La tonte des femmes à la Libération : une justice expéditive et sexuée

À la Libération, la France règle ses comptes : les femmes accusées de collaboration sont tondues en place publique. Un châtiment spectaculaire et sexué, décrypté par les historiens Fabrice Virgili et Sylvie Lindeperg. Une justice expéditive qui marqua durablement les corps et les mémoires à la fin de la Seconde Guerre mondiale. À la Libération, de nombreuses femmes accusées d’avoir collaboré pendant l’Occupation furent tondues en place publique. Ces accusations portaient notamment sur leurs relations sexuelles, réelles ou supposées, avec l'occupant.

Une photographie d'archives montrant des femmes tondues sur une remorque de camion, exposées au regard public en 1945.

La mécanique d'un châtiment corporel

Dans le montage d'archives, l'historien Fabrice Virgili, auteur de La France virile, explique pourquoi c’est par leur corps qu’elles sont punies. Il était considéré, détaille-t-il, « que leur engagement avec l'occupant est corporel, physique, amoureux, sexuel et que c'est aux armes de la séduction qu'il faut s'en prendre, d'où la tonte ». L’historien estime à 20 000 le nombre de femmes tondues partout en France à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En plus d’être tondues, les femmes sont parfois violentées, exhibées nues ou marquées de croix gammées. Fabrice Virgili analyse ce châtiment sexué infligé après quatre années d’Occupation : « Face à cette défaite profonde des hommes français, la Libération est aussi un moyen de réaffirmer finalement une virilité. Les hommes ainsi réaffirment leur pouvoir sur les femmes ».

La mise en scène de la honte

Ce cliché permet tout d’abord de saisir l’aspect théâtral de ces cérémonies. Il s’agit là en effet d’une véritable mise en scène, qui n’est pas sans évoquer les théâtres de foire ou les manifestations officielles. La remorque du camion fait ici office d’estrade, l’homme au tambour de bateleur, ceux qui tiennent l’écriteau de hérauts. Le corps des tondues est ici symboliquement nié, déféminisé. La chevelure, cette parure qui est comme la métonymie de leur nature dangereusement séductrice et immorale, est rasée dans une opération de purification. Parce qu’elle se déroule devant les habitants d’un village, elle constitue une réappropriation symbolique et officielle de l’espace public.

"Condamnées à mort. L'épuration des femmes collaboratrices 1944-1945", conférence de Fabien Lostec

Les coulisses d'une mémoire occultée

Ces tontes sont documentées en images, comme par le Comité de Libération du Cinéma Français (CLCF). Pourtant, elles ne sont pas montrées dans le film La Libération de Paris. L’historienne des images Sylvie Lindeperg explique : « Il y a finalement un consensus au sein du CLCF sur le fait qu'il faut montrer une image radieuse et héroïque de la libération de Paris, qui mettent en valeur la Résistance, mais également la population parisienne. » À l’époque, peu de voix condamnent ces actes et certains titres de presse les cautionnent même.

On estime que 20 000 à 40 000 femmes accusées à tort ou à raison de collaboration avec l’occupant allemand auraient été tondues en France entre le milieu de l’année 1944 et la fin de 1945. Dès les premiers jours de la Libération, avec une seconde vague importante au retour des prisonniers de guerre et des requis du S.T.O. Publiques par définition puisque la punition et les punies doivent être vues, les tontes et par là même les tondues sont presque toujours photographiées.

La construction sociale de la collaboration féminine

Dans le documentaire La France de l’épuration, l’historienne Michelle Perrot, 17 ans à l’époque, témoigne : « J’étais ahurie ; ces femmes, je ne les connaissais pas, mais elles n’habitaient pas loin de chez moi. Les voir avec ces hommes qui se foutaient d’elles, les humiliaient… J’étais forcément de leur côté. »

Fabrice Virgili précise : « Dans la moitié des cas, les écrits de l’époque évoquent une "collaboration horizontale", c’est-à-dire des femmes ayant eu des relations intimes avec l’ennemi. Mais il faut rappeler qu’à cette époque, nous sommes dans une société où il est difficile de penser que la femme peut avoir des engagements politiques. On peut donc imaginer que le nombre de femmes tondues pour des raisons sexuelles ou morales ait été surestimé, et que certaines partageaient plutôt les idéaux nazis. »

La portée symbolique de l'épuration extra-judiciaire

Elle n’était pas prise par un tribunal. C’est un geste illégal… perçu à l’époque comme légitime. Il est le résultat d’une décision mûrie à bas bruit pendant l’Occupation. Les tontes des femmes ont une dimension spectaculaire. C’est un moment collectif, on les fait circuler dans la ville, on les prend en photo. Cela fait véritablement partie des activités de la Libération, avec les bals populaires ou les cérémonies aux morts. Il y a des cris, des insultes, des violences. C’est, pour la foule, un exutoire.

