Le monde des semences, souvent méconnu du grand public, est pourtant au cœur d'enjeux économiques, environnementaux et sociétaux majeurs en Europe et particulièrement en France. De la réglementation stricte des variétés commerciales à la liberté des semences paysannes, en passant par l'émergence controversée des nouvelles techniques génomiques (NGT), ce secteur est en pleine mutation et soulève de nombreuses questions.
Le Cadre Réglementaire des Semences : Un Marché à Deux Vitesses
Aujourd'hui, le marché des semences est caractérisé par une dualité réglementaire. Pour les professionnels, l'accès aux semences est en principe restreint aux variétés répertoriées dans le « catalogue officiel des espèces et variétés cultivées ». Chaque nouvelle variété y est inscrite par décision du Ministère de l’Agriculture. Cette inscription implique des standards et des critères précis, souvent axés sur le rendement quantitatif. Les professionnels ne peuvent ni revendre leurs semences ni avoir accès à des variétés non référencées, ce qui, pour certains acteurs, constitue une situation "ubuesque".

En revanche, la vente des semences est libre pour les particuliers. Ils peuvent acheter et utiliser librement des semences paysannes, ce qui ouvre la voie à une plus grande diversité et autonomie. Cette disparité est un point de friction pour ceux qui réclament une libéralisation des semences pour tous. L'industrie agroalimentaire est perçue comme "cadenassant l’offre de semences disponibles", privilégiant des standards "non ou peu reproductibles" et "une certaine vision d’un modèle alimentaire tourné vers le rendement quantitatif au détriment du qualitatif", comme le souligne Ananda Guillet, Président de Kokopelli.
L'intérêt pratique pour le consommateur d'accéder à des fruits et légumes issus de semences libres est notable. D'après Ananda Guillet, une tomate issue d'une variété ancienne cultivée en agroécologie peut être "dix fois plus rentable et productive" qu'une tomate issue de variétés industrielles axées sur de hauts rendements.
L'Émergence des Nouvelles Techniques Génomiques (NGT) : Progrès ou Danger ?
L'Union européenne se trouve à un carrefour avec l'introduction des nouvelles techniques génomiques (NGT) dans l'agriculture. Ces "nouveaux OGM" suscitent une controverse importante. L'accord trouvé début décembre vise à permettre le développement de certaines plantes provenant de NGT, dans l'espoir qu'elles puissent s'adapter au changement climatique, supporter la sécheresse, et être plus résilientes aux espèces nuisibles et aux maladies. Certains y voient un outil essentiel pour la sécurité alimentaire.
La Nature des NGT et Leurs Potentiels
Contrairement aux Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) classiques, les NGT ne font pas appel à des gènes étrangers à l'espèce modifiée, mais restent "au sein d'une même famille végétale". La technique phare est CRISPR-Cas9, surnommée "ciseaux moléculaires", qui permet de cibler et de modifier des séquences précises du génome. Ses promoteurs la présentent comme une avancée "propre, rapide et sans danger".
Par exemple, les NGT pourraient permettre de développer "des tomates moins vulnérables aux pucerons" ou "du blé plus résistant aux sécheresses". Le Parlement européen précise que "l’objectif des nouvelles règles est de rendre le système alimentaire plus durable et plus résilient en développant et en donnant accès à des variétés végétales améliorées qui résistent au climat et aux organismes nuisables, donnent des rendements plus élevés ou nécessitent moins d’engrais et de pesticides".
Les Controverses et les Risques Évoqués
Malgré l'enthousiasme de certains, les détracteurs des NGT mettent en garde contre des risques potentiels pour la santé et l’environnement, qui seraient "mal évalués". Isabelle Goldringer, généticienne et agronome à l'INRAE, tempère l'optimisme en soulignant que "ce n'est pas parce qu'on cible un endroit précisément que c'est complètement sécurisé". Elle rappelle que "des effets non-intentionnels sur d'autres gènes restent possibles" et que l'ANSES, l'agence sanitaire française, a elle-même indiqué qu'il "n'était pas possible d'écarter des risques pour la santé et l'environnement".
Un point d'inquiétude majeur réside dans la réglementation européenne qui distingue deux catégories de NGT. Les plantes ayant subi moins de 20 modifications génomiques - soit la quasi-totalité de celles actuellement développées - seront exemptées d'évaluation, de traçabilité et d'étiquetage. Aucun État membre ne pourra s'y opposer. Pour Vincent Lucchese, journaliste au média Reporterre, cela signifie que "demain, dans le supermarché, vous aurez des tomates, des pommes, des poissons, et vous ne pourrez pas savoir s'ils ont été modifiés génétiquement".
Derrière cette libéralisation, on retrouve l'ombre des "quatre géants du secteur - Bayer-Monsanto, BASF, Syngenta et Corteva - [qui] contrôlent 60 % du marché mondial des semences et ont tout intérêt à voir l'Europe s'ouvrir". La brevetabilité des NGT est une autre source d'alarme, car elle permettrait à ces multinationales de "réclamer des royalties à tout agriculteur utilisant une plante modifiée - voire contaminée à son insu".

