
Le miscanthus giganteus, cette graminée pérenne de la famille des Poaceae, souvent surnommée "herbe à éléphant", est une espèce hybride stérile et non invasive originaire d'Asie orientale. Elle s'impose progressivement comme une culture prometteuse, offrant des avantages agronomiques et écologiques significatifs, bien que ses nombreux usages soient encore méconnus d'une majorité d'agriculteurs. En France, la surface cultivée en miscanthus connaît une croissance annuelle d'environ 10 % depuis cinq ans, atteignant aujourd'hui près de 6 400 hectares, principalement au nord de la Loire. Cette expansion témoigne de l'intérêt croissant des producteurs, qui voient dans cette culture une source de diversification de leurs activités et de leurs revenus, ainsi qu'une écologisation de leurs pratiques agricoles.
Un Intérêt Agronomique et Écologique Incontestable
Le miscanthus se distingue par ses vertus agronomiques et environnementales. C'est une plante qui se développe quasiment en circuit fermé, réduisant considérablement les besoins en intrants. Les exportations annuelles en nutriments sont très faibles (50 à 80 kg d'azote, 5 à 10 kg de phosphore et 70 à 120 kg de potassium par an). En effet, les feuilles tombées sont décomposées en humus, tandis qu'une grande partie des éléments nutritifs contenus dans les cannes migre dans les rhizomes à la fin du cycle végétatif, où ils sont stockés durant la période hivernale. Au printemps suivant, ces nutriments sont réabsorbés par les racines et remobilisés pour la photosynthèse et la production de nouvelles cannes.
Cette autonomie en fait une culture particulièrement intéressante pour la transition agroécologique. Elle contribue à la lutte contre l'érosion des sols en constituant un couvert en hiver et améliore la structure du sol en augmentant la teneur en matière organique, réduisant ainsi le ruissellement. Les pertes d'azote par lixiviation sont faibles, ce qui rend l'implantation du miscanthus pertinente dans les zones de captage pour faire face aux problèmes de qualité de l'eau. De plus, elle favorise la biodiversité en servant d'habitat pour la petite faune et les auxiliaires de culture. Des parcelles de miscanthus abritent désormais de la biodiversité, notamment des oiseaux et du gibier. Ces plantes sont également efficaces pour étouffer les adventices réputées difficiles à éliminer, telles que les orties, les renouées et les chardons.

Le cycle de production du miscanthus s'étale sur 20 à 25 ans, offrant une récolte annuelle possible dès la troisième année. Cette pérennité, combinée à une faible exigence en temps de travail après l'implantation, en fait une option attrayante pour les céréaliers cherchant à diversifier leurs assolements. Depuis que les surfaces implantées en miscanthus sont assimilées à des surfaces d'intérêt écologique (SIE), la plante trouve naturellement mieux sa place dans l'assolement des exploitations.
Une Diversité de Débouchés Industriels et Énergétiques
La structuration de la filière et la diversité des débouchés industriels et énergétiques valorisent très bien les cannes récoltées à la sortie de l'hiver. Alain Jeanroy, président de France Miscanthus, souligne que les trois principaux débouchés les plus communs sont les productions de chaleur dans des chaudières poly-combustibles, les litières animales et le paillage horticole.
1. Énergie et Chauffage : Le pouvoir énergétique du miscanthus est équivalent à celui du bois, en faisant une excellente alternative pour le chauffage. Il est valorisé entre 110 et 120 €/tonne rendu chaufferie. L'utilisation d'un hectare de miscanthus produisant 10 T/ha pour alimenter une chaudière biomasse permet de substituer l'équivalent de 4 000 litres de mazout, contribuant ainsi à la transition énergétique en remplaçant une énergie non renouvelable par une énergie renouvelable. La rentabilité de la culture pour une valorisation interne est supérieure à la marge calculée en fonction du prix du mazout auquel elle se substitue. Les coupes annuelles sont destinées à des chaudières à biomasse pour déshydrater la luzerne et les pulpes de betteraves, par exemple.
2. Litières Animales : Le miscanthus offre une alternative intéressante à la paille pour les litières animales. Il est valorisé entre 140 et 160 €/tonne rendu ferme pour les litières pour bovins, chevaux ou volailles, et jusqu'à 300 €/tonne pour les litières dépoussiérées. Les effluents de bovins et avicoles collectés à base de miscanthus sont déjà réputés pour être de très bons gisements lorsqu'ils sont employés pour alimenter des méthaniseurs. Une récolte automnale, en vert, permet d'ailleurs d'envisager des utilisations alternatives du miscanthus, par exemple pour alimenter des stations de biométhanisation.
