Thibaut Pinot et l'Épisode des Bordures : Une Analyse Approfondie

Le cyclisme, et particulièrement le Tour de France, est un sport où la stratégie, la résilience et une lecture affûtée de la course sont primordiales. L'épisode de la bordure qui a piégé Thibaut Pinot lors de la 10e étape du Tour de France entre Saint-Flour et Albi en est une illustration frappante. Cette journée, qualifiée de "journée de merde" par le coureur lui-même, a marqué un tournant, soulignant la cruauté et l'imprévisibilité de la Grande Boucle.

La Bordure : Mécanisme et Contexte Climatique

Schéma expliquant le mécanisme d'une bordure en cyclisme

Une bordure, en cyclisme, est une manœuvre offensive qui tire parti d'une condition climatique essentielle : un vent de côté puissant. Une ou plusieurs équipes peuvent alors décider de profiter de ce facteur climatique pour mettre en place une stratégie offensive et provoquer une cassure. Cette action peut être déclenchée sur une légère bosse ou à l'approche d'un virage important. Si le coup est bien exécuté, le vent s'occupe du reste, élargissant rapidement les écarts. Au premier coureur qui ne parvient pas à suivre la cadence imposée par la ou les équipes à l'origine de la bordure, une cassure dans le peloton est provoquée. Tous les coureurs qui se trouvent alors dans le ventre ou la queue du peloton se retrouvent piégés et les écarts peuvent commencer à se creuser.

Lors de cette 10e étape, la journée s'annonçait anodine pour les favoris, avec un profil taillé pour une arrivée au sprint et une veille de journée de repos. Cependant, le vent de trois-quarts dos, propice à d'éventuelles bordures, était bien présent. Comme le dit Nicolas Portal, le directeur sportif de l’équipe britannique Ineos, « on étudie la route, dans quel sens le vent va souffler et à quelle vitesse. Il y avait 90 % de chance que cela marche. Il faut être prêt. » Eux aussi avaient vu le vent souffler dans les platanes de Saint-Flour et avaient étudié le parcours. Les équipes savaient que la situation pouvait être exploitée.

Le Déclenchement de l'Offensive

L'offensive a été lancée à un peu moins de quarante kilomètres de la ligne d’arrivée. Les équipes Deceuninck-Quick Step et Education First ont soudainement accéléré pour provoquer une bordure, profitant d’un vent latéral puissant. Les Ineos avaient tenté une première embuscade au lieu-dit Tonkin, à 73 km de l'arrivée à Albi, sous l'impulsion de Luke Rowe et Michal Kwiatkowski, les deux "docteurs ès-bordures" de l'équipe britannique. Cette action avait échoué parce que le vent ne soufflait pas suffisamment fort.

Les Ineos avaient identifié un deuxième endroit propice : à 40 km de la ligne, peu avant le lieu-dit du Pas d'Albi. Depuis quelques kilomètres, et le passage de la dernière difficulté, la route du peloton avait basculé dans une direction ouest - sud-ouest, les exposant ainsi à un fort vent du nord-ouest sur le flanc droit. À 40 bornes, le peloton devait virer à droite à un rond-point pour rester sur le parcours. Les coureurs en tête de course qui choisirent de passer par la gauche parcoururent davantage de chemin et rétrogradèrent dans le peloton d'une vingtaine de places minimum. Le premier acte de la bordure venait de se jouer.

Les Education First ont d'abord placé une première accélération mais se sont relevés. Jonathan Vaughters, le manager de l'équipe américaine, indique : « Ils ont hésité un instant et ont donc perdu leur position. Et là, c'était fini. Les instructions étaient claires, je pense que c'est simplement un moment d'indécision. » C'est alors que Julian Alaphilippe est entré en action. « La route était étroite, tout le monde ne pouvait pas passer », ajoute Alaphilippe. La bordure était lancée. « Les étapes de vent sont pour les sprinteurs, résume Nicolas Portal, le directeur sportif français d'Ineos. Il y a toujours des gars balèzes spécialistes du vent, et une fois qu'il y a une équipe du classement général qui joint ses forces à une équipe de sprinteurs, ça embraye. Aujourd'hui, les équipes du général ont poussé au début et après, ça a basculé. Les sprinteurs se sont dit qu'ils devaient envoyer. »

