
La filière semencière française représente un pilier économique majeur du secteur agricole, avec près de 3,6 milliards d’euros (Md€) de chiffre d’affaires. Sa contribution positive à la balance commerciale du pays est remarquable, grâce à 2 Md€ d’exportations contre seulement 800 millions d’euros d’importations. Ce succès repose en grande partie sur l'excellence technique et le savoir-faire français en matière de multiplication de semences, une activité exigeante qui nécessite souvent des investissements significatifs.
Un leadership français diversifié et en évolution
Le paysage de la multiplication des semences en France est dominé par les céréales à paille, qui couvrent environ 125 000 hectares, dont la moitié est dédiée au blé. Néanmoins, la surface allouée au blé a connu un léger recul sur les cinq dernières années. Les maïs et sorgho se positionnent en deuxième place avec 90 000 hectares en 2021, affichant une progression constante. Les cultures fourragères complètent le podium avec environ 50 000 hectares.
L'émergence des activités de multiplication en Europe de l'Est, notamment en Hongrie et en Roumanie, avait initialement suscité des craintes quant à une potentielle concurrence pour la production française. Cependant, ces inquiétudes ne se sont pas concrétisées. Claude Tabel explique que ce développement répond à la nécessité de produire des semences à proximité des bassins de production, avec une bonne adaptation au terroir. Les craintes d’une importation massive de ces pays ou d’une érosion des ventes françaises vers ces marchés d'exportation ont été écartées. Cette croissance à l'Est n'a pas eu lieu au détriment de la production française, car les besoins augmentent dans ces pays.
La technicité des acteurs français et la diversité des terroirs constituent des atouts majeurs face à la concurrence. Les agriculteurs multiplicateurs français sont capables de démultiplier les variétés sur de petites surfaces, une stratégie difficilement réalisable sur des agriholdings de 10 000 hectares. À titre d'exemple, Xavier Thévenot, président de la section maïs et sorgho de l’UFS, illustre que la France produit des semences pour 2000 variétés de maïs, contre une centaine seulement en Ukraine.
Menaces internes et externes sur la filière
Malgré ces atouts, la filière semencière française fait face à des défis importants. L'une des menaces soulignée par Jean-Marc Bournigal, directeur de l’interprofession Semae (ex-Gnis), concerne l’accès aux moyens de production, avec des impasses techniques problématiques. Le changement climatique représente également un risque de délocalisation, fragilissant déjà certaines zones du Sud.
La loi Egalim 2 est une autre source de préoccupation pour les semenciers. Cette loi prévoit l’interdiction de la circulation et de l’exportation de produits phytosanitaires dont l’usage n’est pas autorisé en Europe, y compris les traitements de semences. Or, la France exporte des semences traitées avec de tels produits. Jean-Marc Bournigal estime que cela aura nécessairement une incidence, surtout pour les entreprises multinationales, qui pourraient choisir de délocaliser ces traitements.
L'équivalence accordée en 2020 par l'Union européenne aux semences ukrainiennes, leur permettant d’être commercialisées en Europe, avait provoqué une levée de boucliers de la part des organisations de producteurs français. Si le sujet n’est pas d’actualité dans l'immédiat, les distorsions de concurrence (coût de la main-d’œuvre et produits autorisés en Ukraine) restent une préoccupation à plus long terme.
La liberté des semences face à la marchandisation et aux brevets
Les semences sont l’incarnation de la diversité bio-culturelle. La liberté des semences est le droit d’exister de chaque agriculteur et de chaque producteur. La liberté des agriculteurs de conserver, d’échanger, de faire évoluer, de cultiver, de vendre leurs graines est au cœur de cette liberté. Cependant, cette liberté est menacée par les brevets qui génèrent des monopoles sur les graines, rendant illégal l’échange et la conservation de celles-ci par les agriculteurs. Les brevets sur les semences sont moralement et écologiquement injustifiés car ils confèrent des droits exclusifs sur des innovations qui souvent reposent sur le vivant.
