Le destin des royaumes est souvent tissé de courage et de tragédie, et peu de figures incarnent cette dualité avec autant de force que Baudouin IV de Jérusalem. Son règne, marqué par une maladie implacable, mais aussi par une détermination hors du commun, reste gravé dans l'histoire des croisades comme un témoignage de résilience face à l'adversité. L'histoire du capitaine, du chevalier, de la corvette impériale et de la jardinière se mêle à celle de ce jeune souverain, façonnant une épopée où la bravoure personnelle rencontre les défis géopolitiques d'une Terre Sainte en péril.

L'Avènement d'un Enfant-Roi : Le Calvaire et la Grâce
C'est en l'an de grâce 1174 que Baudouin IV, fils du roi de Jérusalem Amaury Ier, accède au trône où l'avait précédé son père et, avant lui, tant de princes chrétiens. Il a douze ans lorsqu'à la mort de son père la responsabilité du royaume chrétien de Jérusalem lui échoit. La date exacte de la naissance de Baudouin IV n’est pas connue, mais on l’estime autour de 1161, sous le règne de Baudouin III son oncle. Le lieu de sa naissance est lui aussi inconnu, on parle d’Ascalon ou Jaffa. Il est le fils du comte de Jaffa, Amaury, et d’Agnès de Courtenay, fille du comte d’Edesse (le comté est cependant tombé aux mains des musulmans depuis 1146) ; c’est donc un poulain, un Franc né en Terre sainte. Ses origines, par son père et sa mère, remontent jusqu’aux Ardennes, à l’Anjou et au Gâtinais, mais aussi en Orient même, l’Arménie étant la terre de deux de ses ancêtres.
Le Roi Baudouin était un enfant charmant, doué d'une mémoire remarquable et d'un esprit fin et brillant qu'avait cultivé son précepteur, l'archevêque de Tyr, Guillaume. Il ravissait tous ceux qui avaient la joie d'être des siens malgré un léger bégaiement qu'il tenait de son père. Les débuts de l’enfance de Baudouin IV sont heureux ; il a pour parrain le roi de Jérusalem lui-même, Baudouin III, et son père Amaury le garde très proche de lui, décidé à le cultiver. Ainsi, il lui donne comme maître Guillaume de Tyr. Ils exigent qu’Amaury la répudie pour l’élire roi et ainsi succéder à Baudouin III ; le comte s’exécute, Agnès quitte la cour. Toutefois, un autre malheur, bien plus grave tombe sur Baudouin alors qu’il n’a pas dix ans. Malheureusement on s'aperçut dès l'enfance qu'il était atteint du terrible mal de la lèpre. Ce mal n'empêcha jamais Baudouin de se comporter en roi.
L’Histoire du Roi Lépreux de Jérusalem – Baudouin IV – La Saga Complète
La Maladie et le Devoir : Un Roi au Front
La jeunesse de Baudouin est courte et amputée, mais il est tout de même éduqué comme un futur roi, y compris dans le domaine militaire, et plus que jamais chéri par son père. Son père, roi guerrier, doit gérer une situation de plus en plus tendue pour le royaume de Jérusalem, malgré les tensions chez les musulmans à cause de la rivalité croissante entre Nûr al-Dîn et Saladin, ce dernier étant solidement installé en Egypte. C’est justement alors qu’il organise une expédition contre Le Caire avec les Normands de Sicile que le roi Amaury Ier meurt, sans doute du typhus ! La nouvelle est tragique, pour sa famille mais également pour le royaume. Son successeur doit être son jeune fils Baudouin, mais il est jeune et surtout atteint par cette maladie honteuse et incurable, la lèpre. Il est tout de même élu par les barons, qui décident de trouver un bon mari à sa sœur Sibylle pour déjà préparer sa succession ; le choix se porte sur Guillaume « Longue Epée » de Monferrat.
Ce mal n'empêcha jamais Baudouin de se comporter en roi. Plus d'une fois Baudouin mena l'ost à la bataille, d'abord à cheval, puis dans une litière quand la maladie ne lui permis plus de tenir sur sa monture. Il combattra sans relâche son puissant adversaire. et une forte escadre égyptienne. Il se fait porter en civière. Le roi était lui-même le drapeau des Francs. Pendant quelques temps, c'est le comte de Tripoli qui assura la régence du royaume. Mais très vite, Baudouin prit en main le gouvernement et un de ses premiers soucis fut de préparer sa succession, ce qui est grande lucidité de la part d'une si jeune personne.
Il était hors de question que le malheureux puisse prendre femme et assurer une directe descendance à cause de sa maladie. Aussi Baudouin tenta d'assurer le mariage de ses soeurs, principalement de l'aînée, Sybille. Il la maria d'abord à Guillaume de Longue-Epée, marquis de Montferrat. Mais le puissant marquis piémontais mourut en son fief d'Ascalon, quelques mois après son arrivée en Terre Sainte, attaqué par de mauvaises fièvres.