La Position de Thibaut Pinot et l'Erreur Fatale

LE CAS THIBAUT PINOT : Pourquoi un nouvel échec ? - Tour de France 2020

« Un peu avant le coup de bordure, Thibaut était bien placé avec tous ses équipiers », raconte Julian Alaphilippe. Les Groupama-FDJ étaient eux aussi avertis qu'il pouvait se tramer quelque chose en fin d'étape. L'erreur cruciale s'est produite à un rond-point. Marc Madiot, le manager de l'équipe, explique : « Apparemment, ils ont pris le rond-point en faux plat descendant par la gauche alors qu'il fallait le prendre par la droite. Ils sont passés d'un coup de la vingtième position à la soixantième, et puis il y a eu cette cassure, devant. C'est ce que m'a dit Thibaut. C'était nerveux, un coup il y avait du vent, un coup il n'y en avait pas, donc un coup tu étais à l'abri puis tu ne l'étais plus… »

Philippe Mauduit, directeur sportif de l'équipe française, admet : « On a cafouillé au moment où ça part. Il y a eu un moment où on s'est un peu perdus dans le peloton. C'était la panique dans le peloton et, forcément, ça désorganise. » Même les Ineos se sont laissé piéger par le premier rond-point. Nicolas Portal raconte : « Nos gars n'étaient pas super bien passés, ils étaient quasiment derniers. Ils ont vu les Quick Step embrayer, ils ont réagi, ont remonté, sprinté. La route était ouverte, assez droite, on savait qu'on avait huit, neuf kilomètres comme ça. Ça s'est mis en ligne et c'était le bazar, il suffit qu'une équipe embraye… » Ce mauvais placement s'est avéré fatal pour Thibaut Pinot, qui s'est retrouvé piégé derrière la cassure.

Le coureur de 29 ans, le regard noir, en avait gros sur le cœur au moment de regagner le bus de son équipe. Le premier à en faire les frais se nomme Marc Madiot. « Un rond-point à gauche et on n'était pas au courant! On n'était pas au courant de ce rond-point de merde! On se retrouvait 60e, c'était baisé… Toute la journée dans les 20! Vous êtes deux dans la voiture, il y a une carte!, s'insurgeait Thibaut Pinot. Nous, on ne peut pas être partout! » Anthony, dis-moi, tu étais où aujourd'hui?!, l'a interpellé Pinot. William (Bonnet) a fait 100 bornes dans le vent, Stefan (Küng) a fait 100 bornes. Il restait 20 bornes. La seule fois où on n'est pas placés… la seule fois! On a frotté toute la journée. C'était nul, nul, nul aujourd'hui. Marc Madiot a finalement remobilisé les troupes, malgré un coureur fataliste. « Vous avez des bonnes cannes. On a bouffé un joker, ce n'est pas fini », insiste-t-il. « Il n'y a pas de joker, répond Pinot. Si, c'est fini. » Avant le dernier mot du manager: « Ce n'est pas fini. Pourquoi ce serait fini? »

De retour à l'hôtel, à froid, Thibaut Pinot a remis ça avec Philippe Mauduit, directeur sportif de l'équipe. « Vous n'avez pas été bons hein, insiste le coureur. Ça frotte, on est 80 dans un virage. On prend la première bretelle… Comment vous voulez savoir que cela fait tout le tour! il fallait nous le dire, pourquoi vous ne nous l'avez pas dit?! » « Parce qu'on n'avait pas l'info », justifie Mauduit. « Bah vous aviez la carte!, reprend Pinot. on a fait 200 bornes dans les 20 premiers. Collectivement, on est zéro. »

Les Conséquences et la Tentative de Rentrée

Thibaut Pinot a vécu un calvaire, un calvaire long de plus de trente bornes, le nez dans le vent. Avec tous ses hommes à ses côtés. Kung, Bonnet, Ladagnous, Roux ont tout donné d’abord. Et ont revu la queue du groupe des “ traîtres ”. Mais à 8 secondes, seulement. Et pas une de plus. Les rouleurs s’étant époumonés, il restait les grimpeurs. Gaudu, Molard et Reichenbach n’ont pas fait de miracles. Pinot, non plus.

Lorsque les Groupama-FDJ se sont rendu compte de la situation, on a vu Thibaut Pinot laisser éclater sa colère. Devant, Stefan Küng, Anthony Roux et William Bonnet faisaient le forcing pour rentrer, mais leur leader se débattait seul en queue de peloton. Pinot a saisi son micro et hurlé « Attendez-moi ! » à plusieurs reprises. Küng, Roux et Bonnet se sont rapidement usé les griffes à essayer de combler la cassure et, dans les vingt derniers kilomètres, Pinot n'a pu compter que sur les grimpeurs de l'équipe, David Gaudu, Rudy Molard et Sébastien Reichenbach. Dans ce groupe réduit à une douzaine d'unités, où étaient aussi piégés Rigoberto Uran, Richie Porte et Jakob Fuglsang, ce sont les équipiers de ce dernier qui ont assuré la majeure partie du travail, Pinot mettant évidemment la main à la pâte, lui aussi.

