La Scarification : Comprendre un Phénomène Complexe et Ses Implications, Notamment Dans le Contexte Militaire

La scarification, qui consiste à marquer son corps en le blessant, peut prendre des formes variées, allant de la simple égratignure à la plaie profonde. Si dans certaines sociétés traditionnelles, l'incision, le perçage, le griffage ou le tatouage du corps sont des pratiques fréquentes et ne sont pas nécessairement le signe d'un mal-être, dans notre culture, les scarifications sont souvent associées à une réelle souffrance psychologique. Ce ne sont pas tant les marques en elles-mêmes qui sont le signe d'un problème psychologique, mais plutôt le sens qu'on leur donne. Il est important de distinguer la scarification de la mutilation, cette dernière impliquant la coupure ou la section d'un membre ou d'un organe, avec l'idée d'une perte physique, réelle et irréversible.

Différents types de scarifications

Le Sens Profond Derrière les Marques : Un Langage de la Souffrance

Beaucoup d'adolescents qui se scarifient parlent de leur difficulté à s'arrêter, décrivant le geste comme une dépendance. Ce geste semble apporter sur le moment un réconfort face au sentiment d'angoisse, de vide et de détresse. Cependant, cette répétition incessante révèle un cercle vicieux. Non seulement cela ne fonctionne pas, la personne ne se sent pas mieux, mais en plus cela laisse des traces physiques et psychologiques qui finalement renforcent le sentiment de mal-être. C'est donc un leurre, car la souffrance revient.

Derrière le fait de se scarifier se cachent des contradictions profondes. Il est difficile de comprendre que pour certains, blesser son corps est un acte nécessaire, et que la souffrance liée à ce type de gestes s'accompagne souvent d'un sentiment d'apaisement. La scarification présente également un paradoxe entre le montré et le caché : c'est une pratique solitaire et secrète, et pourtant la blessure, enroulée dans de multiples pansements, est d'autant plus visible. Souvent, la personne a conscience de ce qui ne va pas et se scarifie pour « oublier » ou pour se défouler, décharger ses tensions et ses angoisses. Paradoxalement, les traces laissées sur le corps rappellent constamment cette souffrance. Ces traces dévoilent une souffrance, un désespoir, un appel à l'aide.

Se faire mal pour aller mieux est un signe indéniable d'un grand mal-être. Le geste remplace la parole, et ce qui ne peut être dit en mots est exprimé par la voie du sang et de la souffrance. Les scarifications viennent montrer des blessures qui ne peuvent s'exprimer autrement qu'en se marquant et en se remarquant. En fait, les scarifications attirent le regard de l'autre, et maintiennent ainsi un lien, comme si l'on craignait de le perdre.

L'Origine et la Persistance de l'Envie de Se Scarifier

Les scarifications sont la conséquence d'un vécu de perte, d'une attaque du narcissisme ou d'une atteinte du corps. Les moqueries et les humiliations sont des violences qui attaquent l'estime et la confiance en soi, avec des répercussions sur l'espace psychique qui subit une forte pression. Les scarifications seraient un moyen de faire baisser cette pression pour éviter tout débordement émotionnel, un débordement qui fait craindre une explosion émotionnelle impossible à canaliser.

Les personnes qui s'infligent des scarifications peuvent se sentir honteuses et coupables de leur comportement auto-agressif. Elles peuvent avoir l'impression d'être des personnes décevantes, ne se sentant plus dignes de l'amour de leurs proches. En effet, les personnes qui se scarifient peuvent être affectées par la honte, la culpabilité, la dépression, l'anxiété, les troubles de l'image corporelle, les problèmes relationnels et les troubles du sommeil. Elles auront tendance à cacher les traces sur leur corps en portant des vêtements amples, des vêtements à manches longues, ou en refusant de se déshabiller dans les vestiaires. Toutes ces stratégies demandent beaucoup d'énergie psychique et une vigilance accrue pour ne pas être "prises" et être traitées de "folles".

