
La série "Un village français", lancée par France 3, a su captiver un large public en retraçant le quotidien des habitants de Villeneuve, une sous-préfecture fictive du Jura, durant la Seconde Guerre mondiale. Dès son premier épisode en 2009, elle s'est imposée comme une chronique minutieuse et profondément humaine de la France occupée, s'étendant de 1940 jusqu'à la période d'après-guerre. Initialement prévue pour une soixantaine d'épisodes, la série en comptera finalement 72, témoignant de l'ampleur de son projet narratif.
La Trajectoire des Personnages : Entre Égoïsme, Amour et Engagement
Au cœur de cette fresque historique se trouvent des personnages dont les destins s'entremêlent et se transforment au gré des événements. Parmi eux, Hortense Larcher, interprétée par Audrey Fleurot, se distingue par son approche singulière du conflit.
Hortense Larcher : Une Passion Amoureuse au-delà de la Politique
Audrey Fleurot, qui incarne Hortense Larcher, décrit un personnage qui n'a "pas de conscience politique". Pour elle, la victoire ou la défaite importe peu ; son véritable problème est d'être arrachée à Heinrich. Hortense possède une dimension "assez égoïste", ses préoccupations étant très personnelles. La guerre a eu des répercussions intimes sur sa vie. Elle n'est pas patriote, elle est "juste amoureuse". Cette perspective permet d'explorer les motivations humaines au-delà des grands récits historiques, en se concentrant sur la résilience individuelle face à des circonstances extraordinaires.

La deuxième partie de la saison 6 voit Hortense vivre des événements éprouvants, notamment la scène où elle se fait tondre. Audrey Fleurot confie que, bien que cette scène soit "extrêmement attendue par les téléspectateurs", elle l'a vécue de manière plutôt "passive qu'active" en tant qu'actrice. Cependant, elle reconnaît la force de ce moment et l'importance de ne pas le "rater". Les téléspectateurs auraient sans doute été déçus si cette scène choc n'avait pas eu lieu. Quelque part, il y a un désir de voir Hortense "morfler un peu". Néanmoins, son maintien d'une grande dignité dans cette épreuve la fait presque "grandir". Hortense est dépeinte comme une "vraie amoureuse" qui assume pleinement ses actes, offrant une complexité à son personnage qui transcende les jugements simplistes.
Daniel Larcher : Un Vichyste Ordinaire Face à l'Humanisme
Le personnage de Daniel Larcher, remarquablement interprété par Robin Renucci, offre une trajectoire particulièrement intéressante. Pour Frédéric Krivine, le créateur de la série, Daniel Larcher est "un maire soucieux du sort de ses administrés mais… un vichyste ordinaire, un humaniste qui, en essayant sincèrement de limiter les dégâts, va se retrouver à collaborer". L'ambition était de montrer un "collaborateur ordinaire, auquel le téléspectateur est amené à s'identifier", contrastant avec les figures habituelles de résistants et de "méchants collabos" déjà vues à l'écran. Cette approche permet de dépeindre une France entre "gris clair et gris foncé", explorant les nuances de la collaboration et de la résistance.

Raymond Schwartz : Entre Reconstruction Économique et Carrière Politique
Raymond Schwartz, alias Thierry Godard, le patron de la scierie, est un autre personnage clé dont le parcours évolue significativement dans les dernières saisons. Dans la seconde partie de la saison 7, l'option Raymond est de "montrer la manière dont s'organise toute l'activité professionnelle" autour de sa scierie. Cette dernière fait travailler des prisonniers allemands et répond à d'importantes demandes de reconstruction des marchés américains. La France se reconstruit et Raymond est confronté à des rythmes de travail intenses et à des grèves. Une "pseudo-carrière politique" pourrait s'annoncer en parallèle, mais cela ne le "branche pas plus que ça". C'est Jeannine, jouée par Emmanuelle Bach, qui le pousse dans cette direction, pensant que c'est "une manière de récupérer des marchés et de faire du clientélisme". Raymond Schwartz, bien qu'étant un personnage central, voit sa conclusion ironiquement moins développée selon certains, les créateurs ne lui donnant "même pas la peine de lui offrir une conclusion correcte (voire une conclusion tout court)".
Lucienne et Suzanne : Engagement et Quête de Justice Sociale
Lucienne, l'institutrice insouciante, dont le premier épisode mémorable la voit en promenade avec les enfants de l'école quand l'ennemi débarque en juin 1940, est un exemple de la manière dont les vies sont bouleversées par la guerre. Plus tard, Lucienne devient un personnage "plus déconcertant", certains ayant eu du mal à la cerner et n'étant pas surpris par son suicide.
Suzanne Richard, incarnée par Constance Dollé, est quant à elle "dans la droite ligne de son tempérament, dans une espèce de recherche de justice sociale". Elle est politisée en raison d'une grève suite à un accident sur son lieu de travail et se positionne "pour la discussion avec le patronat", ce que refuse Anselme, interprété par Bernard Blancan. Ces figures illustrent les différentes formes d'engagement et de résistance face à l'oppression et aux injustices de l'après-guerre.
Le Limousin : Terre d'Accueil et de Tournage
Si Villeneuve est censée être une sous-préfecture du Jura, le décor de la série est en réalité… dans le Limousin. L'équipe de la série a noué des liens profonds avec cette région, qui a su les accueillir durant huit ans de tournage. "Un village français" n'existe que sous la forme d'un puzzle, avec des lieux de tournage dispersés. En Haute-Vienne, on trouve Eymoutiers pour la gare ou Chateauponsac pour le panorama sur le village visible dans le générique. Dans la Creuse, La Souterraine abrite la place du village et Châtelus-le-Marcheix le célèbre pont de la série. Ce pont, "fort symbolique", est un "lieu de démarcation filmé tout au long des saisons et qui sera réinvesti sous la forme d’un saut en avant dans le temps, à la fin de la série, pour mieux rappeler que l’histoire se construit en épisode dans des lieux de mémoire régulièrement visités".

