Le Street Art et les "Mauvaises Herbes" : Quand la Nature Sauvage Réinvestit l'Urbain

Illustration de mauvaises herbes poussant dans les fissures d'un trottoir

Pour les agriculteurs et les jardiniers, une mauvaise herbe, également appelée adventice, est une plante qui pousse dans un endroit sans y avoir été installée. Le terme "adventice" vient du latin adventice et du verbe advenir, signifiant "qui vient de l’extérieur". Cette appellation renvoie à l'idée d'une intrusion, d'une présence non désirée qui concurrence les plantations et est souvent condamnée à l’arrachage ou à la disparition chimique. Cependant, cette perspective restrictive ne rend pas compte de la richesse et de la complexité de ces plantes spontanées, qui peuvent offrir de nombreux bénéfices et dont la résilience inspire de plus en plus le monde de l'art. Le street art, en particulier, a su s'emparer de cette métaphore pour questionner notre rapport à la nature, à l'urbain et à ce qui est considéré comme "indésirable".

L'Adventice : Entre Nuisance et Bienfait Insoupçonné

Historiquement considérées comme nuisibles à la production agricole, les adventices peuvent aussi être bénéfiques. En jardin, certaines sont bio-indicatrices, servant d'indicateurs fiables de carences ou d’excès en certains éléments comme l'azote ou le calcium, du pH du sol, ou encore de sa compaction. Les anglophones, plus nuancés, différencient souvent les "mauvaises herbes" en "soft weeds" pour les plantes utiles (pissenlit, ortie, plantain et bien d’autres) et "noxious" pour les indésirables. Cette distinction souligne une vision moins manichéenne de la flore spontanée.

Infographie présentant les différents bénéfices des mauvaises herbes (bio-indicatrices, médicinales, comestibles)

Le confinement, débuté quelques jours à peine avant l’arrivée du printemps, a offert une illustration frappante de cette dualité. Nous avons pu voir des plantes pousser le long des trottoirs et aux pieds des arbres, reprenant leurs droits sur le bitume dans les villes à l’arrêt. Jadis arrachées, aspergées de pesticides, les mauvaises herbes ont ainsi poussé aux quatre coins des rues, s’épanouissant le long d’un mur ou dans le creux d’une fissure, semblant jaillir de partout mais surtout de nulle part. Cette image, devenue familière, a mis en lumière la capacité de la nature à s'adapter et à prospérer même dans des environnements hostiles, une résilience qui résonne particulièrement avec l'esprit du street art.

La Métaphore des Mauvaises Herbes dans l'Art Contemporain

La vision des "mauvaises herbes" comme symboles de résilience et de réappropriation a trouvé un écho puissant dans le monde de l'art. L'artiste botaniste Lois Weinberger, récemment décédé, aimait rappeler que « Le traitement que la société réserve aux plantes est une image-miroir d’elle-même ». Cette idée est au cœur de nombreuses œuvres et expositions contemporaines qui questionnent notre perception de la nature spontanée.

"Abandon" de Tony Matelli : Poésie du Retour du Sauvage

L'installation de Tony Matelli, intitulée « Abandon », est un exemple éminemment poétique de cette thématique. Exposée à la galerie Andréhn-Schiptjenko à Paris, qui a rouvert ses portes après deux mois de fermeture forcée, cette œuvre a profité du confinement pour s’emparer du white cube. C’est là, sous la lumière aveuglante des néons, que Tony Matelli a "planté" son installation, rappelant l'image de la nature qui a repris ses droits sur le bitume en ville. Ses œuvres, caractérisées par un fort taux de croissance et une floraison précoce, sont devenues visibles à Immanence en octobre.

Photo de l'installation

Le parallèle entre l'artiste de rue, "venu de l'extérieur" et s'épanouissant dans un environnement non invité, et l'adventice, est frappant. Comme ces plantes spontanées qui ont fait leur apparition dans l’espace d’exposition, des plantes ou plutôt des œuvres et des documents, tous ont profité d’un environnement riche en lumière et nutriment, un agroécosystème artistique.