L'anxiété de ne pas pouvoir canaliser les tensions internes peut entraîner des troubles du sommeil. Les pensées intrusives et récurrentes, arrivant généralement à la tombée de la nuit, empêchent de dormir. La préoccupation à propos de ce mal qui peut déborder à tout moment crée une hypervigilance entraînant de la fatigue et de l'agressivité. Dans de nombreux cas, le manque de concentration et d'attention rend difficile tout processus d'apprentissage scolaire ou professionnel. Lorsque la peur et l'hypervigilance sont présentes, la dépression n'est pas très loin. La dépression est en effet présente chez les personnes qui se scarifient. Les symptômes de la dépression sont la tristesse, l'apathie, la perte d'intérêt pour les activités et la fatigue. Lorsque le désespoir s'installe, l'élan vital se meurt et les pensées mortifères apparaissent.

Le Dr Jimmy Mohamed parle d'automutilation - Allo Docteurs

Scarifications Ornementales et Automutilations : Une Frontière Souvent Floue

D'emblée, le terme "scarification" évoque souvent des actes rituels, voire religieux, de marquage du corps. Les peaux noires, par exemple, cicatrisent généralement mal et forment facilement des "chéloïdes", des poussées de peau cicatricielles gonflées et dures. On retrouve cette volonté dans nos contrées aux peaux plus claires, où certains n'hésitent pas à tenter d'obtenir ces tracés. Comme les chéloïdes ne sont pas monnaie courante sur les peaux claires, il faut davantage pour obtenir cette profondeur de marquage. Il s'agit donc de se faire enlever de la peau selon un tracé prévu d'avance par un soi-disant professionnel, que l'on trouve au milieu des tatoueurs et pierceurs. Au scalpel, une bande de peau est découpée, et cette zone cicatrisera. Plus la bande est large, plus la cicatrice est grande, car les peaux claires cicatrisent plutôt bien et il en faut donc plus.

Rien de bien nouveau sous le soleil, les scarifications de ce style existent depuis longtemps. Elles ont trouvé un renouveau dans nos sociétés car le tatouage ne permet plus de se différencier des autres. Si l'on fréquente un peu les plages, on aura remarqué que le taux de personnes avec au moins un tatouage frôle parfois les 70 %. Il a donc fallu trouver plus, et ce "plus", ce sont les scarifications.

Illustration de cicatrices chéloïdes suite à une scarification

La grande question est de savoir si les scarifications que nous venons d'aborder relèvent des troubles des comportements ou non. En bref, est-ce de l'automutilation ? Il est clair que les automutilés sont des scarifiés. Les adeptes de l'automutilation (ce terme évoque un côté sectaire) infligent à leur surface corporelle des atteintes plus ou moins importantes, souvent des incisions ou des brûlures. Sauf qu'ici, il n'y a aucune recherche esthétique. Encore que, on peut se le demander, car pourquoi aligner les traits de cutter ou faire des croisillons ? Est-ce par facilité ou rapidité de tracé, ou par recherche d'ornementation ? Après tout, pourquoi l'évacuation d'une tension devrait-elle donner lieu à n'importe quoi ? Il n'empêche que l'on voit rarement des automutilés se tracer des courbes ou des symboles nécessitant un tracé complexe.

Les scarifications ornementales sont-elles toutes uniquement liées à la volonté de décoration du corps ? Non. Il suffit de regarder sur internet pour voir que certaines personnes qui s'autopratiquent des scarifications tracent certes des symboles ou des dessins, mais d'une main malhabile avec n'importe quel outil (ciseaux, pince coupante…) avec une volonté évidente de marquer leur corps non pas d'un décorum mais bien de faire mal à leur peau. Il existe une volonté non pas d'évacuer une tension mais bien de faire mal au corps, corps mal aimé, mal perçu ou perçu inadapté.

Ensuite, bien sûr, nous avons ceux qui se font scarifier comme ils se font tatouer (d'ailleurs, on observe souvent une progression : piercing, tatouage, puis scarification). Dans cette progression de l'atteinte corporelle définie comme ornementale, on constatera néanmoins une gradation dans cette atteinte. Est-ce parce qu'il faut aller de plus en plus loin, de plus en plus dans la souffrance ? Ou parce qu'on n'a pas osé dès le départ se faire scarifier ? On trouvera certainement les deux.

