La culture des céréales à paille repose sur un équilibre subtil entre les besoins physiologiques de la plante, la disponibilité des éléments nutritifs dans le sol et les conditions climatiques. Les semis d’octobre, réalisés cette année dans de bonnes conditions, présentent actuellement un développement satisfaisant. Les céréales sont en plein tallage avec une croissance satisfaisante. Compte tenu du prix des engrais, il est essentiel de valoriser au mieux chaque unité fertilisante apportée. Une gestion raisonnée ne se limite pas à un simple calcul de dose, mais intègre une réflexion sur le timing, la forme chimique de l'azote et la réactivité face aux aléas climatiques.

Le stade tallage : un levier pour la densité d'épis
L’apport d’azote au stade tallage contribue à assurer un nombre optimal d’épis/m² en augmentant la capacité des talles à monter à épi. Il ne s'agit pas d'une intervention systématique, mais d'une stratégie ciblée. Un apport à tallage est justifié dans les situations suivantes : mauvaise qualité d’implantation de la culture, sols (très) superficiels, précédents peu riches en azote (tournesol ou maïs grain), semis tardifs (après le 10 novembre).
Dans ces cas, ne pas dépasser 40 kg N/ha (quantité cohérente avec les besoins actuels de la plante) pour les apports réalisés courant tallage. Un apport trop conséquent ou non justifié est souvent préjudiciable : augmentation du risque de verse, de maladies, mauvaise valorisation par la plante. Bien qu’une carence puisse limiter le rendement, à l’inverse, l’azote n’accélère ni l’émission des feuilles, ni celle des talles !
Synergies nutritionnelles : soufre et oligo-éléments
La nutrition des céréales ne se résume pas à l'azote. De la même manière que pour l’azote, les besoins en soufre des céréales augmentent à partir du stade épi 1 cm. Il est possible de corriger une carence à la vue de symptômes au champ jusqu’au stade 1 nœud, sans perte de rendement.
Par ailleurs, la structure physique du sol joue un rôle clé dans l'absorption des oligo-éléments. Sous l’effet du déficit de pluie, les sols sont plus soufflés, ce qui accentue les risques de carence en manganèse. Il convient donc de surveiller attentivement les parcelles pour réagir au plus vite le cas échéant. En effet, les conséquences sur le rendement peuvent être importantes.