Pascal Pineau et la Fonction Originelle des Espaces

À l’Espace de l’Art Concret, au château de Mouans-Sartoux, Pascal Pineau investit les espaces du Château pour en retrouver la fonction originelle dans son exposition C’est à vous de voir…, mettant en jeu le concept d’art total. Expérimentant les limites du décoratif et de l’ornemental, il ouvre un dialogue entre pièces issues de l’artisanat, du design, objets de brocante et œuvres d’art ‘proprement dites’. Les salles d’exposition se transforment ainsi en une succession d’espaces domestiques fictifs, interrogeant la valeur d’usage des œuvres et la place de l'objet dans notre environnement. Si le lien direct avec les "mauvaises herbes" n'est pas explicite ici, la démarche de Pineau, qui réinvestit et réinterroge l'usage des espaces, peut être vue comme une forme de "ré-ensauvagement" conceptuel, similaire à la manière dont les plantes spontanées réinvestissent les friches.

"Mauvaises Herbes!" : Une Célébration de la Biodiversité Urbaine

L'exposition Mauvaises herbes!, présentée du 12 février au 07 mai 2023 au Centre photographique d'Ile de France à Pontault-Combault, rassemble des travaux photographiques récents qui s’aventurent dans l’univers autant vivant que symbolique de ces plantes aventureuses. Le catalogue de l'exposition expose la biodiversité des friches urbaines, documentant les paysages et aidant à reconnaître et nommer les 299 plantes les plus communes qu’ils abritent. Ce projet agit comme un jeu et mène vers un nouvel espace de sens et de savoirs, invitant le public à regarder différemment ces "mauvaises herbes".

Les friches sont un monde à part, un refuge. Elles donnent asile à une prodigieuse diversité d’espèces végétales et animales en milieu urbain. Les zones post-industrielles désaffectées, les terrains délaissés le long des voies ferrées ou des cours d’eau sont des espaces d’expériences sensorielles d’une intensité ignorée. Sautant les barrières qui les en séparent, le flâneur, le lecteur, plongent alors dans une nature généreuse, exubérante, fébrile. La ville n’y est plus que rumeur, un bruit de fond.

Le Street Art comme Outil de Revalorisation des Plantes Sauvages

Le street art, avec sa capacité à s'infiltrer dans l'espace public, se révèle être un médium puissant pour revaloriser les plantes sauvages et questionner notre perception de l'environnement urbain.

Frédérique Soulard à Nantes : Nommer pour Faire Exister

Depuis plusieurs semaines, la conteuse Frédérique Soulard œuvre dans les rues de Nantes en taguant à la peinture blanche le nom des plantes sauvages qui poussent dans les interstices des murs, des trottoirs ou des grillages. "Je ne suis pas botaniste de formation, mais j’ai travaillé dans l’herboristerie de ma grand-mère. J’ai toujours aimé les plantes et leurs noms vernaculaires et je veux partager ça depuis longtemps," explique-t-elle. Son credo est simple : les nommer pour les faire exister. "Je trouve que ça change le regard des gens." Cette démarche, à la fois artistique et pédagogique, invite les habitants à porter un nouveau regard sur la flore spontanée qui les entoure, transformant ce qui était ignoré en sujet d'attention.

Photo de rue avec un tag blanc affichant le nom latin d'une plante sauvage

Mona Caron et son Projet "Weeds" : L'Art-ivisme des Herbes Folles

Les plantes courent les rues grâce à Mona Caron, artiste suisse basée à San Francisco qui se plaît à vêtir les immeubles de gigantesques herbes folles et autres fleurs champêtres. Mêlant muralisme, street art, botanique et activisme, elle parcourt le monde à la recherche d’espaces urbains pour y faire fleurir ses fresques.