Les douze se sont rapprochés à quelques dizaines de mètres du groupe de tête. « On est revenus à dix secondes, il manque un poil de cul pour qu'on rentre mais ça ne rentre pas », constate Marc Madiot, dépité. « Il y a eu un ultime coup de force dans le dernier faux-plat, rapporte Nicolas Portal. On n'a pas forcément mis un coup de vis supplémentaire. Il ne fallait pas accélérer mais rester au même rythme. Derrière, les derniers équipiers s'étaient mis à la planche et se sont écartés. Nous, devant, on était à fond dans le contrôle et l'écart s'est fait en haut du talus. Après, c'était foutu pour eux. »

Photo de Thibaut Pinot visiblement abattu après l'étape

À l’arrivée, le leader de Groupama-FDJ a perdu 1’40. Une claque, une vraie. « Une sale journée », comme le dit Philippe Mauduit. « Il y a des jours comme ça où l’on passe à côté. Ce n’était pas le jour où il fallait passer à côté. » Marc Madiot a affirmé : « J’ai vu un Pinot avec des jambes, donc il n’y a rien de terminé. Je ne suis pas inquiet, au contraire. » Néanmoins, au-delà de cette 1’40 cédée et des huit places perdues au général, il fallait encaisser. « Il y a le temps qui est pris, mais aussi l’impact mental », glisse Nicolas Portal, qui mesure « le gros bonus » pris par Thomas et Bernal, faisant leur entrée sur le podium.

Une Stratégie Préméditée ?

L'épisode de la bordure a soulevé la question de la préméditation de l'attaque. Julian Alaphilippe a expliqué : « On savait que ça allait être nerveux et qu'il y avait des risques de bordure. On est restés concentrés toute la journée. Education First a tenté un coup qui a fait beaucoup de mal à tout le monde puis s'est relevé. C'était donc à nous de tenter. J'ai vu que tout le monde (ses coéquipiers) était derrière moi alors je me suis mis à bloc. J'ai pris du plaisir… »

Tom Steels, directeur sportif chez Deceuninck-Quick Step, a confirmé : « On avait prévu ce matin qu'il y avait un risque de bordure dans le final, environ entre 40 et 30 km de l'arrivée, et qu'on pouvait tenter quelque chose en fonction du vent. On avait évoqué une tactique le matin, mais elle était tributaire du sens du vent. Finalement, on a improvisé lorsqu'on a vu que le vent était de la partie dans ce secteur et qu'il fallait éviter de se faire piéger. Lorsque Bora a accéléré et qu'Ineos s'est également porté à l'avant, on n'a pas douté une seconde. On savait qu'il pouvait se passer quelque chose et on aime cette façon de courir. Si certains gros leaders se sont fait piéger aujourd'hui, c'est qu'ils n'étaient pas bien positionnés et c'est une faute grossière. Ce sont des choses qui peuvent arriver, mais on n'a pas droit à ce genre d'erreur sur le Tour. Nous, on avait bien prévenu Julian et Enric (Mas) qu'ils devaient rester attentifs, et c'est ce qu'ils ont fait. »

Davide Bramati, l'autre DS de Quick Step, a ajouté : « C'était la dixième étape du Tour et on sait que la fatigue se fait déjà sentir dans le peloton. » Geraint Thomas a insisté : « Il fallait toujours être placé à l'avant et attentif. Ce coup de bordure pouvait se produire à n'importe quel moment. » Egan Bernal a renchéri : « On voulait pouvoir profiter de toutes les situations possibles. » Ces déclarations confirment une vigilance accrue des équipes leaders, prêtes à exploiter la moindre opportunité offerte par le vent.

L'Autre Bataille : La Domination de Jumbo-Visma

Logo de l'équipe cycliste Jumbo-Visma

En marge de la déconvenue de Pinot, une autre équipe a brillé lors de cette étape : Jumbo-Visma. Il ne faut pas chercher l’équipe qui a amassé le plus de prix depuis le départ de Bruxelles ! 66.000 euros, accessoirement. C’est évidemment les Jumbo-Visma. Déjà vainqueur à Bruxelles des deux premières étapes, puis par Groenewegen à Chalon, l’équipe hollandaise a encore frappé. Et cette fois par Wout Van Aert qui a coiffé Elia Viviani sur la ligne d’Albi.