Les Intrigues Politiques et les Défis Stratégiques
Le prétendant suivant fut l'un des fils du comte Robert de Béthune, grâce à l'appui du comte de Flandres, Philippe d'Alsace qui était venu en pèlerinage accompagné de toute sa maison. Le comte Philippe fit naître un espoir en Terre Sainte, où l'on espérait conjuguer la force venue d'Outremer avec le comte Philippe et la flotte byzantine qui se tenait prête à ce moment. Mais l'attaque prévue sur l'Egypte et l'empire encore jeune de Salah ad-Din n'eut point lieu, Philippe d'Alsace différant sans cesse son nécessaire engagement. Ce n'est point trop le salut du royaume qui était le soucis du comte d'Alsace, mais le désir de s'en emparer en mariant certains de ses vassaux aux héritières de la couronne.
Depuis l’avènement du royaume de Jérusalem, et en dehors des grandes campagnes autour de la Deuxième croisade, les relations en Terre sainte alternent entre trêves et chevauchées, ou razzias. La situation dans les terres d’Islam n’est pas plus simple qu’à Jérusalem après la mort de Nûr al-Dîn, au moment où Saladin a bien l’intention de lui succéder et de revendiquer ses possessions de Syrie. Ces divisions sont l’occasion idéale pour les Francs. Ils acceptent la demande d’aide d’Alep, cité qui refuse la tutelle de Saladin, et que ce dernier assiège à ce moment. L’expédition franque est menée par Raymond de Tripoli depuis le Krak, et le danger bien réel oblige Saladin à abandonner le siège d’Alep.
Jamais la maladie n'atteint le roi au point que celui-ci renonce à son devoir. Il se montre digne de ses ancêtres qui avaient fondé et défendu le royaume depuis l'arrivée des chrétiens en Terre Sainte. Il sut établir de profitables trêves avec le sultan Salah ad-Din et il sut mener les troupes en campagne quand cela s'avérait nécessaire. La première fois qu'il partit ainsi, à la tête de ses chevaliers, il n'avait que quatorze ans et revint victorieux et riche du butin amassé à travers le pays Damasquin.

Les Chevauchées Victorieuses et les Revers Amers
Quelques semaines plus tard, c’est Baudouin IV, quatorze ans à peine, qui prend la tête d’une chevauchée partie cette fois de Jérusalem ; le but de la razzia est la région de Damas. C’est une réussite, le butin est important. L’année suivante, été 1176, l’armée de Jérusalem se met à nouveau en mouvement, avec une fois encore le roi lépreux à sa tête. Rejointe par la cavalerie du comte de Tripoli, elle pille la Syrie du Nord avec le même succès que la région de Damas quelques mois auparavant. Les chevauchées victorieuses des Francs durant les années 1175-1176 sont dues à un vrai opportunisme, motivé par les problèmes de Saladin.
De plus, le royaume bénéficie toujours de son image et attire des chevaliers d’Occident, qui se veulent pèlerins mais qui sont surtout avides de gloire. Parmi eux, Philippe de Flandres, qui a beaucoup d’ambition mais peu d’habileté politique. Sa morgue et ses interventions dans la politique de la région font perdre au royaume latin la possibilité d’alliance avec l’Empire byzantin, affaibli après la débâcle de Myriokephalon (septembre 1176). Le roi Baudouin, rongé par la maladie, ne peut pas faire grand-chose contre ce turbulent ambitieux, qui menace l’équilibre même de la région. Le jeune monarque est en plus orphelin de Raymond III, qui a quitté la cour dans des circonstances mystérieuses.
Il mena bien d'autres équipées, défiant le mal et la souffrance. Sa plus belle victoire fut remportée alors que le gros de l'ost combattait au nord, aux côtés du comte de Flandres, Philippe d'Alsace. Saladin sachant la Palestine dégarnie l'envahit avec toute son armée. Le roi, rassemblant tous les hommes valides qu'il put trouver, partit à la rencontre du sultan, guidé par la Vraie Croix et par son courage. Il fut d'abord contraint de se réfugier dans la forteresse d'Ascalon, pressé par le grand nombre des sarrazins. Mais quand ceux-ci, confiants, se répandirent dans la campagne pour se livrer au pillage, Baudouin partit à leur poursuite avec ses chevaliers.
