Vercors : Stratégies de résilience face au réchauffement climatique et renouveau des pratiques agricoles

Le massif du Vercors, territoire de moyenne montagne aux écosystèmes fragiles, se trouve en première ligne face aux mutations climatiques contemporaines. L'élévation globale des températures, particulièrement marquée durant la saison estivale, combinée à une stagnation, voire une diminution des précipitations annuelles, engendre un déficit hydrique croissant. Ce phénomène impacte directement la pousse de l'herbe, pilier fondamental de l'économie locale. Dans ce contexte, les acteurs du Parc naturel régional du Vercors déploient des stratégies d'adaptation novatrices, articulées autour de l'agroécologie, de la préservation du patrimoine végétal et d'une gestion concertée des ressources naturelles.

Paysage de prairies et alpages du Vercors

L'adaptation des systèmes d'élevage face à l'aléa climatique

Dans le Vercors, l'élevage repose sur la valorisation de la ressource herbagère, essentielle à l’entretien des prairies et alpages du territoire. L’autonomie fourragère permet aux fermes de nourrir leurs troupeaux grâce au foin et au pâturage. Les fermes achètent à l’extérieur les concentrés dont les animaux ont besoin en complément, dans la mesure où très peu de cultures de céréales sont possibles sur le plateau. Le changement climatique se manifeste par une hausse générale des températures, surtout estivales, et les précipitations n’augmentant pas, par une diminution du bilan hydrique. Les conséquences se font ressentir sur la pousse de l’herbe. Cela remet en question l’autonomie fourragère et la stabilité des exploitations.

L’enjeu est donc de sécuriser la production de fourrage pour maintenir l’alimentation des troupeaux et de renforcer la résilience des systèmes fourragers. Des leviers d’adaptation à court et moyen terme sont à identifier collectivement. Pour engager cette réflexion à l’échelle du territoire, un travail en groupe a été initié. Un séminaire “Changement climatique dans le Vercors : quelles adaptations pour les élevages ?” s’est tenu le 25 mars 2022 à Saint-Agnan-en-Vercors.

Le réseau « Alpages sentinelles » joue ici un rôle moteur. Déployé sur tout le massif des Alpes, il vise à suivre, comprendre et anticiper les effets du changement climatique sur les alpages. Il a la particularité de faire travailler ensemble chercheurs, techniciens et alpagistes pour récolter et mettre en partage la connaissance. Sur le Vercors, quatre alpages font partie de ce dispositif : La Molière, Darbounouse, Grande Cabane et Jocou. Des suivis météorologiques et des relevés terrain sont faits chaque année pour étudier l’évolution des conditions d’exploitation des alpages.

Vers une diversification floristique des prairies

Face au changement climatique, deux projets complémentaires accompagnent les éleveurs dans l’amélioration de la résilience de leurs prairies, qu’elles soient temporaires ou permanentes. Le projet « Prairies multi-espèces - Vercors », débuté au printemps 2025, vise à accompagner les éleveurs du Vercors dans le choix de « mélanges » floristiques multi-espèces alliant performance fourragère (production et qualité), résistance à l’excès d’eau en hiver et à la sécheresse en été, économie en intrants, potentiel mellifère accru dans des mélanges multi-espèces (adjonction) ou en bordure de prairies temporaires (bandes fleuries). Les suivis floristiques et fourragers des bandes seront assurés par le Parc du Vercors et la Chambre d'agriculture.

Le projet s’appuie sur un groupe d’éleveurs motivés pour mettre en place des essais de prairies longue durée (5 à 7 ans). Il nécessite des rencontres individuelles avec chaque agriculteur et de réaliser le tour des parcelles avant l’établissement de préconisations. Parallèlement, le Parc du Vercors travaille de concert avec le Syndicat Interprofessionnel du Bleu du Vercors-Sassenage et le SIVER pour valoriser les prairies naturelles dans les exploitations relevant de l’AOP. Une enquête a été réalisée en 2018, et certaines parcelles ont été visitées avec l’INRAE et la chambre d’agriculture de la Drôme. Les données de recherche récoltées seront bientôt analysées, et des diagnostics approfondis seront menés sur six exploitations volontaires.