Comparaison des formes azotées : efficience et volatilité
Ammonitrate, urée, solution azotée, engrais foliaires… le choix de la forme d’azote impacte le rendement mais aussi la qualité de la récolte. De nombreuses études en céréales ont montré que sur le plan de l’efficience de l’absorption de l’azote, l’ammonitrate sort gagnant devant l’urée et surtout devant les solutions azotées lorsque ces deux dernières formes sont sans additif ni enrobage. Les solutions azotées sont moins efficientes tant sur les plans du rendement que des protéines avec, en moyenne, 3,3 q/ha de rendement en moins qu’avec l’ammonitrate, et plus d’un demi-point de protéines en moins.
La volatilisation de l’ammonium contenu dans les engrais est une source de pollution et diminue la marge de production. Elle est favorisée par les sols de pH supérieur à 7,5, les conditions sèches et venteuses et un temps chaud durant les 6 à 48 heures suivant l’apport. Le phénomène est drastiquement réduit quand les engrais sont enfouis, même superficiellement (5 cm). Pour optimiser l’efficience des engrais azotés et limiter leur volatilisation, il est recommandé d’éviter les applications en période venteuse ou de chaleur sèche.
Innovations en fertilisation : inhibiteurs et azote protégé
L’addition d’inhibiteur(s) d’uréase est également efficace pour limiter le phénomène de volatilisation. Cela explique que les performances des urées et des solutions azotées additionnées de tels inhibiteurs soient améliorées. Chez le blé, l’urée avec inhibiteur d’uréase s’avère même un peu plus efficace, en sols calcaires, que l’ammonitrate pour le rendement, alors que les deux formes s’équivalent pour le taux de protéines.
Une autre voie pour contenir la volatilisation consiste à utiliser des urées enrobées ou des engrais « à azote protégé ». Ces engrais libèrent progressivement l’azote minéral qu’ils contiennent pendant le cycle de la culture. Cela peut permettre également de s’affranchir en partie du fractionnement et d’économiser ainsi un passage d’épandeur, et donc du carburant. Selon une synthèse de plus de 50 essais sur blé, l’urée enrobée testée (COTEN 3 41 N) apporte un gain de rendement par rapport à l’ammonitrate.
Épandage d'urée 2017
Engrais foliaires : utilité et limites
Certaines spécialités s’appliquent en pulvérisation foliaire. L’azote qu’elles contiennent se présente en solution, sous forme d’urée, de nitrate d’ammonium, d’amide et/ou d’urée polymérisée. Ces engrais peuvent directement être absorbé par les feuilles en traversant leur cuticule. Selon une étude d’ARVALIS, à quantité totale d’azote identique, ces engrais foliaires appliqués en fin de montaison au stade « dernière feuille » du blé sont aussi efficaces sur le plan du rendement qu’une fertilisation 100 % ammonitrate.
En revanche, ils obtiennent des teneurs en protéines inférieures de 0,5 % en moyenne. Toutefois, la plupart de ces engrais sont préconisés par les fabricants à des doses de 20 à 100 l/ha, ce qui correspond à des apports de 6 à 20 kg N/ha. Ces doses sont insuffisantes pour les besoins en fin de montaison du blé.
Gestion de la fertilisation en période de sécheresse
Actuellement les parcelles de blé sont au stade 2 nœuds et s’approchent des stades dernière feuille pointante à dernière feuille étalée. Cette année, les apports réalisés autour du stade épi 1 cm ont rencontré des conditions difficiles pour être correctement valorisés, selon les dates d’apport et secteurs géographiques.
Les apports d’azote réalisés avant le 25 mars ont pu recevoir 15 à 25 mm de pluie sur quelques rares secteurs : le Ternois, la Thiérache, le Pays de Bray, la Seine Maritime, ce qui a permis la dissolution de l’engrais et la valorisation de cet apport. Partout ailleurs, pour des apports réalisés avant le 25 mars, il a plu moins de 15 mm : la situation est assez critique avec des secteurs très déficitaires en eau comme le Santerre, l’Artois Cambrésis, la Plaine de la Scarpe. Les apports d’azote effectués après le 25 mars n’ont même pas reçu 5 à 10 mm, quel que soit le secteur : ils sont donc mal valorisés ou en cours de valorisation. Leur efficacité dépend des doses engagées, des pluies reçues depuis leur réalisation et des formes employées.

Conséquences physiologiques du déficit hydrique sur l'absorption
Le déficit probable d’absorption d’azote observé à ce jour peut provoquer des carences induites. En conditions sèches, l’absorption de l’azote par les plantes est ralentie, mais elle n’est pas nulle. La situation n’est pas encore perdue, le blé est capable d’endurer des carences temporaires en azote pendant la montaison sans gros dégâts.
Néanmoins, plus la période de mauvaise valorisation s’étend, plus l’impact probable sur le rendement se renforce. On considère que si la bonne absorption n’est pas rétablie avant le stade dernière feuille (étalée), le nombre d’épis/m² peut être atteint. Une fois ce stade dépassé, les perspectives de rattrapage s’amenuisent. Le nombre de grains/épi sera ensuite lui aussi affecté. Rappelons-nous de l’année 2011, où la situation était assez proche avec un déficit hydrique printanier important (avec en plus des températures chaudes encore plus pénalisantes), mais les rendements avaient été « sauvés » en Nord-Pas-de-Calais grâce aux retours des pluies tardives et à la valorisation des apports tardifs. Les conditions climatiques des prochaines semaines seront donc déterminantes, avec un retour espéré de la pluviométrie.
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