Écologie et gestion des populations de lépidoptères : du Gazé aux ravageurs des cultures

La compréhension des interactions biologiques au sein de nos écosystèmes, qu’il s’agisse de jardins domestiques, de prairies alpines ou de vignobles, nécessite une approche nuancée. Si certaines espèces de chenilles sont perçues comme des ravageurs, d'autres, comme le Gazé, illustrent la fragilité de la biodiversité face aux transformations de nos paysages.

Le Gazé ou Piéride de l’aubépine : un déclin alarmant

Le Gazé, ou Piéride de l’aubépine (Aporia crataegi), est un papillon blanc aux ailes nervurées de noir. Il était autrefois si commun en France qu’on le considérait comme nuisible, car ses chenilles pouvaient faire des dégâts dans les vergers en consommant les feuilles des arbres fruitiers. Mais cette espèce a depuis connu un fort déclin, et n’a plus été observée dans certains départements de France depuis des années. La destruction des haies bocagères au profit des grandes zones de monoculture, et l’utilisation de pesticides de synthèse auraient largement contribué à sa raréfaction.

L’aire de répartition du Gazé s’étend de l’Afrique du Nord au Japon, traversant une grande partie de l’Europe. Autrefois présent partout en France, il semble avoir disparu de certaines régions, les dernières observations dans le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, l’Oise ou la Seine-Maritime datant de plusieurs décennies, voire du début du 20ème siècle. Le nom de genre Aporia vient du grec ancien aporos (ἄπορος), formé du mot póros (πόρος) signifiant « passage » et du préfixe a- signifiant « pas » ou « sans ». Ce nom ferait référence à la pauvreté des écailles des ailes du papillon, dont l’absence permet parfois d’y voir à travers.

Papillon Gazé (Aporia crataegi) au repos

Cycle biologique et vulnérabilité du Gazé

C’est à la fin du printemps et en été que la femelle du Gazé dépose côte à côte une trentaine d’œufs sur le revers des feuilles de petits arbustes, ne dépassant généralement pas 1 mètre 50 de haut. Environ 2 à 3 semaines après avoir été pondus, les œufs éclosent. Les jeunes chenilles en consomment le chorion, puis se construisent un petit abri collectif au-dessus d’une feuille en tissant une toile de soie plate sous laquelle elles se réfugient.

Leur croissance s’arrête à la mauvaise saison, et les chenilles hivernent dans leur abri de soie. Elles se réveillent au début du printemps pour grignoter les premiers bourgeons, regagnant rapidement leur nid pour s’y réchauffer lorsqu’il fait froid. Elles achèvent généralement leur croissance entre la mi-avril et la mi-mai. Au cours de l’hiver, jusqu’à 80% des chenilles sont consommées par les passereaux, surtout par des mésanges. Du côté des Diptères, plusieurs espèces du genre Phryxe peuvent déposer leurs œufs dans les chenilles grâce à leur ovipositeur. Les Hyménoptères, notamment les Ichneumons et les Braconidés, agissent également en parasitoïdes, leurs larves se nourrissant du contenu de la chenille tout en évitant ses organes vitaux pour maintenir leur hôte en vie le plus longtemps possible.

La gestion des chenilles en milieu agricole et domestique

La perception des chenilles varie grandement selon le contexte. Alors que certains jardiniers prônent un jardin « sauvage » accueillant une biodiversité riche, d'autres doivent gérer des pullulations nuisibles aux cultures.

La chenille des prairies (Cirphis)

Le cirphis (Mythimna unipuncta), de la famille des Noctuelles, est un ravageur de plus en plus présent dans le Sud-Ouest, causant des dégâts sur les cultures de maïs et surtout sur les prairies. Les hivers doux et l’habituelle pluviométrie régulière sont des facteurs favorisant son développement. En cas de forte présence, des interventions mécaniques comme le piétinement par le bétail sont préconisées. Les seuls insecticides autorisés sur prairies sont les produits à base de Bacillus thuringiensis (Bt). Des recherches sur les trichogrammes, petits hyménoptères parasitoïdes des œufs, sont en cours pour offrir des alternatives biologiques aux traitements phytosanitaires classiques.

Schéma de lutte biologique par trichogrammes

Les vers de la grappe en viticulture

Le ver de la grappe est la larve de petits papillons de nuit, communément appelés tordeuses. On en dénombre quatre espèces principales en France : Eudémis, Cochylis, Eulia et Cryptoblabes. Ces larves s'attaquent aux boutons floraux puis aux baies de raisin. La lutte préventive est privilégiée : effeuillage des ceps, piégeage sexuel (utilisant des phéromones spécifiques pour attirer les mâles) et recours à des auxiliaires naturels comme les chrysopes, les syrphes, les araignées et les chauves-souris.

La pyrale des prés dans le gazon

La pyrale des prés est un insecte dont l’adulte est un petit papillon d’environ 1 cm. Ses chenilles se nourrissent la nuit en attaquant la base des brins d’herbe, ce qui peut entraîner la formation de plaques de pelouse jaunies ou mortes. Contrairement aux chenilles processionnaires, souvent confondues avec d'autres espèces grégaires, ces insectes ne présentent pas toujours les mêmes risques urticants, mais leur gestion demande une observation fine du tallage du gazon.

Carte de zone d'impact des ravageurs dans les cultures du Sud-Ouest

Diversité des lépidoptères dans les Alpes

Lors d'observations en milieu montagnard, comme dans le massif de la Vanoise, la diversité des chenilles est frappante. On y rencontre des espèces variées, telles que celles du genre Malacosoma (dont l'Alpine), des Écailled du plantain ou diverses espèces de la famille des Nymphalidés comme le Damier des alpages. La présence de ces espèces, parfois myrmécophiles chez les Lycaenidés (vivant en symbiose avec des fourmis), souligne l'importance de maintenir des zones en friche, des haies variées et des milieux non aseptisés pour préserver l'équilibre naturel. L'utilisation raisonnée des méthodes de biocontrôle et la valorisation des auxiliaires restent les meilleurs outils pour concilier production agricole et respect de la vie sauvage.

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