Schéma illustrant la diversité des espèces dans une prairie résiliente

La valorisation du patrimoine végétal domestique

Face aux défis du changement climatique et à l'uniformisation croissante des variétés végétales, le Parc naturel régional du Vercors s'engage dans une démarche de préservation et de valorisation de son patrimoine végétal domestique. Depuis les années 1950, la tendance était clairement à l’érosion et à l’uniformisation des variétés végétales. De nombreuses variétés anciennes considérées comme moins compétitives ont été peu à peu abandonnées et menacées de disparition. Alors que le choix de fruits et légumes présents sur nos marchés va en diminuant, on assiste depuis une ou deux décennies à une sensibilisation de l’opinion à ces questions et à la multiplication d’initiatives pour préserver le patrimoine végétal cultivé, notamment fruitier.

Avec l'expertise du Centre de ressources biologiques animales (CRBA), le Parc du Vercors a mené un vaste inventaire. Un inventaire du patrimoine domestique végétal du Vercors a débuté en 2022 notamment sur les secteurs des Quatre-Montagnes, du Royans-Isère et de la Gervanne. Les résultats obtenus seront valorisés dans les domaines de la production de semences et de l’aménagement du paysage. Face au constat d'une perte de 75% de la biodiversité alimentaire au XXe siècle, le Parc du Vercors a réalisé en 2022-2023 un vaste inventaire des variétés locales de fruits, légumes, céréales, vignes et plantes aromatiques. Cette initiative vise à redécouvrir et valoriser ces espèces traditionnelles, souvent mieux adaptées au terroir et plus résistantes aux changements climatiques.

Tu cultiveras des variétés rares dans ton potager

L'agroforesterie : le retour de l'arbre dans les champs

L’agroforesterie, mode d’exploitation des terres agricoles associant des arbres et des cultures ou de l'élevage, suscite de plus en plus d’intérêt depuis quelques années. La relation entre l’élevage et l'arbre est souvent abordée avec les éleveurs considérant l’ombre qu'il apporte, la protection contre le vent et le froid qu'il permet, ou encore la ressource alimentaire qu'il procure. Pour présenter les intérêts, des expériences et les conditions de réussite de l'agroforesterie, le Parc du Vercors et le Syndicat Interprofessionnel du Bleu du Vercors-Sassenage ont organisé une journée sur « l’intérêt de l’arbre dans les élevages de ruminants » en janvier 2021.

Nombreux sont les éleveurs désireux de planter des haies. Et ça tombe bien ! Dans le cadre du plan de relance du gouvernement, un programme « plantons des haies ! » permet d'accompagner techniquement et financièrement ces projets. Cette démarche s'inscrit dans une logique plus large d'agroécologie où les paysages agricoles deviennent des refuges pour la biodiversité. Le Parc du Vercors peut ainsi aider à animer des groupes de réflexion d’agriculteurs qui cherchent à faire évoluer leurs pratiques et à animer des opérations pilotes avec des agriculteurs volontaires.

L'excellence environnementale : le rôle des MAEC et des concours

Le Parc du Vercors s’engage à soutenir les actions en faveur d’une agriculture visant l’excellence en matière environnementale et énergétique. Opérateur d’un Projet Agro-Environnemental et Climatique (PAEC) depuis 2014, le Parc du Vercors accompagne les agriculteurs de son territoire dans le maintien et le développement des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement et des espèces qui y vivent. Les Mesures agro-environnementales et climatiques (MAEC) sont des outils permettant la mise en place de contrats pour les agriculteurs volontaires dans l’application d'actions concrètes telles que la fauche tardive, le maintien de prairies permanentes, la valorisation de surfaces de parcours. Les exploitants s’engagent pour une durée de 5 ans et reçoivent une compensation financière à la mise en place de ces mesures via la politique agricole commune (PAC).

En 2024, une nouvelle campagne de contractualisation s’ouvre sur différents secteurs du Vercors rendus éligibles en fonction des enjeux environnementaux. En 2023, 40 agriculteurs et 24 groupements pastoraux ont été accompagnés dans la mise en place de plans de gestion pastoraux au sein de zones Natura 2000 et dans les alpages collectifs du territoire.

Ce dynamisme se traduit également par des événements valorisants comme le concours local des « Prairies fleuries », organisé chaque année depuis 2010 dans un secteur différent du massif du Vercors. Ce concours valorise les bonnes pratiques des éleveurs en matière d’équilibre agro-écologique, et montre au grand public que des agriculteurs contribuent à la biodiversité. C’est aussi l’occasion pour les éleveurs d’échanger sur leurs pratiques.