Ce n’est que mérité pour le Belge, étoile mondiale du cyclo-cross, surdoué du vélo en général et qui avait déjà fini 2e à Colmar. « C’est la cerise sur un très joli gâteau, dit-il. Je profite pleinement de cette première partie du Tour. » Parmi la petite trentaine de coureurs qui ont eu la bonne idée de monter dans le bon train, les sprinters ne manquaient pas. Matthews, Sagan, Viviani, Ewan. Et Wout Van Aert. Le jeune Belge, plein champ, a résisté jusqu'au bout à l'Italien de Deceuninck. Viviani manque de peu son deuxième bouquet sur ce Tour. Pour la Jumbo-Visma, la fête continue : après Mike Teunissen, le chrono par équipes et Dylan Groenewegen, Van Aert offre à sa formation un quatrième succès en dix jours. Chez eux, la journée de repos s'annonce douce et savoureuse.

La Chute et l'Abandon de Pinot : Un Tour Mémorable et Cruel

Avant cette fin terrible, Thibaut Pinot avait connu un Tour de France déjà mémorable. Car avant son envolée dans le Tourmalet, avant de battre à la pédale le futur vainqueur Egan Bernal et de faire rêver les foules, le Vosgien avait connu une première désillusion avec cette bordure dans la 10e étape. Elle lui avait coûté 1'40 au général, à cause d'un mauvais choix dans un rond-point.

Ce Tour de France ne fut décidément pas banal. Particulièrement pour Thibaut Pinot, qui aura absolument tout vécu, avec le départ en grande forme, la bordure incompréhensible, la sublime victoire au Tourmalet et le rêve de succès final brisé par une blessure. France 2 diffusait un documentaire en immersion au sein de la Groupama-FDJ, au plus près de Thibaut Pinot, en témoin privilégié du désespoir terrible du Vosgien au moment de son abandon.

La Douleur à Valloire

Après l'arrivée de la 18e étape à Valloire, le coureur de 29 ans était en grande souffrance. "Put*** je me suis fait mal, confie-t-il alors à un membre du staff. Je pensais que c'était une contracture au début et puis en bas de la descente, je ne pouvais plus pédaler. C'est horrible." Pas de coup mais une douleur localisée au dessus du genou gauche. Qui lui a fait perdre le sourire.

Une Blessure Inédite

Pendant les premiers soins, il confie alors ne "jamais avoir eu ça" et sent l'inquiétude grandir. "Le Galibier? Tu as tellement mal aux jambes que tu n'y penses plus tellement. Mais dans les descentes… c'est horrible", se plaint le leader de la Groupama-FDJ. Au dîner, l'équipe n'est pas encore trop inquiète. Le coureur a, lui, perdu le sourire. Le lendemain, le pessimisme est déjà de mise. "Ce que j'en pense? Que c'est toujours pareil, qu'il y a toujours un truc pour me faire chier", regrette Thibaut Pinot, au moment du massage pré-étape.

Dans le bus, les consignes sont claires: "On va partir dans le même état d'esprit que d'habitude et on verra, au fur et à mesure qu'on avancera, résume le directeur sportif Philippe Mauduit. Thibaut, on ne tire pas de plans sur la comète, ni dans un sens, ni dans l'autre. On va voir comment tu vas avancer dans la journée." Il ne tiendra pas, contraint à l'abandon en pleine 19e étape. "Ça n'enlève rien à ce que tu as fait, tente de rassurer le manager général. Allez ça va aller." Le coureur s'effondre en larmes. "Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça?, s'insurge-t-il. Tout le temps pareil… Tu as tout bien fait, rien à te reprocher. Continue à faire tout bien et un jour où l'autre, ça va finir par s'ouvrir. Tu n'as pas le droit, t'es un grand, tu ne renonces pas. Tu n'as jamais renoncé, tu as toujours tout surmonté, tout ce qu'on t'a mis sur la gueule. Tu es presque au bout mon grand. On va y arriver, on ne va pas te lâcher. Tu es grand ce soir. Cela dévaste c'est sûr. Mais tu vas te poser, t'exprimer, cela va s'évacuer. Tu l'as en toi ce truc, il n'y a pas 50 mecs qui l'ont en eux. Tu vas avoir raison. C'est normal que tu en aies marre. Tu n'as pas à te cacher ou avoir honte. Tu as tout donné." Un discours fabuleux. La suite fut difficile, entre câlin émouvant avec ses coéquipiers et passage obligatoire devant les médias, en toute sincérité. Le rendez-vous est déjà pris pour l'année prochaine.

Conclusion Préliminaire : La Complexité du Cyclisme

L'épisode de la bordure et l'abandon de Thibaut Pinot illustrent la complexité du cyclisme professionnel. Entre préparation méticuleuse, lecture fine de la course, mais aussi la part d'imprévu et de malchance, chaque étape du Tour de France est un défi en soi. La capacité à réagir face à l'adversité, à maintenir le moral et à faire preuve de résilience sont des qualités essentielles pour les coureurs et leurs équipes.

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