L'Europe exporte des pesticides interdits : un "racisme environnemental" dénoncé en Afrique et au-delà

Près de 80 chefs d'État étaient réunis à Luanda lors du Sommet Union africaine-Union européenne pour redéfinir une relation qui se cherche encore. Si les pays africains et européens partagent désormais des intérêts de plus en plus convergents, notamment en matière de souveraineté économique et sécuritaire, il y a des points qui fâchent. L'Europe continue d'exporter sur le continent des pesticides qu'elle a interdits sur son territoire, une pratique que les Nations unies dénoncent comme du "racisme environnemental".

L'ampleur des exportations de pesticides toxiques vers l'Afrique

En 2024, 122 000 tonnes de pesticides toxiques, interdits par la législation européenne, sont pourtant exportés en Afrique. Ces chiffres, établis par l'enquête des ONG Public Eye et Enearthed, représentent une hausse de 50% par rapport aux 81 000 tonnes de 2018. Les principaux exportateurs sont l’Allemagne, la Belgique et l’Espagne. Parmi les pays africains les plus consommateurs, on trouve le Maroc, l’Afrique du Sud, suivis de près par le Kenya qui importe près de 500 tonnes de ces produits chaque année.

Carte des flux d'exportation de pesticides interdits de l'Europe vers l'Afrique

La France elle aussi exporte d'importants volumes de substances toxiques. Le documentaire "Vert de rage" diffusé sur France 5 démontrait que des usines phytosanitaires en France continuent de fabriquer et d'exporter des pesticides interdits en Europe, tel que le mancozèbe, un perturbateur endocrinien dangereux pour la fertilité.

Vulnérabilité des nations importatrices et risques sanitaires et environnementaux

Les trois quarts des 93 pays importateurs sont des nations à revenu faible ou intermédiaire, particulièrement vulnérables aux risques sanitaires et environnementaux. Ces pays, souvent moins équipés pour contrôler l'usage et les impacts de ces produits, subissent de plein fouet les conséquences néfastes de cette double-morale réglementaire.

Le cas du Brésil et l'accord du Mercosur : des pesticides interdits dans nos assiettes

Le Brésil, premier marché mondial des pesticides, reçoit près de 15 000 tonnes de ces substances toxiques "made in Europe". Avec la signature du Mercosur, certains députés, à l’image de Manon Aubry, craignent l’arrivée sur le sol européen de pesticides interdits. Pour l’eurodéputée, l’accord du Mercosur n’est pas cohérent avec les normes sanitaires de l’Union européenne. Elle déclare : "Un tiers des pesticides qui sont autorisés au Brésil sont interdits dans l’Union européenne et c’est évidemment une catastrophe écologique."

Parmi les substances concernées, on trouve par exemple le glufosinate, un herbicide que le Brésil utilise massivement, notamment dans la culture du maïs et du soja. Les pays européens, eux, n’ont plus le droit de l’utiliser depuis 2018. Malgré cette interdiction, le Brésil peut exporter vers l’Union européenne des produits cultivés avec du glufosinate. La seule condition : les traces de pesticides restant sur les produits importés sont contrôlées.

Infographie sur les résidus de pesticides dans les aliments importés

Lorsqu’on utilise des pesticides, la majeure partie ne reste pas sur la plante qu’on traite. La majeure partie va dans l’air, l’eau, le sol, et il n’y a qu’une petite voire infime partie qui va rester sur la plante, le fruit, le légume. Par exemple, toujours sur le glufosinate, l’Union européenne fixe un seuil limite de résidus de ce pesticide pour chaque produit importé. Sur le soja, pas plus de 2 mg par kg. Pour les avocats, le seuil est fixé à 0,1 mg par kg. Des produits cultivés avec des pesticides interdits en Europe peuvent donc bien se retrouver dans nos assiettes. Mais les effets néfastes de ces produits sont essentiellement sur les sols, la biodiversité et pour les agriculteurs locaux.

Le débat autour du glyphosate : un enjeu mondial

Le glyphosate est un herbicide omniprésent et controversé. De nombreux scientifiques le considèrent comme dangereux pour la santé, ce qui soulève la question de la difficulté à l'interdire. Le "glyphotest" d’"Envoyé spécial" a démontré la présence du glyphosate partout, y compris dans notre corps, en demandant à des citoyens et personnalités de fournir des échantillons d'urine analysés par un laboratoire indépendant.

Les risques du glyphosate : qui dit quoi?

Un seul pays aujourd’hui se passe complètement du glyphosate : le Sri Lanka, dans l’océan Indien. Par précaution, le gouvernement a décidé en 2015 de l’interdire. L’herbicide avait longtemps été utilisé par ce pays gros producteur de riz et de thé. Bien qu'il n'y ait pas de preuve irréfutable de sa responsabilité dans certaines maladies, cette mesure radicale est unique au monde.

Le documentaire "Envoyé spécial" a également abordé les coulisses du débat parlementaire en France sur l'interdiction du glyphosate, qui a suscité un tollé dans les circonscriptions. La décision de ne pas voter l’inscription dans la loi de l’interdiction du glyphosate a été prise lors d'une session nocturne, dans un hémicycle presque vide.

Les conséquences des pesticides : de l'inefficacité aux maladies

Les produits phytosanitaires épandus dans les champs ne sont pas sans conséquences. Les pesticides sont devenus inefficaces sur certaines mauvaises herbes, et des médicaments contre un champignon sont devenus inopérants chez certains patients. La vente illégale de glyphosate aux particuliers et les agriculteurs atteints de maladies liées aux pesticides sont autant de preuves des effets néfastes de ces substances.

Diagramme illustrant les effets des pesticides sur l'environnement et la santé humaine

Hugo Clément, dans un reportage diffusé sur France TV, fait un état des lieux avant de rencontrer des paysans qui cherchent des solutions pour cultiver autant avec moins de pesticides, un élu qui rachète des terres agricoles pour protéger les habitants et des citoyens qui alertent sur les dangers de ces produits. Ces initiatives montrent une prise de conscience et une volonté de transition vers des pratiques agricoles plus durables, même si le chemin est encore long.

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