Les pelouses calcaires, souvent appelées simplement "pelouses sèches", sont des écosystèmes exceptionnels, bien loin du gazon soigné de nos jardins. Elles représentent un biotope d'intérêt communautaire, essentiel à la préservation de la biodiversité, caractérisé par des conditions extrêmes qui façonnent une flore et une faune uniques. Ces milieux ouverts, autrefois plus étendus, subissent aujourd'hui une régression alarmante en raison de la fermeture progressive des milieux et de l'abandon de leur gestion traditionnelle.

Des Conditions Environnementales Rudes : Le Secret de leur Richesse
Les pelouses calcaires se développent sur des sols peu épais et perméables, posés sur une roche calcaire parcourue de nombreuses fissures. Cette porosité empêche la rétention d'eau, créant des conditions de sécheresse et de chaleur intenses, souvent qualifiées de quasi-steppiques. Ces sols sont également pauvres en éléments nutritifs essentiels pour les végétaux, tels que l'azote et le phosphore. La roche affleure fréquemment, exposant la végétation à un ensoleillement important. Ces contraintes écologiques extrêmes favorisent l'installation de plantes adaptées, dont beaucoup sont plus communément rencontrées dans les climats méditerranéens ou montagnards.
Là où le sol est le plus mince et la sécheresse la plus stricte, on observe l'apparition de plantes grasses comme les Orpins âcre et blanc, ainsi que des mousses et lichens qui teintent la pelouse de jaune et de rouge, entrecoupée par les dalles calcaires claires. Les champignons y sont également nombreux et variés, bien que discrets.
Une Végétation Spécifique et Résiliente
La végétation des pelouses calcaires est spontanée, herbeuse et rase. Les plantes qui s'y développent sont des spécialistes de ces milieux pauvres et arides. Il n'est pas rare d'y dénombrer plus de cinquante espèces de plantes sur dix mètres carrés, dont une forte proportion possède un grand intérêt patrimonial. En région Centre-Val de Loire, ces pelouses abritent à elles seules plus du quart des espèces protégées à l'échelle régionale.
Les espèces de ces pelouses, confrontées à des conditions extrêmes, ont peu de concurrence. En effet, pour la plupart des autres espèces, plus exigeantes, il n'y a pas ici assez d'eau, pas assez d'éléments nutritifs, trop de lumière et de chaleur. C'est donc aisément que la très belle Anémone pulsatille étale ses pétales violets autour de son cœur jaune d'or sur les pelouses calcaires.
La végétation typique de ces pelouses calcicoles varie en fonction de la pente et de l’épaisseur du sol. Ainsi, les graminées et les laîches forment le fond de la végétation des pelouses plus riches. Lorsqu’elles sont encore en bon état, elles sont accompagnées d’une grande diversité d’orchidées (Orchis militaire, Orchis singe, Orchis bouc, Ophrys abeille, Ophrys mouche, Ophrys frelon, Homme-pendu, etc.), de gentianes (Gentiane croisette, Gentiane germanique, Gentiane ciliée), du Cirse acaule, de la Centaurée scabieuse, de la Scabieuse colombaire, de la Primevère officinale, du Sainfoin et de bien d’autres espèces encore.

Lorsque ces pelouses s’enfrichent, elles peuvent contenir des espèces de lisière comme le Trèfle moyen, l’Orchis pourpre ou encore la Réglisse sauvage. Les pelouses xériques sont caractérisées par des graminées et des laîches (Brome dressé, Laîche humble, Seslérie, etc.), des sous-arbrisseaux (Thym précoce, Hélianthème des Apennins, Germandrées petit-chêne et des montagnes, Fumana couché), l’Ail à tête ronde, l’Anémone pulsatille, la Globulaire, la Véronique prostrée, le Lin à feuilles étroites, l’Épiaire dressée, l’Oeillet des chartreux, etc. Lorsqu’elles s’enfrichent, ces pelouses peuvent abriter également le Géranium sanguin, l’Aster linosyris, la Phalangère à fleurs de lis, le Fraisier vert, le Dompte-venin, le Buplèvre en faux, le Libanotis des montagnes, etc.
Les pelouses rupicoles hébergent la Seslérie, la Fétuque des rochers, la Fléole de Boehmer et diverses espèces très rares comme l’Armoise champêtre, l’Armoise blanche, l'Oeillet de Grenoble, la Lunetière, le Lychnis visqueux, l’Aster linosyris. Ces pelouses sont régulièrement accompagnées de genévriers communs qui leur confèrent une allure caractéristique.