Pourtant, la démarche n'est pas la même. Se scarifie-t-on pour se décorer ou pour se modifier ? Décorer et modifier vont de pair, diriez-vous. Oui et non. Car tatouage et scarification ne sont pas réversibles. Les scarifications servent donc à marquer son corps, le modifier peut-être, tout en faisant passer un message à long terme, pour les autres et pour soi. Un message qui vous suit jusqu'à la mort et qu'il faudra expliquer aux autres parfois.

Certaines scarifications restent symboliques, voire initiatiques. Mais si le tatouage fait aussi appel à l'effraction corporelle et à la souffrance, on ne retire rien. Dans les scarifications, il s'agit de retirer de la peau, un bout du corps, un bout de Soi. Certains deviennent accros et se font scarifier à tout va pour compléter leur tatouage, voire les recouvrir. Ils auront enlevé beaucoup de leur peau et en auront une nouvelle qui la remplacera.

Conséquences des Scarifications : Santé Physique et Relations Sociales

Les lésions sur le corps peuvent avoir des conséquences graves sur la santé physique, car les lésions peuvent s'infecter et entraîner des complications cutanées. Mais les personnes qui en souffrent n'arrivent pas à se représenter de tels dangers. Les scarifications peuvent également avoir un impact négatif sur les relations avec autrui. Les personnes atteintes de ces troubles peuvent avoir des difficultés à se socialiser et à maintenir des relations amoureuses, amicales ou familiales. Elles peuvent être distantes, isolées et avoir du mal à communiquer leurs besoins et leurs sentiments aux autres. Certains peuvent utiliser les scarifications comme chantage affectif. D'autres encore n'hésitent pas à montrer leur bras pour sidérer, voire terrifier leur interlocuteur. C'est pourquoi il est important que le soin puisse concerner le sujet en souffrance et son entourage familial et/ou affectif.

Schéma des conséquences physiques et psychologiques des scarifications

Le Rôle Crucial de l'Entourage et des Professionnels de la Santé

Se faire des marques, se scarifier n'est pas honteux, même si l'on peut le ressentir ainsi. Le fait de se cacher nous enferme dans un secret où l'on peut se sentir de plus en plus seul. Et lorsqu'on va mal, il est très difficile de trouver, seul, des solutions. C'est pourquoi il est très important d'en parler pour réapprendre à voir que les autres sont là, même si on ne les voit plus. Dire les choses, même très graves, ne les fait pas empirer, mais les apaise. La souffrance n'est pas quelque chose qui se juge, elle appelle au contraire à la solidarité et au dialogue. Ainsi, on n'est plus seul dans son mal-être, dans sa tête et dans son corps. Et peu à peu, les mots prendront la place des blessures.

Il peut être difficile de parler de tout cela aux parents. Par contre, un autre adulte en qui on a confiance pourrait être à l'écoute et nous conseiller : un professeur que l'on apprécie, l'infirmière scolaire, une tante, son médecin généraliste. Et puis, il y a aussi des lieux pour les jeunes comme les Points Accueil Écoute Jeunes (PAEJ), ou les Maisons Des Adolescents (MDA) où il est possible de rencontrer des professionnels de santé comme un psychologue. Si cela paraît difficile, on peut aussi appeler Fil Santé Jeunes au 0800 235 236 ou écrire dans l'espace « Pose tes Questions », pour être écouté et pour chercher les mots qui laisseront les marques enfin derrière soi ! Des discussions Forum permettent également d'échanger avec d'autres qui vivent peut-être la même chose.

Lorsque des parents ont un enfant qui se scarifie, certains ne disent rien de peur d'être rendus responsables. Ces derniers se sentent coupables alors qu'eux-mêmes sont terrifiés à l'idée que leur enfant se fasse du mal. Les parents se sentent seuls et isolés. Dans un premier temps, ils tentent de trouver des solutions en interne avec des réactions parfois contre-productives qui vont aggraver le symptôme. Au sein de la famille, les scarifications créent effectivement des conflits. Les parents ont à cœur de voir leur enfant en bonne santé. Un parent qui aime son enfant ne veut pas le voir se faire du mal. Ainsi, lorsque les mots ne suffisent pas et que la communication avec son enfant devient impossible, certains parents vont employer les cris, voire la violence verbale et/ou physique. D'autres parents vont menacer de faire hospitaliser leur enfant en hôpital psychiatrique. Mais de telles pratiques ne servent à rien. Bien au contraire, elles ne font que renforcer les défenses de la forteresse dans laquelle son enfant s'est enfermé.