La liberté des semences de cultures diverses est également menacée par la bio-piraterie et le dépôt sous brevets du savoir indigène et de la biodiversité. La transformation délibérée des graines, faisant d’une ressource auto-génératrice un produit breveté, accentue cette menace.

Moins de 3 % des graines traditionnellement cultivées par l’homme sont aujourd’hui utilisées pour la production alimentaire mondiale. Dans de nombreux pays, ces graines sont tenues hors des circuits commerciaux. Si les semences dites « de ferme » continuent d’occuper une place importante dans les agricultures vivrières des pays du Sud, ce sont les semences industrielles qui assurent les volumes massifs de production à l’échelle globale.
La France figure parmi les pionniers du paradigme industriel qui s’appuie, dès les années 1930, sur des critères de standardisation par lesquels les semences sont rendues prévisibles, productives et commercialisables. Un vaste marché s’est élaboré autour de semences devenues standardisées, dont la diversité inhérente au vivant se trouve exclue, comme le sont une multitude de semences issues d’écosystèmes variés.
La construction juridico-légale de la semence marchandisée
Pour comprendre comment la situation actuelle s'est développée, il est essentiel d'examiner le cadre légal qui régit l’échange et le commerce des graines. Avant l’industrialisation de l’agriculture, les semences utilisées par les paysans étaient le fruit du travail de toute une communauté mobilisée autour d’une même variété. Cette communauté assurait la multiplication des graines, sa transmission d’une génération à l’autre, ainsi que le partage des connaissances paysannes et du savoir-faire associé. L'objectif principal de ces cultures était de nourrir la communauté, et la commercialisation se limitait aux éventuels surplus écoulés sur les marchés de proximité. L’agriculture traditionnelle a toujours veillé au maintien d’une diversité des semences pour permettre aux cultures de s’adapter à différents contextes géographiques et climatiques.
De nos jours, la mise en marché de la semence industrielle s’inscrit dans une construction juridico-légale complexe, qui exclut les semences paysannes. En effet, de par leur nature, ces variétés paysannes ne répondent pas aux caractéristiques de distinction, homogénéité et stabilité (DHS) qui sont celles de la semence industrielle et qui sont obligatoires pour toute commercialisation. Pour répondre au critère de distinction, une variété doit être nettement différenciée de toutes les autres connues. Une variété est également jugée homogène si ses plantes présentent des caractères similaires, et stable si la conformité de ces caractères est garantie sur le cycle de reproduction défini.
Or, parce qu’elle est en coévolution constante avec son environnement, une semence paysanne ne peut être parfaitement homogène, ni parfaitement stable. C’est au contraire grâce à son hétérogénéité et son caractère évolutif qu’une telle semence peut s’adapter aux contextes dans lesquels elle est cultivée, et cette capacité d’adaptation est considérée comme une richesse dans la philosophie des cultures paysannes.
Cette richesse a été progressivement écartée du champ de la commercialisation en France. Dès 1932, un catalogue officiel recense et fixe les « variétés » commercialisables. Le décret du 11 juin 1949 vient ensuite interdire la commercialisation de toute semence non inscrite au catalogue.

En 1961, la création de l’Union pour la Protection des « Obtentions végétales » (UPOV) à l’initiative de la France a étendu cette architecture juridico-légale à l’échelle internationale. L'objectif était de protéger les investissements techniques requis pour le contrôle et la sélection productive des variétés semencières, de plus en plus réalisés par de grandes firmes privées. L’UPOV laissait initialement à l’agriculteur le « privilège » de continuer d’utiliser librement ses propres graines d’une année sur l’autre. Cependant, ce droit a été réduit à la conservation et à l’échange non marchand des semences en 1978, avant de devenir facultatif, laissé au bon vouloir des États, au début des années 1990.
