Le marc de café, souvent relégué au statut de déchet après avoir servi à préparer notre boisson matinale, se révèle être une matière première d'une richesse insoupçonnée. Loin d'être une simple curiosité de divination, ce résidu de percolation recèle un potentiel extraordinaire pour l'agriculture urbaine et l'économie positive. Au cœur de cette transformation se trouvent des pionniers qui, à l'instar d'UpCycle en France et de plusieurs initiatives au Danemark, redonnent vie à ce matériau ultra-cellulosique pour cultiver des pleurotes, des champignons savoureux et polyvalents. Cette démarche s'inscrit dans une logique d'économie circulaire, où les sous-produits d'une industrie deviennent les ressources d'une autre, minimisant ainsi le gaspillage et maximisant la valeur.

L'Émergence d'UpCycle : Transformer le Déchet en Ressource
L'entreprise française UpCycle, fondée en 2009 par Cédric Péchard, a été l'une des premières à explorer activement le potentiel du marc de café pour la culture de champignons. Le projet initial visait à créer des liens entre différents systèmes agricoles, où les sous-produits d'une activité seraient réinvestis dans la culture d'une autre. Cet engagement en faveur du "zéro déchet" a guidé l'évolution de l'entreprise, qui a étendu sa récupération à d'autres matériaux comme les copeaux de bois et les fourrages excédentaires. Ces éléments, une fois épuisés en tant que substrat pour les pleurotes, retournent enrichir les terres agricoles avoisinantes sous forme de compost, bouclant ainsi la boucle de l'économie circulaire.
Arnaud Ulrich et Grégoire Bleu, figures clés d'UpCycle, incarnent cette philosophie en cultivant jusqu'à 500 kilos de pleurotes chaque semaine dans des locaux aménagés au cœur du marché de Rungis. Leur approche s'inspire des pratiques observées dans l'hémisphère sud, où le moindre déchet organique est valorisé pour l'agriculture vivrière. Le marc de café présente un avantage notable : il nécessite deux fois moins d'eau qu'un substrat traditionnel pour la culture des pleurotes, un atout considérable dans un contexte de raréfaction des ressources hydriques.

Le Modèle Économique Innovant d'UpCycle
L'originalité du modèle économique d'UpCycle réside dans sa capacité à transformer ses fournisseurs de matière première en clients. La startup propose aux entreprises des "crédits pleurotes", un abonnement mensuel qui englobe le service de récupération du marc de café, l'organisation d'animations pédagogiques sur les champignons et l'économie circulaire, ainsi que la distribution de kits de culture aux salariés. Cette initiative va au-delà de la simple valorisation d'un déchet ; elle contribue à la Qualité de Vie au Travail (QVT) des employés, comme le souligne Arnaud Ulrich, qui se réjouit de voir une soixantaine d'entreprises adopter leur protocole.
UpCycle s'adresse également aux bailleurs sociaux, en collaborant avec eux pour la création de caves de culture de pleurotes partagées. Ces projets visent à recréer du lien social autour d'une initiative concrète et gourmande. Actuellement, le chiffre d'affaires d'UpCycle, qui a doublé en 2019 pour atteindre 1,5 million d'euros, provient majoritairement de la vente de ses pleurotes. Ces champignons sont commercialisés auprès du grand public sous la marque "La Boîte à Champignons", distribuée dans des enseignes telles que Monoprix et Nature & Découvertes, ainsi qu'auprès de grands restaurants qui apprécient la texture ferme et la saveur suave de leurs pleurotes "Montecristo". L'un des défis futurs pour UpCycle est de lisser la demande, traditionnellement plus forte en hiver, afin d'assurer une écoulement plus régulier de sa production tout au long de l'année.
Le Danemark : Un Laboratoire d'Initiatives Durables
Au Danemark, l'économie circulaire et la lutte contre le gaspillage alimentaire sont également au cœur de nombreuses initiatives novatrices. Le restaurant associatif Rub & Stub, ouvert à Copenhague, illustre parfaitement cette tendance. Opéré par des bénévoles de l'organisation danoise à but non-lucratif Retro, le restaurant utilise les bénéfices générés pour financer des projets de développement en Sierra Leone. Sa mission première est de lutter contre le gaspillage alimentaire en récupérant les aliments encore consommables jetés par la grande distribution et l'industrie agro-alimentaire.