3. Paillage Horticole : Le paillage horticole valorise aussi très bien les cannes récoltées en copeaux, offrant une excellente alternative à l'écorce de pin. Étendues sur les sols, elles empêchent la croissance d'adventices et réduisent les besoins en eau des massifs. Le prix de vente pour le paillage horticole est estimé entre 25 et 30 €/m³, ou entre 250 et 500 €/tonne selon le packaging.
4. Matériaux Biosourcés : Le miscanthus n'a pas fini de révéler ses atouts. De récentes recherches et les retours d'expériences des producteurs enrichissent les travaux de recherche fondamentale et appliquée. Les cannes peuvent aussi servir dans la composition de matériaux biosourcés pour l'industrie automobile ou les matériaux de construction, comme la fabrication de parpaings ou de matériaux plastiques.
5. Alimentation Animale : Bien que les qualités nutritives des cannes n'équivalent pas celles d'un ensilage de maïs, de récentes recherches révèlent que cette plante pourrait entrer dans la ration des vaches laitières, avec des premiers essais concluants où elle a un rôle différent. Le miscanthus destiné à l'alimentation animale peut être valorisé entre 180 et 200 €/tonne rendu ferme.
"On ne va pas avoir de concurrence" : le miscanthus, atout stratégique pour les agriculteurs
Implanter et Entretenir une Parcelle de Miscanthus : Aspects Techniques et Économiques
L'implantation d'une parcelle de miscanthus nécessite une préparation minutieuse et un investissement initial. France Miscanthus offre un accompagnement technique pour les agriculteurs.
1. Préparation du Terrain et Implantation : L'implantation est assurée par des entreprises spécialisées (Novabiom, Rizosfer et Philippe Foucret) dotées de matériels spécifiques pour enfouir les rhizomes. La prestation de services s'effectue au printemps, de mars à mai, avec un matériel spécifique conçu pour enfouir 18 000 à 20 000 pieds/hectare. Le coût de l'implantation est d'environ 2 500 € à 3 000 € par hectare, amortissable sur 20 à 25 ans, durée de vie de la plante.
Il est crucial de choisir une parcelle propre pour l'implantation, avec un ameublissement de 15 cm au moins et un décompactage si nécessaire. Un labour d'automne ou d'hiver est conseillé, suivi d'un passage de herse rotative avant la plantation en avril-mai. La plante met quinze jours à un mois à lever, une période qui peut être stressante pour l'agriculteur en raison de la durée et de l'hétérogénéité potentielle de la levée.

2. Gestion des Adventices : Un point de vigilance pour cette culture est la gestion du salissement, notamment la première année, voire la deuxième si l'implantation est difficile. Un désherbage chimique est réalisé la première année (le miscanthus étant assimilé à du maïs), en pré et post-levée. Il peut être associé à un désherbage mécanique (faux-semis, herse étrille, houe, puis bineuse). Le désherbage est parfois encore nécessaire en deuxième année, mais ensuite, le miscanthus ne nécessite plus aucun produit phytosanitaire.
3. Fertilisation et Autonomie de la Plante : L'entretien de la fertilisation des plantations de miscanthus nécessite peu d'engrais. Comme mentionné précédemment, la plante se développe quasiment en circuit fermé, réduisant considérablement les besoins en intrants. Un suivi expérimental sur 8 ans en Centre Ardenne (2012-2019) a montré que bien que l'apport d'azote améliore les rendements obtenus au printemps, l'augmentation observée reste marginale et détériore plutôt que n'améliore la marge brute dégagée par la culture. Néanmoins, pour des récoltes automnales, l'apport d'azote peut augmenter significativement les biomasses sans modifier la qualité (teneur en cellulose), mais l'approche économique relativise cette observation.
4. Récolte et Stockage : La première récolte se déroule la seconde année, avec un rendement plein dès la troisième année. La coupe s'effectue à la fin de l'hiver ou au tout début du printemps, avant la reprise de la végétation, entre mars et avril. Avec un taux d'humidité à la récolte de 15 % (inférieur à 17 %), les cannes réduites à des tiges peuvent être broyées et stockées sans séchage. Le matériel nécessaire est facilement disponible, la récolte se faisant avec une ensileuse à maïs et un bec Kemper. Les rendements sont souvent au rendez-vous, entre 10 et 20 tonnes de matière sèche par hectare, avec des performances en exploitation plutôt de l'ordre de 10 à 13,5 tonnes de matière sèche par hectare pour des récoltes de printemps et d'automne respectivement.
