L’art du poil : de la tonte ancestrale à la fibre technique

L'histoire des textiles est une odyssée qui lie l'humanité aux cycles de la nature. Des plaines arides de Mongolie aux sommets de la Cordillère des Andes, le geste de la tonte, bien que séculaire, demeure le point de bascule entre la survie animale et l'élégance humaine. Comprendre la fibre, c'est comprendre la manière dont le vivant se protège des éléments pour finir par envelopper nos propres corps.

La tonte, un rituel de survie aux confins du monde

Si vous voyagez en Mongolie au début du printemps, vous allez voir un rituel qui va vous surprendre : la tonte des chameaux. Les chameaux de Bactriane, même s'ils sont moins imposants que nos amis les dromadaires, semblent énormes avec tous leurs poils. Mais dès qu'on les tond, c'est une toute autre chose. Avant de perdre un peu de leur splendeur, il faut les attraper, et ce n'est pas une chose simple.

Le rassemblement dans l'enclos est un passage obligé. Ils viennent de passer tout l'hiver à faire à peu près ce qu'ils voulaient, c'est-à-dire manger et discuter ensemble. Maintenant, les propriétaires veulent récupérer ce poil de qualité. La partie physique débute. Impossible de les tondre debout, le chameau n'est pas coopératif, loin de là. Il faut donc l'attraper, l'entraver et le coucher par terre. Le lasso est nécessaire pour le séparer du groupe, mais comme il n'a aucune raison de se laisser faire, le chamelier se retrouve inévitablement en ski nautique derrière la bête. Amateurs de sensations fortes… Puis avec une autre corde tenue par les deux extrémités, il faut tourner le plus vite possible autour de l'animal. Une fois les quatre pattes réunies, il ne reste plus qu'à le faire basculer.

Tonte traditionnelle d'un chameau de Bactriane dans les steppes mongoles

Il est donc nécessaire de l’entraver fermement en maintenant la tête hors de portée d'une éventuelle morsure. La tonte peut débuter. Les ciseaux "locaux" entrent en scène, et c'est au plus près de la peau qu'il faut couper pour récupérer ce précieux poil. Du sang coule de temps à autre, pauvre animal ? Mais non, les tiques gorgées de sang sont coupées en deux, car invisibles sous la laine, d'où ces pseudos hémorragies. Il est hors de question de faire du mal aux animaux, c'est la richesse de l'éleveur. Une fois libéré, il rejoint les autres dans l'enclos. Une fois toutes les bêtes passées à la tonte, le troupeau sera relâché dans les pâturages du désert de Gobi. Cette activité durera une bonne quinzaine de jours. Des tondeurs sont spécialement engagés pour cette courte saison. Sinon, le poil va se détacher doucement, perte sèche pour l'éleveur. Il faut compter 1,5€ du kg, pour un poids de 5 à 10kg par chameau. La laine sera transformée pour être traitée, et vous pourrez la retrouver sous forme de gants, chaussettes, châles… Une laine très chaude et surtout très douce.

Le cycle de la laine : du mouton à la fibre traitée

Dans le dernier article, nous avons examiné la vie quotidienne des moutons de la ferme tout au long de l'année - de la boue au printemps à la tranquillité de l'étable en hiver. Aujourd'hui, nous allons voir ce que devient la laine à partir du moment où elle quitte le dos d'un mouton. La tonte est la première étape essentielle du processus de traitement de la laine et un élément important du soin des moutons. Il est généralement effectué une ou deux fois par an, en fonction de la race et de la qualité de la toison. Les moutons à laine fine sont généralement tondus une fois par an, tandis que les moutons à poils plus grossiers ou plus longs sont tondus au printemps et à l'automne.

Si les moutons ne sont pas soignés, leur laine peut s'emmêler, s'alourdir et empêcher la croissance d'une nouvelle couche de haute qualité. Le processus lui-même consiste à installer les moutons dans une position stable et à utiliser des machines électriques ou des cisailles spéciales pour retirer la laine en unités aussi grandes que possible. Un tondeur expérimenté effectuera l'ensemble de l'opération rapidement et en douceur afin que l'animal ne souffre pas et que la toison obtenue soit de la plus haute qualité. La qualité de la laine est influencée par un certain nombre de facteurs : de la constitution génétique d'une race particulière à la nutrition, la santé, les niveaux de stress, la propreté de l'environnement et les soins généraux. Le temps joue également un rôle. Par exemple, des conditions humides et boueuses prolongées peuvent détériorer la clarté et la texture de la toison. Seul un mouton en bonne santé et bien traité produit une laine fine et uniforme adaptée à la transformation.