Restaurants administratifs : lutte contre le gaspillage alimentaire
La chef Ditte Jensen et ses 89 volontaires travaillent en étroite collaboration avec des distributeurs, des industriels et des banques alimentaires locales pour récupérer les surplus de nourriture, notamment les légumes "imparfaits" qui ne répondent pas aux critères esthétiques de la vente. "Au Danemark, on estime que 500 000 tonnes de nourritures sont jetées chaque année, dont une grande partie peut encore tout à fait être mangée," explique Ditte Jensen. Elle qualifie cette réalité d'"injuste et absurde, quand des milliers de gens meurent de faim". Le menu du restaurant est entièrement renouvelé chaque jour en fonction des arrivages, proposant une cuisine familiale et savoureuse qui séduit une clientèle soucieuse de l'éthique.
PermaFungi : La Résilience Urbaine Bruxelloise
À Bruxelles, PermaFungi incarne également cette dynamique de valorisation des déchets, en se concentrant sur la production de pleurotes gris bio à partir de marc de café. Fondée par deux individus partageant une passion pour le développement durable, l'un ayant travaillé aux Petits Riens et l'autre étant ingénieur agronome ayant exploré la permaculture en Asie du Sud-Est, PermaFungi est le fruit de mois de tests et de recherches. L'entreprise, qui a bénéficié d'une bourse de 6200€ du Village partenaire de Saint-Gilles, s'inscrit dans l'économie sociale, employant déjà cinq personnes.

PermaFungi a calculé que si tout le marc de café de Bruxelles était récupéré, il serait possible de produire environ 3 000 tonnes de pleurotes annuellement. L'objectif à terme est de commercialiser 300 kg de champignons et une centaine de kits par mois. La production est un processus simple : le marc de café bio, récupéré quotidiennement dans les magasins Exki de la capitale, est mélangé à de la paille et du mycélium de pleurotes acheté au laboratoire Mycelia de Gand. Après une période d'incubation de 2 à 3 semaines, durant laquelle le mycélium colonise le substrat, la fructification intervient en 4 à 5 jours, permettant la première récolte. Martin Germeau, co-fondateur, insiste sur l'importance de cette démarche : "L'idée, ce n'est pas seulement de faire des champignons, mais de montrer qu'on peut faire quelque chose de positif pour l'environnement." PermaFungi s'inscrit ainsi dans le concept de "résilience urbaine", visant à rendre les villes plus durables et résistantes face aux chocs, qu'ils soient économiques ou liés à la délocalisation des savoir-faire.
La Boîte à Champignons : L'Expertise Parisienne du Marc de Café
En région parisienne, La Boîte à Champignons, filiale champignonnière de Kroptek, a fait du marc de café sa spécialité. Face à l'engouement croissant pour la réduction des déchets et l'économie circulaire, cette entreprise s'est concentrée sur la collecte et la transformation des biodéchets de café moulu. La Boîte à Champignons récupère le marc de café auprès de ses partenaires à Paris et en Île-de-France, le transforme en un substrat sans produits chimiques, idéal pour la culture des champignons.
Le processus débute par une évaluation sur site pour déterminer le volume de marc de café et l'aménagement de l'entreprise, afin d'établir un plan d'action personnalisé pour une gestion efficace des déchets. Des collecteurs spécialisés acheminent le marc de café vers le site de transformation toutes les deux semaines. Les partenaires reçoivent des rapports mensuels détaillant le traitement de leurs déchets et leur impact environnemental, et bénéficient de "crédits pleurotes" mensuels en guise de récompense pour leur participation.
L'adhésion à La Boîte à Champignons constitue une initiative concrète en matière de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE). L'entreprise aide les organisations à se conformer aux réglementations sur la gestion des déchets, en leur fournissant des données précises sur les quantités de déchets organiques traitées, les produits valorisés, l'utilisation des ressources et la superficie des sols agricoles régénérés grâce au compost issu des champignons. De plus, ce programme offre une solution pour se conformer à la loi AGEC (Loi anti-gaspillage pour une économie circulaire). Les partenaires bénéficient également d'avantages pratiques, tels que la livraison de champignons frais pour leurs restaurants d'entreprise, ajoutant une touche locale et durable à leur offre culinaire. Des kits de champignons "DIY" sont également proposés pour des ateliers de team building, renforçant l'engagement des équipes.
L'utilisation du marc de café comme substrat améliore significativement la qualité et le rendement des champignons. Il apporte de la matière sèche et de la cellulose, nutriments essentiels à leur croissance. Cette composition unique permet aux champignons de ne pas libérer d'eau pendant la cuisson, préservant ainsi leur goût riche et leur texture charnue, appréciée des grands chefs. Après des années de recherche, La Boîte à Champignons a perfectionné ses recettes de substrat à base de marc de café, obtenant des rendements impressionnants.