Une Faune Adaptée et Endémique
Les pelouses calcaires sont également un habitat de prédilection pour une faune spécifique. L'Azuré du serpolet, par exemple, est une espèce bien particulière dont le développement dépend de la présence conjointe d'une plante des pelouses, l'Origan, et d'une fourmi rouge, Myrmica sabuleti. Les flambés et azurés de toutes sortes côtoient de nombreux criquets comme les œdipodes, aux couleurs éclatantes visibles seulement lorsque s’envolent ces insectes à ressorts. Le chant des cigales finit de donner aux lieux toutes les apparences du sud, soulignant le caractère méditerranéen de ces biotopes. Aux senteurs de l'origan, de la sarriette et de la sauge se mêlent le chant des grillons, criquets et sauterelles. Le genévrier et les orchidées sont les véritables emblèmes de ce biotope.

Les Différents Types de Pelouses : Une Mosaïque d'Habitats
Bien que l'on parle généralement de "pelouses calcaires", il existe en réalité une diversité d'habitats au sein de cette catégorie, chacun avec ses spécificités.
Les Pelouses Sèches Classiques
Ces pelouses se composent d’une végétation spontanée herbeuse et rase, poussant sur des sols perméables et exposés à la sécheresse et à la chaleur. Elles apparaissent parfois aussi sur le sol dénudé de nouvelles carrières d’exploitation du calcaire. Le sol est peu épais, la roche affleure, les conditions sont quasi steppiques.
Les Pelouses Rupicoles Calcaires
Les pelouses rupicoles calcaires sont des formations végétales pionnières à dominante de vivaces qui se développent sur les corniches et vires rocheuses des bordures de plateaux calcaires durs ainsi que sur les gros blocs rocheux détachés des falaises jonchant certains versants. Sur ces dalles, notamment en exposition sud, les contraintes écologiques sont extrêmes : sols squelettiques, déficit hydrique et ensoleillement important. L’abondance des espèces du genre Sedum donne habituellement à l’habitat sa physionomie caractéristique, complétée au printemps par la floraison discrète et fugace de quelques annuelles. Il s’agit de pelouses rases, écorchées et peu recouvrantes, dominées par les thérophytes et les chaméphytes crassulescents, souvent accompagnés par de nombreux lichens.
Ces pelouses rupicoles peuvent être confondues avec les pelouses thérophytiques (Thero-Brachypodion), dominées par les annuelles et les pelouses calcicoles xérophiles (Xerobromion erecti) composées principalement de vivaces. Les pelouses rupicoles constituent la première phase de végétalisation de la roche calcaire nue.
Les Pelouses sur Sables
Bien que distinctes des pelouses calcaires, les pelouses dites « sur sable » partagent de nombreux points communs en termes de conditions écologiques. Elles se rencontrent en bords de rivière, sur les alluvions déposées par le cours d’eau. Bien que balayé de temps à autre par les crues ou arrosé par les précipitations, ce sable très filtrant ne retient pas plus l’eau que le calcaire, si bien qu’il est le plus souvent d’une sécheresse extrême. Les conditions s’approchent donc de celles qui règnent sur les pelouses calcaires.
Contre toute attente, ces pelouses sont des habitats de prédilection pour de nombreuses plantes, parfois qualifiées de pionnières car elles sont les premières à s’installer sur ces milieux vierges, rajeunis régulièrement par le passage des crues. Sur les sables acides, c’est le Corynéphore blanchâtre, une autre graminée, qui s’installe. Les stades plus évolués, moins renouvelés par les crues ou moins entretenus par les lapins, sont constitués de plantes plus hautes comme l’Armérie des sables, reconnaissable à ses pompons roses, ou l’Armoise champêtre, qui font parfois ressembler la pelouse à une lande sèche.
Un habitat voisin se rencontre sur sables continentaux peu stabilisés dans le nord de la Vienne (Loudunais) - la pelouse pionnière à Corynéphore blanchâtre - dont la flore constituante emprunte de nombreux éléments à la flore dunaire littorale (Laîche des sables, Corynéphore, Silène conique, Silène à petites fleurs). Les pelouses pionnières sur sables présentent de fortes affinités avec les pelouses rupicoles vers lesquelles elles peuvent d’ailleurs évoluer en cas de piétinement excessif (stabilisation du substrat). La nature de la roche-mère et l’analyse de la flore suffisent en principe toutefois à les distinguer. On notera qu’un habitat équivalent se développe sur les dalles siliceuses, appartenant à l’association du Sedo albi-Veronicion dillenii.