L’Histoire du Roi Lépreux de Jérusalem – Baudouin IV – La Saga Complète
La Bataille de Montgisard : Un Exploit Héroïque
Le comte de Flandres finit par persuader les barons de le suivre pour une expédition dans le Nord, qui doit être rejointe par le comte de Tripoli. C’est l’occasion rêvée pour Saladin, depuis peu de retour en Egypte. Le Sud du royaume franc est totalement dégarni, et le sultan lance son armée sur Gaza. Très vite, il atteint Ascalon et commence à piller la région. A Jérusalem, c’est la panique car on est conscient que ce qui reste d’armée n’est pas suffisant pour arrêter Saladin. Le roi Baudouin IV, « à moitié mort » selon un chroniqueur, a alors le courage et l’audace de convoquer ce qui lui reste de chevaliers et de se ruer au Sud. Il profite du fait que le sultan n’a pas assiégé Ascalon pour s’y réfugier. Saladin commet alors une erreur décisive : plutôt que de faire le siège de la cité, il décide de foncer au Nord, droit sur Jérusalem, sans laisser d’arrière-garde.
Ce sont quelques cinq cents chevaliers francs qui fondent sur l’armée musulmane, qui peine à manœuvrer à cause de la surprise. Le roi Baudouin lui-même participe à la mêlée en s’y jetant dès la deuxième vague. Saladin, menacé directement, doit donner l’ordre de décrocher. Au Nord, la situation est différente. La grande armée du comte de Tripoli et de Philippe de Flandres attaque la Syrie du Nord, encore secouée par des divisions et sur laquelle Saladin n’a pas réussi à mettre définitivement la main. Malgré leur nombre, les Francs échouent devant Hama ; ils se tournent alors vers Hârim, place forte musulmane qui n’est qu’à une trentaine de kilomètres d’Antioche. C’est un nouvel échec.

Fortifications, Trahisons et Renouveau du Danger
La grande victoire de Montgisard a permis au royaume latin de souffler un peu, Saladin ayant dû se replier en Egypte pour reconstituer ses forces. En quelques mois, des forteresses poussent un peu partout aux marges du royaume franc, avec principalement le Chastel-Neuf de Hunin et le Gué de Jacob (ou Chastellet). Saladin voit dans la construction de ce dernier une provocation et une violation des trêves, jurant de le raser jusqu’aux fondations. Mise en confiance par les fortifications, l’ost de Jérusalem fait route vers le Nord pour quelques chevauchées et pillages, mais elle est surprise à Panéas par Farrûkhshâh, neveu de Saladin. C’est une cuisante défaite, qui voit la mort du connétable Onfroi de Toron (avril 1179).
Cela a en plus la conséquence de réveiller Saladin, qui décide lui aussi de tenter quelques razzias en terre franque. Ainsi, il assiège Chastel-Neuf, mais c’est un échec. L’armée royale se rend dans la plaine de Sidon et y surprend une cavalerie musulmane, vite défaite. Trop confiants, les Francs ne sont pas en ordre de bataille quand Saladin en personne les surprend entre Marj ‘Uyûn et Beaufort ! C’est la déroute ! Cette défaite franque marque une période où le royaume est à nouveau en grand danger. Saladin met sa menace à exécution en assiégeant le Chastellet ; le 29 août 1179, le château des Templiers est pris, puis rasé, et ses occupants tous tués ou envoyés dans les prisons de Damas. Le sultan continue sur sa lancée en razziant les régions de Tyr et Beyrouth.
L’Histoire du Roi Lépreux de Jérusalem – Baudouin IV – La Saga Complète
Les Ambitions des Barons et les Incursions de Renaud de Châtillon
Les problèmes ne sont pour autant pas terminés pour les Francs. Le roi Baudouin est de plus en plus malade, et certains pensent déjà à sa succession, voire à l’obliger à abdiquer. L’intrigue se noue autour de sa sœur Sibylle, veuve de Guillaume de Montferrat depuis 1177, non sans avoir eu un enfant de lui, Baudouinet. Sibylle, influencée par sa mère Agnès de Courtenay, jette son dévolu sur un certain Guy de Lusignan, qu’elle épouse à Pâques 1180. Baudouin IV n’y peut strictement rien, même s’il n’est guère d’accord, et il ne peut compter sur l’appui de Guillaume de Tyr en mission diplomatique à Constantinople. Le roi de Jérusalem vit donc l’année 1181 dans la solitude et la maladie, bien incapable de dompter les ambitions des barons et de son entourage, y compris familial.