transformation de la laine de mouton à Saint-Sauves d' Auvergne

Immédiatement après la tonte, la laine est nettoyée des débris les plus grossiers tels que le foin, le fumier ou les morceaux de paille. Il est ensuite trié en fonction de sa qualité, de sa couleur, de sa finesse, de la longueur de ses fibres ou de sa brillance. Les parties de meilleure qualité sont utilisées pour la production de textiles fins, tandis que le reste peut être utilisé pour l'isolation ou le feutre, par exemple. La laine est ensuite lavée à la main ou très délicatement dans une machine à laver avec l'eau tiède, idéalement avec du sel ou de la soude. De l'eau chaude ou une manipulation imprudente entraînerait la détérioration de la laine. Le processus de lavage élimine également la lanoline, une graisse naturelle qui protège le pelage du mouton de l'humidité. Il est également utilisé, par exemple, dans les cosmétiques naturels ou les détergents pour le linge. Après le séchage, la laine est traitée par peignage ou par cardage - le cardage adoucit et ébouriffe la laine, tandis que le peignage redresse les fibres et assure leur résistance et leur brillance. Il est ensuite temps de teindre la laine. Traditionnellement, on utilise des teintures naturelles, mais de nos jours, il est également courant d'utiliser des teintures artificielles douces. La laine n'est teintée qu'après avoir été nettoyée et assouplie, afin que la couleur pénètre uniformément dans les fibres. Après avoir été nettoyée, triée et peignée, la laine de mouton est prête à être filée - un processus qui transforme les fibres libres en un fil résistant qui peut être tissé ou tricoté.

Diversité des fibres animales et spécificités techniques

Toutes les types de laine ne sont pas identiques. Il existe différents types de laine, qui se distinguent par leur finesse, leur longueur, leur élasticité et leur utilisation. La laine mérinos, provenant de moutons principalement élevés en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Amérique du Sud, est très fine, douce et ne mord pas. Elle est donc idéale pour les vêtements portés directement sur le corps - T-shirts, sous-vêtements ou vêtements de sport fonctionnels. Elle est respirante et régule parfaitement la température. La laine issue de la race tchèque traditionnelle Wallachia est plus épaisse, robuste et a une texture particulière. Elle est idéale pour le feutrage, la fabrication de tapis, de couettes ou de rembourrages isolants.

Au-delà de la laine de mouton, d'autres fibres animales offrent des propriétés uniques :

  • L'Alpaga : Fibre issue des poils de l'alpaga, mammifère de la famille des camélidés. Tondu tous les 1 à 3 ans, il produit 2 à 3 kg de poil par an. C'est une fibre chaude, résistante, légère, douce et thermorégulante, souvent utilisée pour l'habillement de luxe.
  • Le Mohair : Provient de la chèvre angora. La laine est récupérée par la tonte ou l’épilation, à raison de deux fois par an. Souple, léger et isolant, il est très apprécié pour les accessoires et couvertures.
  • La Vigogne : Mammifère de la famille des camélidés, vivant dans la Cordillère des Andes. On récolte environ 300 grammes de toison tous les deux ans. Ses fibres extrêmement fines (10 à 12 µm) en font une matière d'un luxe absolu.
  • Le Chameau : Les poils sont collectés lors de la mue ou tondus une fois par an. Utilisé pour l'habillement et même le spatial (combinaisons), il est isolant, confortable et anti-acariens.
  • Le Cachemire : Provient de la chèvre cachemire soumise à des températures extrêmes de -30 à -40°C. On récolte 150 g de poils par chèvre et par an. Il est léger, très chaud et d'une douceur inégalée.
  • Le Lama : Évoluant sur les hauts plateaux andins, sa fibre est résistante et hypoallergénique, utilisée tant pour l'habillement que pour l'ameublement.
  • Le Guanaco : Proche cousin du lama, sa fibre est fine et thermorégulante, destinée à un marché de luxe confidentiel.
  • L'Angora : Fibre provenant des poils de lapins angora. Souple et léger, il est issu d'une mutation génétique permettant d'obtenir un poil très long.
  • Le Yack : Provenant des hautes terres du Tibet, sa fibre est écologique, isolante et résistante, idéale pour les vêtements de haute performance.
  • La Soie : Fibre protéique issue du cocon du ver à soie. Très longue (jusqu'à 150m), elle est légère, brillante et antibactérienne.
  • Le Byssus : Également appelée soie de mer, cette fibre provient de sécrétions de certains mollusques bivalves dans la Méditerranée.