Depuis que l’agriculture existe, les semences sont conservées et reproduites chaque année par les paysans. Les plantes les plus autonomes, les plus productives et les plus belles étaient ainsi sélectionnées par les agriculteurs eux-mêmes pour fournir les meilleures graines à semer à la saison suivante. Après la Seconde Guerre mondiale, le marché commun européen qui a émergé s’est mal accommodé de ces particularismes locaux. Une définition commune des variétés a été recommandée pour faciliter la libre circulation des marchandises et les échanges commerciaux. L’idée dominante de ces réglementations était de prioriser la croissance de la production. Divers règlements européens se sont imposés peu à peu aux États afin de privatiser les semences et de les commercialiser. L’Union européenne a mobilisé principalement deux outils juridiques pour y parvenir : le brevet, qui protège surtout les OGM, et le Certificat d’Obtention Végétale (COV).
Le COV protège une variété qui remplit plusieurs critères : la distinction, l’homogénéité, la stabilité ainsi qu’une valeur agronomique satisfaisante, ou en d’autres termes, une productivité élevée. Dans la pratique, cela favorise les variétés adaptées à la mécanisation basée sur les énergies fossiles et au recours massif aux engrais et pesticides chimiques qui permettent d’augmenter artificiellement les rendements. Le marché des semences est ainsi réservé aux variétés standardisées dépendantes du paquet technologique issu de la pétrochimie qui est vendu aux agriculteurs. Seules les semences présentes dans le Catalogue des variétés, qui détiennent donc un COV, peuvent être commercialisées.
Or, les paysans ont toujours cherché à garder une grande diversité afin de permettre à leurs semences de s’adapter chaque année à la variabilité des terroirs, des climats et des conditions de culture. Mais en instaurant ces différents critères, le COV rejette cette diversité et par la même occasion les semences paysannes. Ces réglementations ont manifestement été pensées pour le développement d’une filière industrielle. C’est ainsi qu’après de multiples rachats qui ont renforcé leur oligopole, les quatre premières multinationales de l’agrochimie (Bayer/Monsanto, Dow-Dupont, ChemChina-Syngenta et BASF) détenaient en 2019 plus de 60 % du marché mondial des semences commerciales.
Après avoir accaparé le marché des semences à coup de brevets et d’enregistrement de nouvelles variétés, les multinationales semencières ont pu mettre au point certains procédés biologiques qui permettent de stériliser directement leurs graines et de rendre inintéressante la reproduction des semences par les paysans. C’est le cas des OGM Terminator (qui ont provoqué un tel scandale que les multinationales ont momentanément renoncé à les commercialiser) et des semences hybrides. Aussi appelées F1, ces dernières représentent aujourd’hui l’écrasante majorité des graines plantées. Mais cette « épuration » se fait au détriment des facteurs de fertilité et de la qualité nutritionnelle. L’agriculteur ne peut plus utiliser une partie de sa récolte comme semences, les graines issues de la culture de cette deuxième génération donnant une récolte catastrophique. Si l’on peut penser que l’augmentation du rendement peut tout de même constituer une bonne affaire pour le paysan, c’est sans compter qu’il sera contraint de racheter ces semences commerciales chaque année et d’acheter la totalité du paquet technologique vendu par la même industrie s’il veut s’assurer ce rendement, mettant le doigt dans un engrenage d’endettement massif.
Aujourd’hui, les semences dites « libres », qui ne figurent pas dans ce fameux catalogue, sont interdites à la commercialisation. Il faut toutefois noter que ce terme de commercialisation recouvre en droit toute forme d’échange de semences (vente, don, troc) réalisés « en vue d’une exploitation commerciale ». Si l’on s’en tient au texte de loi, on pourrait donc penser qu’il n’est pas interdit de vendre des semences libres à des personnes qui ne les exploiteront pas commercialement, tels que les jardiniers amateurs.
La résistance et la contestation de la confiscation marchande
Cet appareillage juridico-légal a été de plus en plus contesté à partir des années 1980, par des personnalités telles que la militante écologiste indienne Vandana Shiva ou encore par des mouvements comme Let’s Liberate Diversity à l’échelle européenne ou Red de Semillas Libres en Colombie. En France, le Réseau Semences Paysannes, fondé en 2003 et Kokopelli, créé en 1999, font partie des acteurs qui revendiquent un rapport aux semences en tant que communs, et qui considèrent l’autonomie semencière paysanne comme un élément central d’une agriculture respectueuse du vivant.