Le Dr Jimmy Mohamed parle d'automutilation - Allo Docteurs

La constatation de scarifications doit toujours conduire à une évaluation soigneuse par le médecin traitant avant un éventuel recours à un psychologue clinicien, voire à un psychiatre dans certains cas. Il ne faut jamais banaliser un tel acte. L'accompagnement du jeune et de ses parents a pour objectif de soulager la souffrance sous-jacente et d'aider le jeune à trouver d'autres moyens de résolution de sa souffrance psychologique. La recherche d'un traumatisme de l'enfance ou plus récent, à l'origine des scarifications, est à rechercher systématiquement : violences subies, maltraitance, abus sexuel, harcèlement, etc. Le soin consiste à entrer en connexion avec la personne, à comprendre son fonctionnement et à ne pas lui donner de leçons de morale qui seraient vécues comme une agression, mais à trouver ensemble des solutions pour lutter contre ces symptômes. Il est important de chercher de l'aide si votre enfant, l'un de vos proches ou vous-même souffrez de scarifications.

Les Scarifications et l'Engagement dans l'Armée de Terre

Comment traiter ces blessures ? Les scarifications à visée ornementale et les automutilations seront certainement soignées de la même façon. Après tout, une incision ou une brûlure reste une atteinte corporelle quelles qu'en soient les raisons. Mais un automutilé sera-t-il à prendre en charge par les professionnels des soins de la même façon qu'un scarifié ? (car un nombre certain de scarifiés finissent aux urgences : oups ça fait très mal, oups ça s'est infecté, oups ça cicatrise très très mal, oups ça se nécrose autour et j'en passe).

Un automutilé a besoin d'une prise en charge psychologique ou psychiatrique. Un scarifié ? Oui, aussi dans beaucoup de cas. Tout dépendra de l'âge et de l'amplitude des scarifications. N'oublions pas non plus que toute atteinte corporelle permet la libération d'endorphines, auxquelles une personne en situation de fragilité psychique va vite devenir accro. Il lui faudra donc se faire « retoucher » plusieurs fois et de plus en plus fortement.

Un exemple typique est celui de scarifications "automutilations" sur l'avant-bras qui ont dérivé en scarification "ornementale" sur le haut du bras.

Exemple de scarification évolutive

Dans le contexte de l'engagement dans l'Armée de Terre, la question des scarifications prend une dimension particulière. Lors des entretiens avec les recruteurs du CIRFA, ou les visites médicales au CSO (Centre de Sélection et d'Orientation) et d'incorporation, les antécédents médicaux et psychologiques sont examinés attentivement. Le recruteur du CIRFA ne gère pas directement le dossier médical, mais les informations concernant les scarifications peuvent y être consignées.

Il est important de noter que l'inaptitude temporaire est, comme son nom l'indique, temporaire. Cependant, si l'objectif est d'écarter un candidat, une inaptitude définitive sera prononcée. En moyenne, 50 % des candidats sont déclarés inaptes (souvent définitivement) lors de chaque session, ce qui montre la rigueur de la sélection.

Le psychiatre ne prononcera pas une inaptitude définitive pour une scarification datant du passé. Il le fera s'il estime que la personne a conservé une fragilité psychologique. Bien que ce ne soit pas gagné, car les psychiatres n'apprécient pas trop la scarification, il est crucial de faire preuve de transparence. Les scarifications se verront à un moment ou à un autre (visite au CSO, visite d'incorporation, ou durant les classes). Si elles sont découvertes alors que le candidat a cherché à les cacher, ce sera un retour immédiat chez lui avec ses valises et sans retour possible dans l'armée. Il est donc primordial de bien montrer que ces actes datent d'années et que la personne est très loin de cette période aujourd'hui. L'adolescence est une période où, par définition, on se cherche, et il est normal d'avoir de nombreuses pensées qui traversent l'esprit. Cependant, le passage à l'acte via la scarification peut effectivement poser problème et doit être abordé avec sincérité et maturité.

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