Mona Caron s’inspire du muralisme, un mouvement artistique mexicain apparu au début des années 20 et défini par la réalisation de peintures politiques gigantesques ornant les façades d’immeubles. Ce mouvement a permis aux muralistes de se réapproprier l’espace public tout en utilisant l’art comme moyen de contestation et d’expression. Ayant grandi dans une région verdoyante de Suisse, elle s'est imprégnée de la nature, trouvant parmi les plantes la source de ses inspirations futures. Après des études de littératures anglaises à Zurich, elle s'est installée à San Francisco, où elle a obtenu son baccalauréat en Beaux Arts, mention illustration.

Mona Caron | Cliché | RSI

Dans le comté de Californie, elle plante ses racines, expérimentant son art et sa manière de créer avec diverses fresques. Artiste aux multiples supports, Mona pose son dévolu sur la réalisation d’herbes sauvages gigantesques sur les façades d’immeubles, au cœur d’un paysage urbain qui grandit en rasant ces mêmes plantes. Ce projet d’envergure, elle le nomme « Weeds ». L’artiste souhaite envahir les villes de mauvaises herbes, ces plantes dont on tente de se débarrasser, qui finissent constamment par réapparaître mystérieusement.

Elle décore des façades, envahit le paysage urbain, parfois sur près de 50 m de haut : les herbes poussent et rampent le long des buildings, à l’image des gratte-ciels qui demeurent, eux, toujours plus hauts et toujours plus ternes. Pour contrecarrer la grisaille de la ville, rien de tel que de voir de gigantesques fleurs escalader le long des immeubles. Avec ces fresques, la nature ne se fait plus écraser par l’homme et ses volontés d’expansion voraces. Les plantes finissent par reconquérir leur terrain, plus majestueuses que jamais, à la fois titanesques et superbes.

L’art de la muraliste vient questionner et pointer du doigt des thématiques écologiques, l’empreinte que peut avoir l’homme sur l’environnement. En retrouvant ces herbes qu’on ne côtoie plus au sein des villes, on les laisse de nouveau s’imposer dans un paysage qui ne leur appartenait plus. La muraliste définit ses fresques comme une forme d’« art-ivisme », un activisme permis par le biais de l’art. Dans cette démarche, elle travaille régulièrement aux côtés d’organisations sociales et environnementales, afin de créer de nouvelles fresques. Avec Mona Caron, les plantes n’ont pas fini de courir les rues, et son art-ivisme non plus.

Fresque murale géante de Mona Caron représentant une herbe folle

Le street art, dans sa dimension grandiose, est un médium artistique régulièrement utilisé par divers créatifs pour s’exprimer sur des situations et des problématiques sociétales. Dans cette démarche, on peut retrouver l’artiste C215, ou encore celui qu’on ne présente plus : Banksy. Ces artistes, tout comme Mona Caron, utilisent l'espace public comme une toile pour interpeller et faire réfléchir.

Repenser la "Mauvaise Herbe" : Un Changement de Paradigme

Le poète Victor Hugo écrivait : "Avec quelque peine qu’on prendrait, l’ortie serait utile ; on la néglige, elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d’hommes ressemblent à l’ortie ! […] Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes." Cette réflexion intemporelle nous invite à reconsidérer notre jugement hâtif sur ce qui est perçu comme indésirable.

Les expositions consacrées aux "mauvaises herbes" et les initiatives de street art comme celles de Frédérique Soulard et Mona Caron contribuent à un changement de paradigme. Elles mettent en lumière la beauté, la résilience et l'importance écologique de ces plantes spontanées. Elles sont bien plus délicates, plus précieuses pour la science et pour l'art, ces mauvaises herbes, comme les appellent les laboureurs et les jardiniers.

En fin de compte, la distinction entre "bonne" et "mauvaise" herbe est souvent subjective et anthropocentrique. De nombreuses plantes peuvent aussi cacher des qualités et poussent dans des espaces en friche, beaucoup le long des voies ferrées. Le street art, en s'appropriant la métaphore des "mauvaises herbes", nous pousse à questionner nos propres préjugés et à reconnaître la valeur intrinsèque de ce qui nous entoure, même dans les lieux les plus inattendus de nos villes.

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