Les agriculteurs lorrains expriment des opinions contrastées. Gérard Léonard, agriculteur et administrateur dans un institut privé de recherche agricole, y voit un bénéfice pour la profession : "Il faut arrêter d'avoir peur des avancées scientifiques. Il faut 10 ans de croisement pour aboutir à une nouvelle variété. Avec les nouvelles techniques génomiques on espère tomber à 5 ans." Antoine Clavel, producteur lorrain et vice-président des Jeunes Agriculteurs du Grand Est, partage cet espoir, soulignant l'importance du progrès génétique pour l'adaptation au changement climatique et la diminution des traitements phytosanitaires. Cependant, il s'inquiète des "hausses de charges conséquentes" si les nouvelles variétés deviennent "trois fois plus cher qu'avant".
À l'opposé, les producteurs en agriculture biologique sont dubitatifs. Tristan Choné, producteur de céréales et viande près de Toul, estime que "on cherche à détourner les vrais leviers et remplacer les techniques durables par des pseudo-solutions techniques. C’est source d’une grande dépendance à la fois aux firmes et à la fois aux industries". Il conclut : "On n'a pas besoin de produire plus, on a besoin de rééquilibrer nos systèmes agricoles. Ça va faire tourner qui ? Des semenciers, des vendeurs d’engrais, des vendeurs de tracteurs, des vendeurs de béton et le paysan là-dedans, il ne gagnera rien."
Il est à noter que la législation ne s'appliquera pas sur les plantes et les semences biologiques.
L'Agroécologie et les Semences Paysannes : Alternatives et Résistance
Face au modèle que ses critiques jugent réductionniste, l'agroécologie est défendue comme une approche systémique. Isabelle Goldringer explique que "la génétique cherche à tout mettre dans un seul génotype, l'agroécologie cherche à diversifier". Cette approche inclut le mélange de variétés, les associations céréales-légumineuses, et l'utilisation de semences paysannes adaptées aux contextes locaux, offrant une "résilience bien supérieure face aux aléas climatiques".
L'Histoire et la Lutte pour les Semences Paysannes
Depuis des millénaires, les paysans ont sélectionné et échangé librement leurs semences, créant ainsi des variétés adaptées à leurs terroirs. Au XIXe siècle, cette pratique était courante en France. Cependant, l'industrialisation de l'agriculture au XXe siècle a "bouleversé cet équilibre", favorisant des variétés homogènes et productives, mais "dépendantes des intrants chimiques". Cette évolution a conduit à "une perte de biodiversité et une dépendance accrue des agriculteurs envers les entreprises semencières".

Des mouvements de résistance ont émergé dès la fin des années 1980, en France et à l'échelle internationale. Des figures comme Vandana Shiva, militante pour la libération des semences, ont mené des campagnes importantes. En France, des collectifs comme la Confédération Paysanne se sont mobilisés contre les OGM et pour la liberté de semer. L'association Kokopelli, très médiatisée pour ses procès contre des semenciers professionnels, vend des semences de variétés non inscrites au catalogue, principalement à des jardiniers amateurs, et s'engage dans la libération des semences et de l'humus.
Le Réseau Semences Paysannes œuvre pour la réappropriation collective des savoirs de sélection et la défense des droits des paysans. Grâce à sa mobilisation, la loi française a évolué en 2011, reconnaissant les semences paysannes et le droit des agriculteurs à ressemer leur récolte pour 20 espèces, bien qu'avec une taxe à payer en contrepartie. Le Réseau Semences Paysannes organise des rencontres internationales, comme "Sème ta résistance", pour mettre en lien des agriculteurs du monde entier afin qu'ils "partagent leurs expériences à la ferme avec les plantes, et également leurs luttes pour le droit à cultiver les semences et variétés de leur choix".
L'Impact du Dérèglement Climatique sur la Filière des Semences
Le dérèglement climatique est une menace grandissante pour la production de semences, même en France, "premier exportateur mondial de semences et de plants". Une étude d'Axa Climate souligne que la production de semences va "se détériorer partout" à cause de ce phénomène.
La France consacre 380 000 hectares à la production de semences. Antoine Denoix, PDG d'Axa Climate, prévient qu'"en 2050, 60% de cette zone sera soumise à un risque très extrême. Les risques climatiques sont là". L'étude a analysé l'évolution de 18 espèces de légumes et de céréales, identifiant le manque d'eau et la hausse des températures comme les principaux risques. Les températures au-delà de 37 degrés, qui étaient "un jour sur dix aujourd'hui" dans la Drôme, pourraient devenir "une année sur deux après 2030".

Face à ce constat, les filières devront s'adapter, notamment géographiquement. Antoine Denoix estime que "le sud de la France sera particulièrement touché du fait de la hausse des températures et du risque de sécheresse en printemps et en été". Des cultures comme le maïs, traditionnellement cultivées dans le Sud-Ouest, "va remonter au nord de Paris", tandis que le trèfle, présent dans l'Indre et le Cher, "va remonter au niveau des Ardennes et du Pas-de-Calais". Le dérèglement climatique bouleverse également les dates des semis, qui deviennent "plus précoces". Pour le maïs, les dates de semi, auparavant "fin avril", seront "fin mars" dans les prochaines décennies.
Cette adaptation est complexe et souligne l'importance des discussions autour de la résilience des systèmes agricoles, que ce soit à travers les NGT ou les approches agroécologiques.