Plus globalement, les mouvements en faveur d’une agroécologie paysanne dénoncent un système de propriété et d’usage des semences qui se fonde sur des réglementations complexes, opaques, peu accessibles et difficilement lisibles pour les paysans. Ils refusent de voir les paysans devenir dépendants de fournisseurs industriels pour une ressource si essentielle à leur activité.
Les mouvements de l’agroécologie paysanne luttent pour « libérer » les semences de leur confiscation marchande. Ils rejettent une approche industrialiste qui favorise les innovations biotechniques privées au détriment du commun semencier. Leurs luttes peuvent prendre différentes formes : certaines organisations choisissent de mener une bataille législative au niveau français, mais aussi européen, et voient parfois leurs combats couronnés de succès. Par exemple, la loi du 10 juin 2020 met fin à l’interdiction de la vente de semences paysannes à des jardiniers amateurs, celle-ci redevenant alors une pratique légale. Les semences paysannes y sont présentées comme plus aptes à résister aux maladies, et à s’adapter à la sécheresse.
D’autres choisissent de passer à l’offensive et n’hésitent pas à mener des activités en partie illégales, en l’occurrence, la commercialisation de semences non-inscrites dans le catalogue officiel. Cela peut parfois donner lieu à des condamnations et des amendes, comme c’est régulièrement le cas pour Kokopelli.
Ces mouvements continuent néanmoins d’avoir une approche proactive, à l’échelle locale, qui se fonde sur des initiatives de diffusion et de préservation des variétés paysannes à travers des banques de semences ou des réseaux d’échange informels. Le partage et la diffusion de ces variétés paysannes mettent directement en œuvre une autre agriculture, qui protège ces semences d’une appropriation industrielle. Il s’agit ici d’organiser des filières d’approvisionnement alternatives, qui limitent la dépendance paysanne vis-à-vis des modèles basés sur les droits de propriété intellectuelle.

Les semences paysannes gérées en communauté : le « commoning »
Les mouvements des semences paysannes misent sur le « commoning », un concept qui désigne les processus d’organisation par lesquels des acteurs sociaux vont gérer une ressource tout en empêchant sa privatisation. Le commoning s’incarne par la formation de communautés, réseaux, collectifs et associations qui conservent, utilisent et échangent, hors marché, des variétés de semences paysannes encore « libres » car non brevetées ni cataloguées.
Contrairement aux semences DHS, dont le réusage est limité, les variétés paysannes visent, et permettent, une autonomie agricole en matière de reproduction des semences. La semence coévolue dans son environnement, et avec la communauté humaine qui assure sa conservation et sa diffusion. Les modes d’opération de ces communautés peuvent dès lors se trouver en tension avec le cadre juridique qui régule le secteur semencier aux niveaux national et international.
Au niveau national, les semences paysannes continuent d’être échangées et partagées à l’occasion de fêtes paysannes et bourses des graines qui constituent des occasions de diffusion des variétés paysannes. Ces événements ont surtout une portée locale, mais certains paysans et sympathisants n’hésitent pas à traverser la France pour s’y rendre. Si aujourd’hui la législation semble évoluer vers plus de flexibilité (loi du 10 juin 2020), c’est ce type d’événement qui a facilité la transmission des variétés paysannes dans des contextes législatifs plus contraignants.
Connaissances coconstruites et menacées : le paradoxe partage/protection
La préservation et l’usage des semences paysannes se fondent sur des savoirs traditionnels, ancrés localement et liés aux spécificités des variétés locales. Ces connaissances ont été préservées et transmises d’une génération à l’autre, d’une manière qui conserve le caractère subjectif des connaissances et qui permet leur adaptation à de nouveaux contextes. Ces savoirs peuvent aller du simple poids des graines, des conditions de culture, ou de la période de semis, jusqu’à des connaissances plus complexes sur d’éventuelles résistances ou caractères désirables inhérents aux variétés (productivité, facilité de la récolte, etc.).
