Le triticale, une céréale hybride issue du croisement entre le blé et le seigle, est sujet à diverses maladies qui peuvent affecter son rendement et la qualité de ses grains. Parmi celles-ci, la fusariose des épis représente un défi majeur pour les agriculteurs, en raison de son potentiel à réduire la production et à contaminer les grains par des mycotoxines dangereuses. La gestion de ce risque nécessite une approche intégrée, combinant des pratiques culturales judicieuses, le choix de variétés résistantes et, le cas échéant, l'application de traitements fongicides ciblés.
Les Maladies Foliiaires Fréquentes sur Triticale
Avant d'aborder spécifiquement la fusariose, il est important de reconnaître les autres maladies qui affectent fréquemment le triticale. L’oïdium et la rouille jaune sont à l’origine des dégâts les plus fréquemment rencontrés. Leur présence précoce, notamment durant la montaison, impose souvent un traitement fongicide avant le stade de la dernière feuille pointante. La rouille jaune est particulièrement agressive sur triticale et provoque les dégâts les plus importants, avec des symptômes qui s'apparentent à ceux observés sur le blé : des stries jaunes correspondant à l'alignement des pustules sur la feuille. Depuis quelques années, la rouille jaune s'observe également sur les épis, se manifestant par une décoloration qui peut être confondue avec un début de maturité. L'oïdium, bien que provoquant également des dégâts importants, entraîne généralement des pertes de rendement moindres que celles causées par la rouille jaune.
D'autres maladies foliaires comme la rouille brune peuvent intervenir tardivement sur les variétés les plus sensibles. La rhynchosporiose, fréquente sur orges, se développe aussi sur triticale. Durant la montaison, les feuilles peuvent présenter des nécroses dues à des champignons de septoriose, principalement Septoria nodorum et Zymoseptoria tritici.

La Fusariose des Épis : Une Menace Quali-Quantitative
La fusariose des épis du triticale est causée par un complexe de champignons, principalement des genres Fusarium et Microdochium. Ces pathogènes provoquent une nécrose précoce des épillets, pouvant mener à un échaudage de l'épi. L'enjeu sanitaire et économique de la fusariose réside dans deux aspects principaux : la réduction du potentiel de rendement (aspect quantitatif) et la production de mycotoxines, notamment le déoxynivalénol (DON) par certaines espèces de Fusarium comme F. graminearum. Le DON est une toxine hautement dangereuse dont la teneur dans les grains est strictement réglementée pour l'alimentation humaine et animale.
La gestion de la fusariose sur triticale se raisonne de la même manière que sur le blé. La prise en compte de la lutte contre cette maladie est essentielle, car une fois les symptômes apparus, il devient très difficile, voire impossible, de limiter son développement.
Facteurs de Risque et Évaluation de la Sensibilité
Plusieurs facteurs influencent le risque de développement de la fusariose et l'accumulation de mycotoxines DON dans les grains de triticale. La sensibilité variétale constitue un facteur important, tout comme le travail du sol et la rotation des cultures.
- Précédents culturaux : Cultiver du triticale après du maïs grain ou du sorgho, surtout si les résidus ne sont pas enfouis, augmente significativement le risque. Il est donc préférable d'éviter ces situations lorsque cela est possible.
- Travail du sol : Le labour est une technique culturale efficace pour réduire le risque d'accumulation de mycotoxines, en enfouissant les résidus de cultures contaminés. Un broyage fin des résidus suivi d'une incorporation rapide après la récolte peut également être envisagé.
- Sensibilité variétale : Le choix de variétés peu sensibles à la fusariose et à l'accumulation de DON est primordial. Des grilles d'évaluation du risque de contamination par le DON ont été établies pour aider à la prise de décision. Ces grilles classent le risque de 1 (risque le plus faible) à 7 (risque le plus fort). Par exemple, des variétés comme Brehat, Jokari, Bikini, RGT Bivouac, RGT Omeac, RGT Ruminac et Vuka présentent un très bon niveau de résistance. À l'inverse, Tribeca et Bikini montrent une forte sensibilité, parfois difficile à maîtriser. Pour les situations à risque, il est déconseillé de cultiver des variétés comme Kaulos, Kasyno, RGT Eleac, et les nouveautés RGT Eleac et Rufus. La variété APACHE est reconnue comme une référence pour sa résistance à la fusariose des épis et à l'accumulation de DON.