Schéma comparatif de la finesse des fibres animales (en micromètres)

Économie pastorale et résilience face aux éléments

Élever des chameaux juste pour la laine ne serait pas rentable, ce sont avant tout des éleveurs. C'est un animal de viande que l'on retrouve en boucherie. En Mongolie, les 30% de nomades n'ont aucune envie de devenir sédentaires dans une ville sans caractère. Donc, vers septembre, une partie du cheptel sera vendu, en général les animaux âgés. L'état en achètera une partie qu'il stockera dans de grands entrepôts frigorifiques répartis dans les différents districts. Cette pratique a pour but de limiter l'impact du Dzud sur le prix de la viande. Le terme de Dzud est plus utilisé pour des conditions météorologiques particulièrement froides qui rendent le pâturage impossible.

La gestion des troupeaux est une science de la survie. Chaque fibre, qu'elle soit issue du mouton, de la chèvre cachemire ou du chameau de Bactriane, porte en elle la mémoire des climats extrêmes. La laine n'est pas seulement un matériau naturel, c'est aussi une merveille fonctionnelle. La constitution génétique d'une race, sa nutrition, sa santé, ses niveaux de stress et la propreté de son environnement sont autant de paramètres qui définissent la qualité finale du produit. Les conditions humides et boueuses prolongées peuvent détériorer la clarté et la texture de la toison, tout comme l'absence de soins peut provoquer l'emmêlement des fibres.

La poétique du textile : entre le réel et le songe

Le rapport entre l'homme et sa toison n'est pas uniquement utilitaire. Dans la littérature, comme dans le recueil Éloges publié aux éditions de la NRF, le poil et la laine deviennent des métaphores de la condition humaine. "Nos mères vont descendre, parfumées avec l’herbe-à-Madame-Lalie… Les toiles empesées qui traînent par les chambres un doux bruit de tonnerre…". Ce recueil composite, lié à Éloges, se construit au fil des publications. Il y a une résonance entre la rugosité de la tonte, la dureté de la vie nomade et la douceur d'une fibre qui, une fois traitée, offre une "fraîcheur de linges à nos tempes".

L'Europe saigne à vos flancs comme la Vierge du Toril. Les cavaleries encore sont aux églises de vos pères, humant l’astre de bronze aux grilles des autels. Et les hautes lances de Bréda montent la garde au pas des portes de famille. Mais plus d’un cœur bien né s’en fut à la canaille. Le poème Vents publié aux éditions Gallimard en 1946, ou encore le recueil Exil (1944), témoignent de cette quête de grandeur dans les lieux vains et fades où gît le goût du monde. "Ma gloire est sur les sables ! J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables. Douceur d’agave, d’aolès… fade saison de l’homme sans méprise !".

Illustration stylisée représentant la transition entre la fibre brute et le tissu raffiné

Dans la maturité d’un texte immense en voie toujours de formation, les mots ont mûri comme des fruits, ou mieux comme des fibres : à même la sève et la substance originelle. L'édition originale d'Oiseaux publiée à Paris en 1962, avec des eaux-fortes de Georges Braque, souligne cette affinité profonde entre l'homme et les éléments : "Soleil de l’être, Prince et Maître ! nos œuvres sont éparses, nos tâches sans honneur et nos blés sans moisson : la lieuse de gerbes attend au bas du soir." La terre a dépouillé ses graisses et nous lègue sa concision. À nous de prendre le relais ! Sécheresse, ô faveur ! honneur et luxe d’une élite ! Dis-nous le choix de tes élus… Sistre de Dieu, sois-nous complice. La chair ici nous fut plus près de l’os : chair de locuste ou d’exocet ! Quand la sécheresse sur la terre aura tendu son arc, nous en serons la corde brève et la vibration lointaine.

L'étude des fibres animales, de la laine la plus commune au cachemire le plus rare, nous renvoie à cette nécessité de la concision. Tout comme le tondeur mongol doit, avec une précision chirurgicale, libérer l'animal de son poids pour valoriser sa richesse, le poète cherche dans la langue cette fibre pure, débarrassée du superflu. Le cycle de la production textile, depuis le pâturage dans le désert de Gobi jusqu'à la filature industrielle, est une métaphore de la culture elle-même : une transformation constante, un tri sélectif, un nettoyage des impuretés pour ne garder que l'essentiel, ce qui est "doux, thermorégulant, hydrophile, isolant thermique" et, par-dessus tout, biodégradable.

La laine de mouton, avec ses fibres à écailles composées de kératine, est une merveille fonctionnelle. Qu'elle soit issue des moutons mérinos d'Australie ou des chèvres cachemire de Mongolie, elle incarne la résilience. Elle est le fruit d'une adaptation aux températures extrêmes, une barrière naturelle contre le froid et l'humidité. En comprenant le processus de transformation - du désuintage à la carbonisation, du tri à la filature - nous redécouvrons le prix de ce que nous portons. Le luxe de la vigogne ou la robustesse de la laine Wallachia ne sont que des variations d'une même volonté : celle de protéger le corps tout en honorant la source animale qui nous permet de traverser les hivers de l'histoire.

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