Ces pelouses sur sable sont aujourd’hui présentes essentiellement sur les bords de rivières, comme la Loire (Îles de Bonny) et la Creuse, dans sa partie amont, mais aussi en Sologne, en Brenne et dans le Pays blancois, au sud de l’Indre. La plupart sont acides, tendance induite par l’acidité du sable, mais certaines contiennent un peu de calcaire, ce qui là encore a une incidence sur la végétation.
Une Origine Anthropique et une Histoire Récemment Bouleversée
Les pelouses calcaires, pour la plupart, ont une origine agropastorale et ont été façonnées par le pâturage de chèvres et de moutons. Nées d'un entretien pluriséculaire lié à un débroussaillage et à un pâturage mis en place par l'homme devenu sédentaire au Néolithique (environ 5 000 ans avant J.C.), elles occupaient encore jusque dans les années 1950 des surfaces beaucoup plus étendues. Les plateaux et pentes calcaires du Geopark ont été exploités par l'homme pendant des siècles pour y faire pâturer ses troupeaux de moutons et de chèvres. Au-delà du patrimoine historique et paysager qu'elles représentent, ces pelouses pentues, voire escarpées, ont une valeur écologique considérable.
Le pâturage qui permettait leur entretien a rapidement cessé après la seconde guerre mondiale, livrant les plus pauvres d’entre elles aux broussailles et aux fourrés, ou faisant de quelques autres des zones cultivées de façon intensive. L’étude de photographies aériennes et de cartes postales anciennes a permis de mettre en évidence la fermeture graduelle des milieux avec régression des milieux ouverts au profit de la progression des boisements. Cette constatation est confirmée par les inventaires de terrains. Les cartes postales anciennes confirment une fermeture relativement récente et progressive depuis le début du XXème siècle en lien avec l’abandon de la gestion.
Pelouses sèches : un réservoir de biodiversité aujourd'hui menacé
La Menace de l'Embroussaillement et du Boisement
La principale menace pour ces milieux jugés peu intéressants et souvent abandonnés est l’embroussaillement et l’évolution progressive vers le boisement. La végétation de la pelouse se modifie au profit d’espèces plus hautes, comme certaines graminées (Brachypode penné). Le sol s’enrichit, s’épaissit, retient davantage l’eau et devient propice à l’installation d’espèces buissonnantes. Au terme de plusieurs années, le Chêne pubescent ou d’autres ligneux comme le Prunellier, le Peuplier et le Robinier, sur les sols sableux, s’installent et la pelouse devient lentement forêt.
L’habitat d’intérêt communautaire est restreint à de très faibles surfaces à l’intérieur du périmètre du site Natura 2000. Suite aux inventaires des habitats, seuls 0,05 ha ont été classés en pelouses sèches, soit moins d’1 % de la surface totale du site. Ces espaces sont de plus fortement enclavés au sein du milieu boisé et semblent principalement entretenus par une fréquentation humaine. Aucune réelle gestion de ces milieux n’est actuellement mise en place. Ils sont donc dans un état nettement dégradé. Par ailleurs, au sein de la partie Ouest, des traces résiduelles de pelouses sèches existent au sein du milieu arbustif, signe que l’embroussaillement et la fermeture du milieu sont relativement récents.
Des Efforts de Préservation Nécessaires
Les pelouses calcaires, habitats naturels à fort enjeu en termes de préservation de la biodiversité, ont subi un fort déclin durant le siècle dernier. Elles constituent un habitat emblématique au sein de la zone de protection spéciale Natura 2000 « arrière côte de Dijon et de Beaune », nécessaire à l’accomplissement des cycles biologiques d’espèces d’oiseaux d’intérêt communautaire. La DDT a souhaité établir un diagnostic de l’évolution de ces milieux au sein de cette zone Natura 2000. Pour cela, elle a financé une étude réalisée par le bureau d’étude GEOFIT, associé au Conservatoire des Espaces Naturels de Bourgogne et au bureau d’étude Biotope. Cette étude a notamment confirmé la forte régression de ces milieux, depuis le milieu du dernier siècle. La nécessaire préservation des pelouses calcaires requiert notamment qu’elles soient prises en considération en amont de tout projet et aménagement (mesure d’évitement).