Stratégies de Gestion et Lutte Agronomique
La lutte agronomique est la stratégie la plus efficace pour gérer le risque fusariose. Elle repose sur plusieurs piliers :
- Rotation des cultures : Alterner les cultures permet de réduire l'inoculum de Fusarium dans le sol.
- Travail du sol : Comme mentionné, le labour ou l'incorporation des résidus contribuent à limiter la dissémination des spores.
- Choix variétal : Privilégier des variétés peu sensibles est une mesure préventive essentielle. Les variétés sont testées sur leur résistance à l'accumulation de DON, et une note élevée indique une meilleure adaptation au risque fusariose. En l'absence de cette cotation spécifique, la note de résistance à la fusariose sur épis renseigne sur la sensibilité aux symptômes.
Le Traitement Fongicide : Positionnement et Efficacité
Bien que les traitements phytopharmaceutiques existent, leur efficacité contre les fusarioses est limitée, se situant généralement autour de 50 à 60 % pour les meilleures spécialités contre F. graminearum. Ils interviennent au moment de la floraison, un stade spécifique et tardif par rapport aux interventions pour les maladies foliaires.
- Produits efficaces : Les produits à base de prothioconazole, tébuconazole, bromuconazole ou metconazole sont efficaces. Des associations comme dimoxystrobine + époxiconazole ou des combinaisons de prothioconazole et tébuconazole (par exemple, Prosaro, Kestrel) sont également recommandées. Le thiophanate-méthyl peut montrer une certaine efficacité contre F. graminearum.
- Positionnement du traitement : Pour F. graminearum, le stade début floraison est déterminant pour une efficacité optimale. Pour Microdochium spp., la fenêtre d'intervention est plus souple. En situation mixte, le positionnement doit être calé sur le stade de F. graminearum.
- Dose et volume de pulvérisation : Il est recommandé d'utiliser une dose suffisante, généralement entre 60 et 80 % de la dose homologuée minimum. Un volume de pulvérisation d'au moins 150 l/ha est préconisé.
Comprendre la fusariose pour mieux y faire face - Partie 1
La Grille d'Évaluation du Risque DON
La grille d'évaluation du risque d'accumulation du DON, établie en 2016, constitue une aide précieuse à la décision pour l'agriculteur. Elle permet d'estimer le risque de contamination du triticale par le DON, de 1 (risque minimum) à 7 (risque maximum).
- Risque 1 et 2 : Le risque fusariose est minimum, présageant d'une excellente qualité sanitaire du grain vis-à-vis de la teneur en DON. Dans ces cas, un traitement fongicide spécifique est souvent évitable, permettant des économies.
- Risque 3 : Le risque peut être minimisé en choisissant une variété moins sensible.
- Risque 4 et 5 : Il est préférable de réaliser un labour ou d'implanter une variété moins sensible pour réduire le niveau de risque.
- Risque 6 et 7 : Des modifications plus importantes du système de culture sont nécessaires pour revenir à un niveau de risque inférieur. Le labour ou le broyage fin des résidus avec incorporation rapide sont les solutions techniques les plus efficaces à considérer en priorité.
L'utilisation de cette grille, relayée par les conseillers agricoles, permet d'optimiser les interventions, d'éviter des traitements fongicides inutiles et de mieux gérer le risque de perte de rendement et de dépréciation de la récolte. L'indicateur indirect de l'utilisation de cette grille peut être observé par le pourcentage de surfaces couvertes par des variétés peu sensibles ou le taux de présence de ces variétés dans les catalogues de semences.
Perspectives et Variabilité des Risques
Il est crucial de noter que les races de rouille jaune sont très évolutives et peuvent être particulièrement nuisibles sur triticale. De plus, si des facteurs agronomiques influencent le risque de F. graminearum, les conditions météorologiques autour de la floraison (pluies, forte hygrométrie) sont déterminantes pour le développement des espèces de Microdochium, qui, bien que ne produisant pas de DON, peuvent impacter le rendement. Les cumuls de pluies importants annoncés, associés à des températures plus fraîches, pourraient favoriser le développement de ces pathogènes.
En cas de présence de rouille jaune ou brune, le choix du traitement fongicide en T3 doit être adapté à la situation parcellaire pour garantir une efficacité optimale. La gestion du risque fusariose sur triticale est donc un processus continu, nécessitant une vigilance constante, une bonne connaissance des facteurs de risque et l'adoption de pratiques culturales adaptées.