Ils s’avèrent également centraux pour la transition agroécologique, dès lors que cette transition va avoir recours à des variétés anciennes, sélectionnées par les paysans, adaptées à l’environnement local, souvent moins gourmandes en eau et qui ne dépendent que peu, ou pas, des intrants chimiques.
Mais ces savoirs paysans, tout comme les variétés anciennes, sont aujourd’hui menacés tant par les difficultés de transmission que par les risques de privatisation et d’industrialisation des éléments qu’ils contiennent. La FAO souligne ainsi le rôle du recours aux variétés industrielles dans la perte de plus de 75 % de la diversité génétique des plantes. En effet, quand des paysans abandonnent une semence paysanne locale, les savoirs associés sont souvent également perdus. En France, des communautés paysannes montrent pourtant qu’il est possible de faire vivre des variétés anciennes, comme dans le cas de l’oignon rose de Menton. À l’heure où l’essence est chère, les déplacements coûteux, et où tout, ou presque, se trouve sur Internet, la question de la numérisation de ces savoirs se pose et ne trouve pas de réponse unanime ou facile.
Le paradoxe partage/protection : mettre en commun face au risque de confiscation numérique
Certaines initiatives (associatives, artisans-semenciers, conservatoires, etc.) tentent de développer des outils numériques pour garder une traçabilité des variétés et des personnes qui les détiennent. Une recherche-action participative a exploré comment les outils numériques pourraient être utilisés pour partager ces connaissances entre les acteurs des semences paysannes.
Il ressort que le numérique pourrait faciliter le partage des connaissances associées aux variétés paysannes au sein des communautés qui les font vivre et aiderait à la diffusion des communs semenciers. De plus, il serait particulièrement intéressant pour suivre la généalogie des semences et contribuer à leur sauvegarde (ou prévenir de leur disparition).
Pourtant, cette même traçabilité peut aussi mettre en péril les semences en rompant avec le caractère informel de la détention et du partage des savoirs (conditions précises de culture, traits génétiques souhaitables, etc.) auquel les communautés paysannes demeurent attachées. La formalisation de connaissances tacites ou interpersonnelles implique aussi une forme de standardisation qui supprime l’ancrage et la subjectivité des savoirs.
Ces craintes d’appropriation et de standardisation façonnent les stratégies organisationnelles des mouvements des semences paysannes face à l’adoption des outils numériques. Ainsi, en contexte de lutte où la menace est forte, les mouvements militants privilégient des stratégies défensives qui viennent peut-être et pour partie brider leur potentiel proactif alternatif. La recherche-action atteste d’un positionnement réticent quant à l’usage du numérique pour la gestion des semences paysannes et pour le partage des connaissances liées. Ces conclusions font apparaître une condition majeure pour la mise en commun des semences et des savoirs associés par de nouveaux outils tels que le numérique : celle d’un relâchement de la contrainte juridico-légale qui confisque aujourd’hui le rapport au vivant dans un modèle marchand trop éloigné de la nature.
Les semences fermières et le cadre légal en France
Pour différentes espèces de grandes cultures comme le blé, l’orge et le pois, les agriculteurs ont la possibilité d’utiliser une partie de leur récolte pour créer leur propre semence (dite semence fermière) et la semer pour l’année suivante. Cette pratique, qui concerne entre 50 et 55 % des surfaces de blé tendre en France, est avantageuse économiquement pour les agriculteurs.
Les semences fermières proviennent de semences certifiées protégées par un certificat d’obtention végétale (COV), le droit de propriété intellectuelle utilisé en Europe par les entreprises de sélection pour protéger les nouvelles variétés. La loi autorise les agriculteurs à ressemer une partie de leur propre récolte issue de variétés protégées pour 21 espèces.
Ainsi, pour les espèces protégées par le COV, les agriculteurs doivent verser une compensation à son détenteur, à l’exception des petites exploitations dont la surface permet de produire moins de 92 tonnes de céréales/an. En France, il existe un niveau de redevance unique sur les semences certifiées pour chaque espèce. De plus, un prélèvement de 1,1 € par tonne est actuellement effectué sur la livraison de blé tendre. Cette contribution, qui participe à rémunérer la recherche des semenciers, est encadrée différemment selon les pays.