Dans la zone du projet, les pelouses calcicoles sont principalement situées dans la vallée de la Haute-Meuse et ses affluents, tant du côté français que du côté belge. On en trouve également dans une moindre mesure dans le sud de la Gaume, également de chaque côté de la frontière. Au total, c'est environ 104 hectares de cet habitat que l'on retrouve actuellement dans la zone du projet. L'objectif est d'en restaurer 70 hectares dont 15 hectares de nouvelles acquisitions.
Stratégies de Maintien et de Restauration
Pour maintenir la richesse écologique des pelouses sèches, un entretien est indispensable. Contrairement au gazon de jardin, la gestion de ces pelouses demande des approches spécifiques.
La Fauche Mécanique
La pelouse peut être fauchée mécaniquement, mais les résidus de la fauche doivent être retirés afin de maintenir la pauvreté du sol et lui conserver ses caractéristiques. Cela permet d'éviter l'enrichissement du sol, qui favoriserait l'installation d'espèces plus compétitives et la fermeture du milieu.
Le Pâturage Écologique
L’homme peut aussi recourir à un autre type d’entretien, beaucoup plus écologique, en installant des troupeaux de moutons ou de chèvres. Ces derniers, composant leurs repas en fonction de leurs goûts et ne dédaignant pas les jeunes pousses du prunellier ou de l’aubépine, empêchent ainsi l’envahissement de la pelouse par les buissons. Ce mode de gestion, renouant avec une activité traditionnelle pratiquée pendant plusieurs centaines d’années, permet l’expression d’une flore variée et redonne aux paysages ses allures d’antan.
L'Action des Lapins
Enfin, les lapins peuvent aussi, en broutant la végétation et en grattant le sol, contribuer au maintien des pelouses. Leur action participe à la perturbation du substrat, ce qui peut favoriser l'installation de plantes pionnières et empêcher le développement de la végétation ligneuse. Le passage répété d’engins, le surpiétinement, le pâturage intensif par des ovins ou des lapins des pelouses calcicoles xérophiles peuvent permettre, en mettant les sols à nu, le maintien ou l’extension de cet habitat, alors souvent associé aux pelouses thérophytiques.
Phénomènes Naturels
Certains phénomènes naturels peuvent enrayer cette évolution. Les pelouses sur sable ont en plus la particularité d’être soumises au régime de la rivière qu’elles bordent. Les crues balaient ainsi plus ou moins régulièrement leur surface, rajeunissant les milieux et empêchant l’installation de buissons et d’arbustes. Un phénomène identique est parfois joué par l’érosion sur les pelouses calcaires installées sur les coteaux exposés aux vents.
Les Menaces Spécifiques et la Vulnérabilité
La valeur biologique importante de ces 2 habitats en Poitou-Charentes est due à leur rareté intrinsèque et à leur faible superficie. D’un point de vue floristique, les pelouses rupicoles sont moins riches en plantes patrimoniales que les pelouses vivaces denses qu’elles jouxtent généralement. Néanmoins, la Mélique ciliée Melica ciliata, l’Orpin rouge Sedum rubens et l’Hutchinsie des pierres Hornungia petraea, espèces inscrites sur la liste rouge régionale, leur sont inféodées.
Les pelouses rupicoles, toujours très morcelées, se maintiennent assez bien en bordure de falaises ou sur les rochers. Dans le cas où elles sont imbriquées dans d’autres types de pelouses au sein d’ensembles pâturés, elles tendent à disparaître avec l’abandon du pâturage. La plus grande menace pour ce groupement reste aujourd’hui la surfréquentation de certaines zones pour les loisirs : véhicules tout-terrain, escalade, pique-nique, etc. Quant aux pelouses pionnières sur sables, leur principale menace tient à l’ouverture de carrières exploitant les sables calcaires. La reconversion de celles-ci en dépôts d’ordures sauvages ou en zones de loisirs (étangs d’agrément, circuits pour motos tout-terrain) représente également un avatar fréquent. Habitat très disséminé : les pelouses rupicoles ont leur fréquence maximale en 16 où les biotopes rocheux calcaires sont assez répandus et, à un moindre degré, en 86.