Making of un village français
De nombreux membres de l'équipe ont exprimé leur attachement au Limousin. Thierry Godard, berrichon, connaissait déjà la région et y possède un "petit terrain inconstructible près du lac de Vassivières, pour se reposer". Il considère les lieux de tournage comme le "pont de Chauverne en Creuse" ou "La Varache près d'Eymoutiers" (un des lieux de tournage du maquis) comme ayant désormais une "résonance" pour lui.
Maxime Lefèvre, originaire de Paris et figurant maquisard depuis plusieurs saisons, apprécie le Limousin dans son ensemble, mais le lieu-dit La Varache est pour lui un endroit particulier où ils ont "passé trois semaines jours et nuits en figuration, à tourner tous les jours". Il trouve le "pays en général" très agréable, un changement bienvenu de sa vie parisienne, et apprécie la nature.
Patrick Figueras : Le Chef Cuisinier et l'Amoureux du Limousin
Patrick Figueras, le chef cuisinier de l'équipe, est une véritable figure du cinéma et de la série. Pour lui, le Limousin, c'est d'abord ces "fantastiques paysages verts". Il le décrit comme un "paysage à part" et le trouve "très jolie" même sous la pluie hivernale, avec ses "maisons basses dans lesquels il y a eu des gens qui travaillaient". Au-delà des paysages, ce sont "les gens du Limousin", les "vrais gens des petits villages", qui l'impressionnent par leur "constance" et leur "vraie intelligence", "celle des gens de la terre". Patrick Figueras, un périgourdin, va même jusqu'à déclarer qu'il aimerait vivre dans le Limousin, une région où il trouve "tout", y compris la possibilité de pêcher la truite, chose devenue rare en Dordogne. Son enthousiasme est tel qu'il ferait un excellent ambassadeur pour l'office du tourisme local.
Une Réussite Historique et Humaine
"Un village français" a été saluée pour sa capacité à "décrire une France entre gris clair et gris foncé", évitant les caricatures et les jugements anachroniques. La série a été considérée comme une "introspection de la société française durant cette période avec tous ses travers", notamment à travers les "procès dans la première partie de la saison" qui ont une "véritable utilité dans le sens historique du terme", avec des dialogues qui "synthétisent toutes les contradictions des français".
La mise en scène, avec ses flash-back "très réussis", contribue à une "reconstitution émouvante d'une époque difficile et encore un peu taboue de notre histoire". La série met en lumière le fait que "l'ennemi n'est plus l'occupant mais il est interne au pays, avec ses perfidies et son implacable pression sur ceux qui ont écrit l'histoire pendant près de 5 ans de guerre".
Malgré quelques réserves émises par certains téléspectateurs concernant les dernières saisons, notamment la saison 7, qui aurait présenté des "personnes et des scènes trop caricaturales, avec des longueurs", la série reste une "réussite" et "extraordinaire". Certains ont ressenti un "intérêt qui s'est émoussé au fil des épisodes", trouvant les flash-backs trop nombreux ou l'intrigue moins captivante. D'autres ont regretté que la fiction l'emporte parfois sur la reconstitution historique, avec des "gros défauts sur les dialogues avec des mots employés de notre époque".
Cependant, beaucoup ont "suivi tous les épisodes avec beaucoup de plaisir", trouvant "chaque personnage, au fond, quelque chose d'attachant". La reconstitution, de bout en bout, a été jugée "impeccable", permettant de "visualiser et aussi de mieux comprendre, l'être humain, sa grandeur et ses lâchetés". La série est considérée comme ayant fait vivre le "quotidien sous l'Occupation probablement comme aucune autre ne l'avait fait auparavant".
Une Œuvre à la Portée Internationale
"Un village français" n'est pas seulement une "exception française" ; elle a été "vue et appréciée à l’étranger", notamment par le cinéaste Brian de Palma. Il y a quelques années, il a été révélé que ce dernier travaillait à une adaptation aux États-Unis, avec le soutien du créateur de la série. Le nom de code de ce projet est "New Town", traduction littérale de Villeneuve. Il s'agirait de raconter le quotidien d'un village américain entre 1861 et 1865, pendant la guerre de Sécession, dans le Kentucky, un "état frontière où les tensions entre nord et sud étaient similaires, dit-on, à celles vécues en France entre zone libre et occupée". Un projet dont on espère l'aboutissement.

Les coulisses de la série : anecdotes et défis
Le tournage d'une série d'une telle envergure, s'étalant sur près de huit ans, est riche en anecdotes et en défis logistiques. Les équipes se sont attachées non seulement à la région mais aussi les unes aux autres, formant une "grande famille" où des "couples se sont d'ailleurs formés sur le tournage".
Un des défis majeurs a été la gestion des temporalités, avec des épisodes se déroulant en hiver mais tournés sous une chaleur étouffante, comme lors du tournage de la deuxième partie de la saison 7 à Crécy-la-Chapelle. Le rythme de diffusion, avec des pauses de plusieurs mois entre les différentes parties d'une même saison, a également pu frustrer certains téléspectateurs, qui se sont interrogés sur la nécessité d'attendre "plus de 2 ans à chaque fois pour pondre une saison" pour une série historique.
Malgré cela, la "qualité des acteurs se confirme" tout au long de la série, et la série a été saluée pour sa capacité à "susciter l'attachement pour certains personnages", même si certains ont ressenti que leur "aura" diminuait après le départ de l'envahisseur. La série reste un témoignage puissant de cette période complexe de l'histoire française, dont la résonance perdure bien au-delà de son dernier épisode.