Biodiversité et viticulture : le projet « Clairette de Die »

Le projet « Clairette de Die et biodiversité » a été initié en 2019 entre le Parc naturel régional du Vercors et le Syndicat de la Clairette de Die et des vins du Diois. Neuf exploitations viticoles des communes drômoises de la vallée de la Gervanne se sont engagées dans cette démarche de valorisation et de développement de la biodiversité sur leurs vignobles. Des solutions simples ont été mises en place : pose de nichoirs à mésanges et chauves-souris (800 sont déjà installés) ou planter des haies et des arbres isolés. Ces actions, qui font désormais l’objet d’un suivi par le Parc du Vercors et de nombreux partenaires, permettent de perpétuer ce patrimoine agricole favorable à la biodiversité.

Un diagnostic biodiversité plus approfondi se réalise plus précisément sur quatre de ces exploitations et le suivi de deux parasites (Cicadelle verte et Scaphoïdeus titanus) a également pu démarrer afin d’évaluer l’efficacité des auxiliaires de culture dans la lutte contre les maladies de la vigne. La volonté commune est de poursuivre et étendre le projet à l’ensemble de la zone d’appellation Clairette de Die.

Protection des espèces emblématiques : l'exemple de la Tulipe sauvage

La Tulipe sauvage (Tulipa sylvestris L. ssp. sylvestris) est une espèce messicole protégée à l’échelle nationale. Dans le département de la Drôme sur la commune de Die, près de 900 000 individus ont été inventoriés par le Conservatoire botanique national alpin (CBNA) en 2009. Face à un nombre croissant de demande de dérogation pour destruction de cette espèce protégée, un plan de gestion concerté pour concilier la préservation de la tulipe sauvage et le développement socio-économique local a été mis en place par les différents acteurs du territoire en 2010.

Le Parc naturel régional du Vercors a été défini comme coordinateur et animateur local, en lien avec la préfecture de la Drôme, le CBNA, la Communauté de communes du Diois et la ville de Die. La mise en œuvre du plan a abouti à la mise en place de panneaux de sensibilisation aux abords des parcelles fleuries, la réalisation d’enquêtes auprès de la population (habitants et touristes) et du monde agricole, et suivi de la tulipe sauvage. Après dix années de mise en œuvre, il a été décidé de renouveler ce plan d’actions et de l’étendre aux communes adjacentes. Il a été rédigé grâce à l'appui d'une stagiaire en forte collaboration avec la Communauté de communes du Diois et le Conservatoire botanique national Alpin, puis validé par le comité de pilotage en juillet 2022.

Une gestion globale pour un territoire en transition

La transition vers un territoire durable repose sur une approche holistique, incluant la réduction de la pollution lumineuse et une éducation active. Les éclairages publics et privés extérieurs entraînent des dépenses d'énergie importantes, ils génèrent également des impacts importants sur le vivant, puisque l'on parle de pollution lumineuse. Par chance, cette pollution est facilement réductible et non persistante. Grenoble-Alpes Métropole, les Parcs naturels régionaux de Chartreuse et du Vercors, et l'Espace Belledonne s'associent pour sensibiliser les acteurs privés à l’amélioration et la mise en conformité de leurs d'éclairages extérieurs, autant en zone urbaine que rurale.

En parallèle, l'implication des jeunes générations est primordiale. Trois classes ont décidé de se lancer dans le projet d’Aire terrestre éducative (ATE) cette année : une classe de primaire de Cognin-les-Gorges, une autre de Crest ainsi qu’une classe de 6e du collège de Monestier-de-Clermont. Une ATE, c’est un projet porté par une classe et son enseignant dans lequel les élèves réfléchissent collectivement à la préservation et la gestion d'un petit territoire naturel à proximité de leur école et décident d'actions à mettre en place.

Le Vercors invente ainsi son avenir à travers une aventure collective. Parce que le Vercors de demain s'invente aujourd'hui, la charte du Parc propose une direction pour œuvrer et construire une aventure partagée. Des habitants du Vercors - des professionnels parfois élus - apportent dans un court métrage leurs éclairages sur l'intérêt d'un Parc naturel régional et les bonnes raisons d'en faire partie. En privilégiant le collectif dans la réflexion, l’innovation, la mise en œuvre, le territoire démontre que l'adaptation au changement climatique est avant tout une démarche humaine, solidaire et ancrée dans le respect des cycles biologiques naturels.

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