Les membres de la Résistance, accompagnés par les habitants qui ont signalé le comportement de la femme, vont la chercher chez elle. Elle est amenée dans un lieu de détention provisoire, par des personnes détentrices de l’autorité. Le groupe décide de lui raser, ou non, les cheveux. On l’amène alors sur le perron de la mairie, sur une estrade, où elle est tondue devant la foule, soit par les membres de la Résistance, soit par un coiffeur réquisitionné pour l’occasion.

Illustration symbolique représentant le contraste entre la liesse populaire de la Libération et la violence subie par les femmes tondues.

Les racines de la violence de genre

Dans l’histoire, le fait de châtier une femme pour des questions sexuelles ou morales en lui coupant les cheveux a toujours existé. La chevelure est symboliquement perçue comme la menace, ou le moyen, de séduction. La particularité, ici, est l’échelle à laquelle ces faits sont pratiqués. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a eu des femmes tondues dans de nombreux pays européens. C’est une époque où les rapports changent, les femmes obtiennent le droit de vote. Dans l’acte de tondre, on peut y lire une manière de dire : les femmes s’émancipent mais leurs corps restent sous le contrôle des hommes.

Cela fait penser à des pratiques de l’Ancien Régime où l’on condamnait différemment les personnes selon leur classe sociale. À la Libération, on s’en prend à celles et ceux qu’on a sous la main. Les hommes du gouvernement de Vichy, eux, sont partis, même si, comme l’industriel Louis Renault, fondateur de la marque automobile accusé de collaboration économique avec l’occupant, ils seront jugés plus tard. Les hommes ont été incapables de défendre leur patrie, battus en quelques semaines, en 1940. La Libération est l’occasion de restaurer l’honneur viril d’un pays battu, occupé.

Le silence des victimes

Oui, il y a malheureusement infiniment peu de témoignages. Leur voix, c’est celle de la honte, du déshonneur. Les journalistes de l’époque n’allaient pas la chercher. Elles ont un statut ambigu, victimes et coupables. Un de ces rares témoignages date de 2004, lorsque l’une de ces femmes s’exprime à la télévision : à la Libération, elle avait 23 ans et était amoureuse d’un officier allemand, qu’elle finira par épouser.

Le regret de l'acteur Jean Rochefort, exprimé en 2009, illustre bien le choc ressenti par la jeunesse de l'époque : « J’ai 14 ans, c’est la Libération de Paris, je n’avais jamais vu de femme nue. La première fois fut donc une femme enchaînée, le crâne rasé, couverte de croix gammées et de crachats. À côté d’elle se tenait un de ces “héros” naissants comme les champignons après la pluie. Il tenait le bébé de cette jeune femme par les chevilles comme un poulet. La foule était ivre de haine. »

Une perspective historique sur l'épuration

L'examen des archives et des témoignages contemporains révèle une réalité complexe. L'épuration ne fut pas seulement une réponse politique à la trahison, mais un phénomène social profond enraciné dans des dynamiques de genre préexistantes. Les tontes, en tant que rituel d'humiliation, ont permis de réaffirmer des normes sociales ébranlées par l'Occupation. Les historiens comme Fabrice Virgili soulignent que ces actes, bien qu'extra-judiciaires, bénéficiaient d'une forme de validation populaire, les inscrivant dans le paysage culturel de la Libération au même titre que les célébrations festives.

La dimension spectaculaire et la mise en scène du corps féminin comme espace de punition révèlent une tentative de restauration de l'ordre patriarcal par la violence. L'absence de condamnation officielle de ces actes à l'époque, et leur occultation ultérieure dans les récits héroïques de la Libération, témoignent de la difficulté de la société française à intégrer cette part sombre de son histoire. En se concentrant sur les femmes, la foule a pu détourner son regard des complicités plus larges et institutionnelles, faisant de ces individus les boucs émissaires d'une nation en quête de rédemption.

Schéma explicatif des étapes de la

Le poids du regard et du jugement social

Le regard des contemporains, souvent partagé entre l'ah

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