Comparaison des systèmes et les bénéfices d’une réglementation adaptée
Afin d’évaluer les effets économiques de la mise en place d’une telle contribution, une équipe de recherche INRAE a comparé les propriétés des différents systèmes existant dans les pays européens et en Australie. Pour ce faire, les chercheurs ont utilisé une méthode originale permettant de prendre en compte différents effets de l’arbitrage entre semences certifiées et semences fermières : sur l’efficacité de la production, tant au niveau de la production des semences que de la production agricole, sur les prix des semences, et sur les investissements en recherche. Ils ont comparé les propriétés économiques de chaque système de contribution grâce à une modélisation suffisamment générale pour représenter des situations économiques diverses (différents pays, différentes espèces cultivées, etc.).
Les résultats de cette analyse indiquent que l’autorisation des semences fermières, sous réserve d’une contribution et d’un encadrement réglementaire adapté, est préférable à leur interdiction. La mise en place de cette contribution permet d’améliorer le bénéfice global des agriculteurs et semenciers. En effet, l’absence de contribution conduit à une utilisation excessive de semences fermières par les agriculteurs - une partie des semences fermières est alors produite à un coût supérieur à celui des semences certifiées, et mène à un sous-investissement en recherche.
Deux options de réglementation ressortent des analyses. La première consiste à imposer une contribution identique au niveau des redevances sur les semences certifiées, comme c’est le cas en Australie. La seconde option suppose que cette contribution soit fixée par l’État ce qui s’apparente à la pratique de certains pays européens, comme la France, le Royaume-Uni ou encore l’Espagne.
L’option australienne s’avère plus intéressante dans un contexte où les coûts de recherche sont importants, conduisant à peu d’innovation. En revanche, quand les coûts de recherche sont moindres, l’intervention de l’État pour définir le niveau de la contribution sur les semences fermières devient intéressante, car cela permet d’influencer l’effort de recherche des semenciers. Cette étude souligne l’importance d’une réglementation adaptée en fonction du contexte des coûts de recherche. Une perspective serait d’appliquer cette analyse à d’autres cas spécifiques, afin de paramétrer le modèle en fonction de contextes précis (variations des coûts de transport, coûts économiques directs, coûts d’opportunités, etc.) et de tenir compte des contraintes liées à la collecte des contributions sur les semences fermières.
Systèmes de droits de propriété intellectuelle et exemptions
Comme dans un système de brevets, le droit d’obtenteur accorde un droit de monopole à l’innovateur. Cependant, ce droit d’obtenteur, établi par la convention de l’Union pour la protection des obtentions végétales (UPOV) de 1991, est spécifique car il accorde à la fois une exemption pour la recherche et une exemption pour les agriculteurs. Avec l’exemption pour les agriculteurs, un agriculteur peut utiliser une variété protégée comme source de matériel génétique pour créer sa propre semence, appelée semence de ferme ou semence fermière.
L'endettement des agriculteurs et la dépendance aux multinationales
La privatisation des semences, qui a mené à la disparition irréversible de 75 % de la biodiversité cultivée d’après la FAO, fait réagir de nombreux paysans et adhérents à la cause qui militent pour la libre circulation des graines. Grâce à cette lutte, quelques évolutions de la législation voient le jour. Le nouveau règlement européen sur l’agriculture bio prévoit par exemple qu’en janvier 2021, les semenciers bio pourront commercialiser leurs semences paysannes. S’il s’agit d’un progrès notable pour l’Union européenne, elle entend conserver un certain contrôle sur les semences et il faudra donc suivre la suite de la procédure avec attention. En France, la loi relative à la transparence de l’information sur les produits agricoles et alimentaires promulguée le 10 juin dernier a consacré un article à la possibilité de vendre des semences de variétés du domaine public non-inscrites au Catalogue officiel à des amateurs. Bien que sur le plan du texte, cela ne fait que confirmer le règlement européen, il s’agit en pratique d’une première victoire car la France marque son engagement envers une interprétation plus favorable à la libération des semences paysannes.