Le stockage est un aspect important : il faut compter 30 m² sur 4 m de haut pour stocker 1 hectare de miscanthus. Des entreprises comme Novabiom s'engagent à libérer l'espace de stockage avant la récolte suivante. La masse volumique faible en vrac du miscanthus nécessite en effet des surfaces de stockage importantes.

Rentabilité et Modèles Économiques
La rentabilité de la culture de miscanthus est variable selon les débouchés. Les prix de vente du produit sont fixés en fonction des marchés concurrentiels. Il est valorisé entre 75 et 200 € la tonne, selon l'utilisation finale. Le seuil de rentabilité pour l'agriculteur est atteint à partir de 90 ou 100 €/tonne (marge lissée sur quinze ans).
Des entreprises qui implantent le miscanthus, comme Novabiom, proposent le rachat des récoltes des nouveaux producteurs de cannes, avec des engagements pouvant aller jusqu'à dix-huit ans. Toutefois, l'agriculteur reste libre de vendre à qui il le souhaite s'il trouve une valorisation plus intéressante.
Avantages et Contraintes du Miscanthus
Une étude réalisée par la Chambre d'Agriculture de Seine-Maritime dans le cadre du projet Innobioma a permis de synthétiser les atouts et les contraintes du miscanthus :
Avantages :
- Culture pérenne : Favorise la lutte contre l'érosion des sols car constitue un couvert en hiver.
- Potentiel de production important : En situation climatique favorable, la plante atteint rapidement une hauteur de 2 à 4 m et peut produire chaque année entre 10 et 20 tonnes de matière sèche par hectare.
- Besoins limités en intrants : Nécessite peu d'engrais et aucun produit phytosanitaire après les deux premières années.
- Temps de travaux réduits : Moins de temps de travail sur les terres après l'implantation.
- Stockage de carbone : Le miscanthus étant une culture pérenne stockant du carbone durant tout son cycle de vie.
- Culture favorable à la petite faune et aux auxiliaires de culture : Contribue à la biodiversité.
Facteurs Limitants :
- Implantation coûteuse : Le coût initial est d'environ 2 500 à 3 000 € par hectare.
- Culture très sensible à la concurrence les deux premières années : Nécessite une gestion attentive des adventices.
- Entrée en production deux ans après l'implantation : Deux années sans revenu initial.
- Masse volumique faible en vrac : Nécessite des surfaces de stockage importantes.
- Culture sensible au stress hydrique : Peut pénaliser le rendement.
- Implantation délicate : Nécessite le choix de bons rhizomes et de parcelles avec une faible pression de taupins.
Le Miscanthus et le Label Bas Carbone
La démarche visant à l'intégration du miscanthus à la mise à jour de la Méthode Grande Culture du Label Bas Carbone a débuté dès 2022 et devrait aboutir au second semestre 2024. Cette initiative permet d'ores et déjà la notification d'un projet Label Bas Carbone intégrant le levier miscanthus sur l'exploitation agricole. Seules les parcelles nouvellement implantées à partir de la notification du projet sont éligibles. Ainsi, toutes les parcelles implantées en miscanthus en 2024 seront prises en compte dans les réductions d'émission de gaz à effet de serre pour les projets notifiés la même année.
Le miscanthus étant une culture pérenne stockant du carbone durant tout son cycle de vie, la nouvelle Méthode Grande Culture prévoit une rémunération anticipée des crédits carbone engendrés par le miscanthus sur une durée de 20 ans, perçue de manière anticipée au terme de la 5ème et dernière année de projet. Le Label Bas Carbone permet une aide à la mise en place de pratiques améliorant l'empreinte environnementale d'une exploitation agricole. Cette reconnaissance renforce l'attractivité économique et environnementale du miscanthus pour les agriculteurs.
Aspects Légaux pour les Locataires
Pour les agriculteurs locataires de leurs terres, l'implantation de miscanthus requiert une attention particulière aux aspects légaux. Le miscanthus n'étant pas explicitement évoqué dans le Code rural, il convient de se référer à la jurisprudence. L'article L.411-29 du Code rural stipule que "le preneur peut, afin d'améliorer les conditions de l'exploitation, procéder soit au retournement des parcelles de terres en herbe, soit à la mise en herbe de parcelles en terres, soit à la mise en œuvre de moyens culturaux non prévus au bail".
Il est néanmoins impératif de prévenir le propriétaire un mois avant l'implantation par lettre recommandée. Le propriétaire dispose alors de quinze jours pour s'y opposer au tribunal. En l'absence de renouvellement du bail de la parcelle où la culture est implantée, aucune indemnisation n'est prévue pour l'exploitant, ce qui constitue un point de vigilance majeur pour les agriculteurs locataires.
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