Le Marc de Café : Une Mine d'Or Sous-Utilisée
Seulement 1% du café est utilisé pour préparer une tasse de café, faisant du marc de café l'une des ressources les plus sous-utilisées au monde. Cette plante, hautement bioactive, génère des sous-produits riches en antioxydants, acides gras, esters diterpéniques, protéines, sucres et autres composés bénéfiques pour la santé. En ouvrant une nouvelle bioraffinerie, certaines startups visent à transformer ce marc de café, traditionnellement considéré comme un déchet, en produits alimentaires et cosmétiques. Les ingrédients alimentaires potentiels incluent des fibres prébiotiques, des antioxydants, des colorants naturels, des émulsifiants et des agents d'encapsulation pour les bioactifs et probiotiques.
Gastronomie et Durabilité au Danemark : Un Engagement Profond
Le Danemark se distingue par sa culture gastronomique axée sur la durabilité, l'innovation et l'émergence de nouvelles idées. Le pays est à l'avant-garde de l'avenir de l'alimentation, comme en témoignent plusieurs initiatives remarquables. L'Association "Fra Grums til Gourmet" à Aarhus a développé une méthode ingénieuse pour recycler le marc de café des bars locaux en le transformant en substrat pour la culture de pleurotes. Ces champignons sont ensuite livrés aux restaurants, vendus aux particuliers, ou utilisés dans d'autres projets. Le groupe de volontaires organise également des ateliers et des conférences sur la durabilité.

Au-delà du marc de café, d'autres projets illustrent cet engagement. Des centaines de milliers d'abeilles prospèrent sur le toit du Scandic Hotel Aarhus City, produisant 200 kilos de miel frais pour le restaurant de l'hôtel chaque année. Le projet social "Bybi" à Copenhague, quant à lui, implique la communauté locale dans la production de miel et la vente de produits apicoles, dans le but de contrer le déclin des abeilles et de favoriser la biodiversité.
La ferme urbaine ØsterGro, nichée sur les toits de Copenhague, cultive des légumes, des fruits, des herbes biologiques et des fleurs comestibles. Elle abrite une serre, un poulailler et plusieurs ruches. Les produits de cette ferme sont dégustés chez Gro Spiseri, un restaurant situé dans une serre chaleureuse.
En 2020, le guide Michelin a reconnu l'avant-garde de la gastronomie durable danoise en attribuant un nouveau symbole de durabilité à 11 restaurants. La liste des 14 restaurants danois qui font des progrès significatifs en matière de durabilité inclut Gastromé à Aarhus, où Søren Jakobsen et William Jørgensen cultivent des légumes de saison dans le potager du restaurant, à seulement 15 minutes des tables.
Le marché alimentaire de Reffen, sur l'île de Refshaleøen à Copenhague, est également un exemple de durabilité. La majorité du marché est construite à partir de matériaux recyclés, et les étals sont fabriqués à partir de vieux conteneurs maritimes. Une attention particulière est portée à la réduction du gaspillage alimentaire et de la consommation d'énergie.
L'application danoise innovante "Too Good To Go", désormais disponible dans plusieurs pays, permet aux consommateurs de commander des repas à prix réduit composés de restes d'aliments provenant de cafés, restaurants et supermarchés, évitant ainsi qu'ils ne soient jetés.
Les supermarchés danois adoptent également des pratiques plus durables. LØS-Market, une supérette qui vend des produits sans emballage, encourage ses clients à apporter leurs propres contenants. Wefood, le premier supermarché danois de ce type, vend des marchandises dont l'emballage est endommagé, l'étiquetage erroné ou la date de péremption dépassée, offertes par d'autres grandes surfaces ou entreprises.
Le système de consigne national est très efficace au Danemark : neuf bouteilles ou canettes de boissons sur dix sont retournées ou réutilisées, permettant aux consommateurs de récupérer de l'argent en rapportant leurs emballages. En 2019, Carlsberg a même lancé la première bouteille de bière durable au monde, fabriquée à partir de fibres de bois issues de sources durables et entièrement recyclable.
Enfin, la mission de BuggingDenmark est d'intégrer les insectes comestibles dans la culture culinaire et la production alimentaire future. Les insectes sont élevés dans la première ferme urbaine d'insectes du Danemark, située au nord-ouest de Copenhague, ouvrant la voie à une alimentation plus verte et résiliente.