Face à la lenteur du monde politique à prendre des mesures efficaces, certains paysans s’organisent et pratiquent la désobéissance civile. Ils vendent, échangent ou donnent des semences paysannes, malgré les interdictions. Ils contribuent ainsi à préserver des variétés plus anciennes et à offrir au consommateur plus de goût et de diversité dans son assiette. Ces paysans militants, à la base de l’agriculture de demain, contribuent à faire bouger les lignes dans le monde entier. En effet, si la situation en Europe est encore largement problématique, la privatisation des semences a des impacts encore plus ravageurs dans des parties du globe où la sécurité alimentaire n’est pas acquise. Ce commerce du vivant prive certaines populations de nourriture, menace la survie des agriculteurs et détruit encore davantage une biodiversité en danger. Dans ces pays aussi, des paysans se sont relevés pour reprendre le pouvoir de leurs semences et de leur nourriture.
Dans la plupart des pays en développement, la coutume veut que les familles paysannes produisent elles-mêmes leurs propres semences. De nouvelles lois relatives à la protection des obtentions végétales entendent limiter drastiquement ce droit et rendre ces familles dépendantes des multinationales de l'agroalimentaire. Plus de la moitié des denrées alimentaires dans le monde est le fruit du travail de petit·e·s paysan·ne·s. Dans de nombreux pays d’Afrique et d’Amérique du sud, les systèmes traditionnels d’échange de semences sont en danger : au prétexte de protéger « la propriété intellectuelle », des lois sont promulguées qui interdisent aux familles paysannes de réutiliser, d’échanger et de vendre leurs propres semences. Derrière cette évolution se cachent les géants de l’agroalimentaire qui, à l’instar de Syngenta, Monsanto ou DuPont, entendent ainsi se faire une place sur les marchés des pays du sud.
« Parler de semences, c’est parler d’êtres vivants. Et, en disant cela, je ne pense pas uniquement aux semences elles-mêmes, mais aussi aux peuples indigènes et aux animaux. Ils sont tous liés. Déposer des brevets sur des semences, c’est du vol. On s’approprie le savoir de nos ancêtres, qui ont développé ces semences. Aucune entreprise ni aucun individu n’a le droit de s’arroger la propriété d’une plante. Nous faisons tout pour l’empêcher. »

Initiatives pour la souveraineté semencière en Afrique
Le potentiel de l'Afrique à devenir un exportateur net de denrées alimentaires est gâché par une facture annuelle d'importation de denrées alimentaires de 35 milliards de dollars US, qui devrait atteindre 110 milliards de dollars US d'ici à 2025. Actuellement, les agriculteurs produisent encore essentiellement pour leur consommation domestique et moins de 50 % pour la commercialisation.
L'AECF, avec le financement de l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) et de la Fondation Syngenta, a conçu une nouvelle initiative de financement concurrentiel qui vise à combler le déficit de financement auquel sont confrontées de nombreuses entreprises semencières lorsqu'elles envisagent de produire des semences pour des cultures destinées à la sécurité alimentaire, en particulier des variétés sélectionnées par le secteur public. Seeds for Impact (SISP) est un programme de six ans qui vise à améliorer le fonctionnement des systèmes de marché des semences pour les petits exploitants agricoles en Afrique. Le programme augmentera les revenus des ménages de petits exploitants agricoles dans toute l'Afrique, et environ 3 millions de personnes devraient en bénéficier au cours de la période couverte par le programme.
Le SISP s'adressera également aux distributeurs pour satisfaire les besoins du marché des semences en Afrique subsaharienne grâce à l'introduction de variétés améliorées et à l'assistance technique. Le programme reliera également les bénéficiaires des investissements aux informations sur la recherche et le développement disponibles dans les stations de recherche publiques locales, facilitera l'accès aux services de recherche technologique, à la planification d'entreprise, aux essais, aux licences, à l'enregistrement, à l'assistance technique pour la production de semences, ainsi qu'au suivi et à l'évaluation. Le programme devrait se transformer en un fonds de 50 millions de dollars d'ici 2020, accessible à 40 à 60 petites et moyennes entreprises en phase d'amorçage.
