineux tropicaux non lessivés, qui forment les dunes rouges, occupent la majorité de la région des Niayes. Ces sols sont pauvres en matière organique et sont vulnérables à l'érosion éolienne et aux eaux de ruissellement. Dans les dépressions formant les Niayes, on trouve des sols minéraux à pseudo-gley, particulièrement déterminants dans ces milieux.

Profil pédologique d'un sol des Niayes

La zone des Niayes ne présente actuellement aucun véritable cours d'eau permanent. Cependant, sa morphologie témoigne de l'existence d'anciennes vallées fluviales exoréiques, perpendiculaires à la côte. On observe la présence de nombreux lacs, notamment dans la région du Cap-Vert, qui furent submergés lors de la transgression nouakchottienne (par exemple, les lacs Mbawan, Tanma, etc.). De nos jours, bon nombre de ces lacs ont vu leur étendue et leur importance réduites. La dégradation persistante des conditions climatiques entraîne une raréfaction croissante des écoulements de surface. Actuellement, les ressources en eau dans les Niayes proviennent essentiellement de la nappe phréatique des sables quaternaires qui caractérisent ce milieu. Cette nappe des sables quaternaires revêt une importance capitale en raison de ses multiples utilisations.

Fonctionnement de la nappe phréatique libre et superficielle - Inf'Eau

La couverture végétale du Sénégal est entièrement déterminée par les facteurs climatiques, ce qui aboutit à un découpage du territoire en trois zones phytogéographiques : la zone sahélienne, la zone soudanienne et la zone guinéenne. Des nuances existent dans cette classification en fonction des variations climatiques locales. La région des Niayes se présente comme une zone de végétation relique, dont l'origine remonte aux périodes biostasiques du pluvial tchadien et de la transgression nouakchottienne. Durant ces périodes, la végétation à affinité guinéenne a progressé de quatre degrés vers le nord, se rétractant lors des périodes rhésistasiques. Cet héritage des variations climatiques, qui a façonné la morphologie et la pédologie du milieu, a conduit à une grande diversité végétale dans la région des Niayes.

Ainsi, dans la Niaye proprement dite, caractérisée par la présence quasi permanente de la nappe phréatique et des sols très humifères, domine l'espèce typiquement guinéenne qu'est l'Elaeis guineensis (palmier à huile), marquant la zone de contact entre le bas du système dunaire et la dépression. On observe également une bonne présence de Cocos nucifera (cocotier). La strate herbacée est importante et sa composition est conditionnée par la topographie. Du centre de la dépression à sa marge externe, différentes espèces se développent sous l'influence de l'humidité. Dans le système des dunes rouges ogoliennes, dominent les espèces ligneuses telles que Parinaris macrophyla, Acacia albida, Acacia raddiana, Acacia seyal et Balanites œgyptiaca, plus présentes dans la partie septentrionale de la région. Les strates arbustives et herbacées sont principalement composées d'euphorbiacées (comme Euphorbia balsamiphera), de combrétacées (Guiera senegalensis, Combretum glutinosum, etc.) et de graminées saisonnières (Cenchrus biflorus, Andropogon sp, etc.). Sur les systèmes de dunes jaunes et de dunes blanches, la végétation est plus clairsemée, voire inexistante sur les dunes vives. En dehors de la végétation d'origine anthropique introduite dans le cadre du projet de fixation des dunes littorales, les rares espèces présentes sont Opuntia tuna et Maytenus senegalensis.

Actuellement, la végétation de la région des Niayes fait face à de sérieuses difficultés dues au contexte climatique actuel et à la croissance urbaine, particulièrement dans la région de Dakar. Les potentialités économiques de la zone des Niayes sont cependant favorisées par les caractéristiques physiques du milieu et la présence de grandes agglomérations urbaines comme Dakar, Thiès, Louga et Saint-Louis. Ces atouts constituent une base solide pour le développement de l'agriculture urbaine et périurbaine, à condition que les défis écologiques, fonciers et sociaux soient abordés de manière intégrée et durable. L'optimisation de l'utilisation des ressources en eau, la gestion des sols face à la salinisation, la valorisation de la biodiversité locale et la promotion de pratiques agricoles respectueuses de l'environnement sont autant de pistes à explorer pour assurer la viabilité et la prospérité de l'agriculture dans les Niayes.

Diversité de la flore dans la région des Niayes

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