Le modèle de maraîchage de la ferme du Bec-Hellouin, située dans l’Eure en France, s’inspire de la permaculture et du micro-maraîchage biologique à grande échelle. De 2011 à 2015, il a fait l’objet d’une étude visant à évaluer la viabilité économique d’un tel système. La ferme dite du Bec-Hellouin s’inspire de la permaculture pour produire de manière continue et sur une petite surface cultivée essentiellement à la main, et se positionne sur des circuits courts. Elle a intéressé de très près l’institut Sylva et l’unité de recherche SADAPT (INRA-AgroParisTech), qui ont tenté de déterminer si ce type de système permet de procurer un revenu correct à une personne ayant un statut agricole.

Fondements et méthodologie de l'étude
L’étude s’est concentrée sur une parcelle de 1.000 m2 et s’est déroulée dans les conditions réelles de production et de vente, d’une entreprise de maraîchage. Les maraîchers ont systématiquement consigné la nature de leurs interventions ainsi que le temps et les moyens (matériels, équipements, intrants,…) que chacune d’elles ont nécessités. Ils ont aussi quantifié leurs récoltes. Suite à cette étude, cette petite ferme normande est devenue un modèle dans le monde entier.
La permaculture, c’est rentable! Une modélisation théorique, réalisée à partir des données récoltées, a permis d’estimer le chiffre d’affaires de la ferme. Pour les deux premières années, celui-ci s’élevait respectivement à 32.788€ et 57.284€. Pour la première année, le revenu mensuel d’un unique maraîcher à plein temps oscillait donc entre 898€ et 1.132€. La deuxième année, ce revenu variait entre 1.337€ et 1.571€ par mois. Ces trois derniers revenus ont été jugés acceptables par les maraîchers interrogés. L’augmentation considérable du chiffre d’affaires entre la première et la deuxième année peut être expliquée par l’intensification, soit l’augmentation du niveau de production durant l’étude. Elle est liée à une combinaison de divers facteurs, qui sont le résultat de l’observation et de l’expérience acquise par les maraîchers, au fil de leur travail quotidien.
Principes de production et gestion du sol
Alors que nos sols sont historiquement très pauvres, lourds et froids, ce sont nos pratiques MSV (Maraîchage sur Sol Vivant) qui nous ont permis d'obtenir aujourd'hui cette fertilité. En permaculture, l’idée directrice est d’observer la nature et tenter de reproduire, en intervenant le moins possible, ce qui s’y passe. Ainsi, on cherchera à améliorer le sol en y incorporant du compost fait à partir des déchets végétaux de la ferme. On sélectionnera des variétés anciennes de plantes, capable de mieux résister aux maladies, et l’on veillera à assurer un maximum de diversité biologique afin que le système se régule tout seul.
Créer un sol naturellement fertile en 3 mois, sans mauvaise herbe
Sens de l’observation : c’est une qualité indispensable en permaculture, car il s’agit d’une technique subtile, qui repose sur l’équilibre d’un système complexe : négliger un seul élément peut conduire à un échec total. Ainsi, sans qu’il soit nécessaire d’être ingénieur agronome, ce métier nécessite de bonnes connaissances dans le domaine de la production végétale. Capacité à se remettre en question : les témoignages des maraîchers permaculteurs sont unanimes : on ne cesse jamais d’apprendre dans ce domaine.
Analyse des rendements par culture
La rentabilité dépend fortement du choix des cultures et de leur itinéraire technique. Par exemple, je cultive environ 300 salades sur une planche de 25 m par 80 cm, et j'en commercialise l’équivalent de 250. Cela me rapporte donc 250€ par planche en un à deux mois de culture. En revanche, pour les tomates cocktail, le rendement est impressionnant, jusqu’à 330 kg par planche à 3€ le kilo, ce qui représente environ 1000€ par planche. Le principal travail qu'il demande, comme les tomates et les aubergines, est le tuteurage et la taille.
Concernant les pommes de terre, je produis environ 160 kg de pommes de terre nouvelles par planche en plein champ, et 200kg sous tunnel. Vendues à 10€ le kilo au tout début du printemps, leur prix tombe assez vite par la suite. Pour les aubergines, c'est une culture que je mène sur toile tissée ou paillage, qui demande très peu d’entretien et qui produit jusqu’à 250 kg par planche, soit autour de 500€.

Pour les cultures plus exigeantes comme les poireaux, l'essentiel du travail réside dans l’implantation, car faire tous ces trous avec la visseuse est assez long et pénible. Avec 600 plants par planches et un prix à 3€/kg, je peux espérer un revenu autour de 400€ par planche. Je ne cultive rien d’autre sur cette planche pendant la saison, donc le niveau de rentabilité n’est pas extraordinaire.
Gestion du temps et optimisation des opérations
Le temps de travail hebdomadaire est très variable, allant de 0 à 125 heures. Ces variations sont dues aux différentes stratégies adoptées ainsi qu’à la saisonnalité du travail. Le premier poste de travail du 3ème trimestre est la vente (114h) et les récoltes (105h). Clairement comme c’est ma première année je n’ai pas encore bien optimisé les circuits de récolte et de stockage. Pour le moment je fais une grosse récolte les dimanches matin tôt pour que les légumes soient beaux.
Par ailleurs, le 3ème poste de travail, c’est l’irrigation (86h). J’ai passé un temps considérable à arroser au tuyau le temps d’installer les premières lignes de goutte à goutte. A partir de mi-juillet, j’ai gagné environ 5 heures par semaine. Cela reste un poste important car il me manque encore les systèmes d’aspersion qui permettent d’irriguer les légumes feuilles et jeunes plants.
Perspectives économiques et sociales
La ferme du Bec Hellouin, en association avec une unité de recherche SADAPT de l’INRA, ont publié ce mois-ci une étude qui conclue à la viabilité du maraîchage en permaculture sur 1000 mètres carrés. Même une année médiocre, avec des personnes sans grande expérience en maraîchage, il y a moyen de dégager un revenu de l’ordre du SMIC. C’est assez remarquable car l’idée généralement diffusée est qu’un agriculteur a au moins besoin d’un hectare pour vivre du maraîchage bio, soit au moins 10 fois plus que dans l’expérience proposée au Bec Hellouin.
Selon François Léger, directeur de l’unité de recherche, « ces modèles sont intensifs en réflexion et en travail plutôt qu’en capital ». Outre-atlantique, Jean-Martin Fortier réalise également un tel maraîchage en permaculture. Ce Québécois obtient également de bons résultats même si il dispose d’une structure moins radicalement petite (8000 mètres carrés). Ramené par tête de pipe, c’est un chiffre d’affaire de 28000 euros généré sur un peu plus de 2000 mètres carrés. Ces résultats ouvrent des perspectives très intéressantes par rapport à un maraîchage qui serait en forte compétition pour l’espace foncier. On peut bien évidemment penser à l’agriculture urbaine, dans des villes où la demande de légumes locaux est en croissance et l’espace disponible pour l’agriculture si rare.
La méthode de la ferme du Bec Hellouin semble donc être complexe à mettre en place. Elle semble aussi ne pas apporter un résultat garanti en terme de salaire. De plus, on peut remarquer une certaine amélioration de la rentabilité de ce système au fur et à mesures des années; la remise en cause de certaines techniques et organisation semble porter ses fruits. En fin de compte, il s'agit d'une agriculture alternative respectueuse des hommes et de la nature, une réponse possible face aux défis de la pollution, du chômage et de la qualité alimentaire.
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