L'EPER et Brot für die Welt : un engagement global pour la liberté des semences
L'EPER (Entraide Protestante Suisse) œuvre activement au Sud en consolidant les réseaux de ses partenaires. Elle leur permet de participer à des ateliers et à des rencontres internationales, favorisant l'échange d'expériences et de stratégies dans leur lutte contre les nouvelles lois sur les semences. C’est ainsi que plusieurs partenaires sud-américains ont pu profiter du vécu de leurs collègues au Guatemala et en Colombie, où de telles lois ont pu être mises en échec par des organisations autochtones et paysannes. L'EPER fournit également une assistance technique et financière à ses partenaires du Sud dans leur lutte contre des lois qui priveraient les paysan·ne·s de leurs droits tout en favorisant les multinationales de l’agroalimentaire.
Au Nord, l’EPER encourage la mise en réseau de différentes organisations de développement en Suisse et dans l’Union européenne (UE) afin d’approfondir leurs connaissances, d’intensifier leurs échanges, de faire du lobbying commun et de publier des prises de position. Elle s'efforce de sensibiliser les consommatrices et les consommateurs sur le fait que notre alimentation se trouve dorénavant entre les mains de quelques multinationales, en diffusant des articles de presse, des bulletins et ses propres publications.
L'EPER surveille également de près les activités de Syngenta, l’un des plus grands semenciers au monde ayant son siège social en Suisse, afin de faire pression par le biais de mesures politiques ou grâce à l’opinion publique. Enfin, elle garde la législation européenne dans le viseur, soutenant les initiatives et les pétitions qui se lèvent contre un tournant inconsidéré dans la politique de l’UE.
Dans un rapport commun, l'EPER et Brot für die Welt (Pain pour le Monde) expliquent leur travail en lien avec la réforme du marché des semences de l’UE et montrent comment la législation de l’UE influence les droits des communautés paysannes dans les pays du Sud. Leur objectif est que la politique européenne en matière de semences contribue elle aussi à lutter contre la faim, à préserver la diversité et à renforcer les droits des paysan·ne·s.
La résilience alimentaire locale et les podcasts d'information
À l’heure où la résilience alimentaire locale s’impose comme une nécessité absolue pour lutter contre les ravages de la mondialisation, les agriculteurs doivent se réapproprier leurs moyens de production, à commencer par les semences. Au cœur du processus de production de nourriture, les graines n’appartiennent en effet plus à ceux qui nous nourrissent. La logique capitaliste de marchandisation du monde et de standardisation des produits a mené à la négociation du vivant et à la chute de la biodiversité cultivée.
L’alimentation et l’agriculture constituent certains des leviers d’actions les plus efficaces pour contribuer à l’évolution des modes de production, alors que les suites de la pandémie remettent une nouvelle fois en cause notre système agro-alimentaire mondialisé. Lancé dans le courant du mois de mai, le podcast Les champs des Possibles s’intéresse ainsi à l’agriculture d’aujourd’hui et de demain. Disponible gratuitement sur les plateformes d’écoute classiques, le podcast est également à écouter sur Imago TV, le « Netflix » des transitions. Ce site de streaming gratuit a pour vocation d’apporter une visibilité et une crédibilité aux contenus vidéo et audio de créateurs indépendants et engagés.
Lou Aendekerk, à l’origine du projet, explique : « En entamant ma transition alimentaire, j’ai réalisé que l’accès à l’information était souvent difficile. J’ai voulu remédier à cela à mon échelle en proposant d’explorer de nombreux sujets liés à notre système agro-alimentaire. Concernant les semences par exemple, les sources sont variées et parfois contradictoires alors qu’il s’agit d’un sujet fondamental. J’ai donc voulu proposer deux épisodes complets autour de ce thème. »
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