Heureusement pour le royaume de Jérusalem, Saladin est occupé ailleurs et il ne revient en Terre sainte qu’au cours de l’année suivante. Il prend prétexte des raids de Renaud de Châtillon pour attaquer à nouveau, Beyrouth cette fois, dont il fait le siège. Malgré la canicule, Baudouin IV prend la tête de son armée, direction Acre. Il en fait sortir la flotte pour briser le blocus de Beyrouth, puis se dirige vers cette dernière. Saladin, sachant qu’il n’est pas encore prêt, renonce au siège et se retire à l’arrivée de l’armée de Jérusalem. Agissant seul, n’hésitant pas à désobéir à son suzerain, il tente d’assouvir sa haine de l’islam par des projets de plus en plus mégalomaniaques. En 1182, profitant de la position idéale de son château de Kerak, il tente carrément de piller les Lieux saints musulmans, Médine et La Mecque ! Il parvient jusqu’à l’oasis de Teima, mais doit renoncer et faire demi-tour à cause de la menace d’une attaque sur Kerak.

Le Raid en Mer Rouge et la Ténacité du Roi Lépreux
Cependant, Renaud de Châtillon n’abandonne pas ses projets, au contraire. Il met d’abord dans l’embarras le roi Baudouin en pillant une caravane passant près de Kerak ; à l’injonction du souverain de relâcher les captifs et de rendre les biens, le baron répond par le mépris ! Peu importe, celui-ci a pour nouveau projet un raid en mer Rouge ! Il fait construire des galères dans son château de Kerak, puis les fait transporter en pièces détachées par chameaux, dans le plus grand secret, jusqu’au golfe d’Aqaba. La petite flotte appareille pour la côte égyptienne, où elle commence son pillage. Ensuite, elle traverse la mer Rouge, coulant au passage un navire de pèlerins musulmans, puis débarque non loin de Djeddah, pillant là aussi la région. L’émoi est grand chez les musulmans, et Saladin est trop loin, occupé à soumettre Alep. Heureusement, son frère al-Âdil est toujours en Egypte et il organise la contre-attaque. Renaud de Châtillon a toutefois réussi son effet, terroriser les musulmans. Il est surnommé par ces derniers « l’Eléphant », en référence à l’invasion de La Mecque par le roi abyssin Abraha (dont c’est le surnom) en 570.
L’Histoire du Roi Lépreux de Jérusalem – Baudouin IV – La Saga Complète
Durant l’année 1183, Baudouin est devenu aveugle. Il est désormais transporté en litière. Pourtant, il ne cesse pas de gouverner, lançant même une grande réforme fiscale dans tout le royaume. Il sait que le danger est plus présent que jamais car Saladin a enfin réussi à vaincre ses rivaux et à unir l’umma derrière lui, pour le jihad contre les Chrétiens et pour la reconquête de Jérusalem. Il doit faire alors face à l’ambition de Guy de Lusignan et, trop affaibli, il lui confie la régence en lui faisant promettre de ne pas briguer la couronne de son vivant. Guy, très confiant en ses capacités, décide d’un raid en Galilée mais il est contré par Saladin malgré sa supériorité numérique. Les barons commencent à regarder d’un mauvais œil cet ambitieux, et ils sont bien heureux que Baudouin, ayant retrouvé un semblant de santé, lui retire la régence et fasse de son neveu Baudouinet le successeur sur le trône.
La Fin d'un Règne Héroïque et l'Héritage Tragique
Le roi doit ensuite gérer, avec l’aide de Raymond de Tripoli, les incursions de Saladin, bien décidé à punir Renaud de Châtillon. Baudouin sait que ce n’est que partie remise, et il décide de demander l’aide de l’Occident en y envoyant des ambassades, auprès du pape et d’Henri II Plantagenêt. La maladie le ronge, il s’inquiète pour sa succession et pour la vie du jeune Baudouinet. Guy de Lusignan en profite pour tenter une rébellion début 1184, mais le roi le soumet à nouveau devant Ascalon. Baudouin IV termine les derniers mois de sa vie alité, laissant à Raymond de Tripoli le soin de gouverner, pendant que les vautours attendent leur heure. L’habileté de Raymond de Tripoli et le respect de Saladin pour le roi lépreux permettent la signature d’une trêve de deux ans. Il meurt le 16 mars 1185 à l’âge de 24 ans.
Le neveu du défunt devient roi de Jérusalem sous le nom de Baudouin V, il n’a que six ans. C’est le moment tant attendu par Guy de Lusignan qui, des mains de Sibylle, devient roi de Jérusalem, au grand désespoir du comte de Tripoli. Il ne faut que quelques mois à Guy pour s’attirer, avec l’aide de Renaud de Châtillon, le courroux de Saladin. Celui-ci marche sur le royaume de Jérusalem. En juillet 1187, c’est la débâcle d’Hattîn : le roi est capturé, Renaud de Châtillon décapité de la main même de Saladin. Les victoires de Baudouin IV, bien que temporaires, ont permis au royaume latin de subsister pendant une période critique. Elles brillent à jamais au firmament de nos souvenirs.
