Combiner l'atelier caprin et le maraîchage : des synergies prometteuses pour des fermes durables

L'agriculture moderne est constamment à la recherche de modèles plus résilients, économiquement viables et respectueux de l'environnement. Dans cette quête, la combinaison de l'élevage caprin et du maraîchage apparaît comme une stratégie particulièrement pertinente, offrant des synergies multiples et des opportunités de diversification pour les exploitations agricoles. Cette approche polyvalente permet non seulement de maximiser l'utilisation des ressources, mais aussi de créer des systèmes de production intégrés qui valorisent le terroir, favorisent la biodiversité et répondent aux attentes croissantes des consommateurs en matière de produits locaux et biologiques.

Schéma de l'intégration caprin-maraîchage

L'élevage caprin : un pilier de la diversification agricole

L'atelier caprin, qu'il soit axé sur la production laitière ou la valorisation de surfaces difficiles, représente une activité agricole à fort potentiel. La chèvre, animal rustique et adaptable, s'intègre parfaitement dans des environnements variés, du maquis méditerranéen aux alpages de montagne.

Spécificités des ateliers caprins en zones diverses

Un atelier caprin peut prendre des formes diverses selon le contexte géographique et les objectifs de l'éleveur. Par exemple, une exploitation située dans une zone montagneuse, comme la Fromagerie de la Roria près de Saint-Étienne-de-Tinée dans les Alpes-Maritimes, gère une cinquantaine de chèvres, dont 30 en lactation, sur environ 250 hectares de pâture. Ces pâtures, composées de maquis méditerranéen en zone de montagne, sont certifiées AB et Nature & Progrès. La vente directe et la livraison dans un rayon maximal de 30 km constituent un modèle de commercialisation efficace pour cette structure.

Le site de la Roria est exceptionnel de par son cadre de vie et de travail, offrant un environnement entre mer et montagne. L'exploitation dispose de 10 hectares sur le site même de la fromagerie et de l'atelier chèvres laitières, incluant un bâtiment d’exploitation de 50 places, un atelier de transformation fromagère et un bâtiment de stockage. À cela s'ajoutent 90 hectares sur le site d’Isola Village, au lieu-dit l’Azizola, avec un pâturage de six mois en hiver. Plus de 160 hectares à l'alpage de Douans, entre 1600 et plus de 2000 mètres d’altitude, complètent le dispositif. Le troupeau y pâture en partie basse entre mai et juin, puis en octobre et novembre, avant de monter en partie haute de mi-juin à mi-octobre, où se trouve la maison du berger équipée de panneaux solaires et d'un poêle à bois. Cette organisation permet une valorisation optimale des ressources fourragères naturelles.

La gestion du troupeau et la production laitière

La gestion d'un troupeau caprin implique un suivi attentif des animaux, des mises bas, de l'alimentation et des travaux de prairie. Des installations adaptées sont cruciales pour le bien-être des chèvres et l'efficacité du travail. Par exemple, le GAEC des Échos à Pourcheresse, en Haute-Loire, a entrepris la construction d'une chèvrerie de 20 mètres sur 13, avec deux aires paillées le long d’un couloir d’alimentation central surélevé et équipé de cornadis. Des claies amovibles permettent de créer des séparations pour isoler les boucs ou les chevrettes et simplifier le nettoyage. La salle de traite, avec dix postes en simple équipement, est conçue pour optimiser le confort du trayeur et des animaux, assurant une traite rapide, environ une demi-heure matin et soir pour cinquante chèvres. L'isolation et l'aération sont des points clés à 1 000 mètres d'altitude, avec une couverture en bac acier isolé et un bardage en bois avec cloison isolée en panneaux sandwichs.

Les avantages de la ration mélangée pour les chèvres

La distribution d’une ration mélangée aux chèvres présente de nombreux avantages. La mécanisation de la préparation et de la distribution avec une mélangeuse permet un gain de temps considérable, une précision accrue dans les quantités d'aliments apportées et une plus grande diversité des ingrédients. Cela rend également la distribution moins pénible, plus précise et plus homogène entre les animaux. Le gaspillage par tri est diminué, car le comportement de tri de la chèvre est rendu plus difficile par le mélange.

Cependant, une ration mélangée nécessite des investissements matériels importants et des frais de mécanisation non négligeables. Il est donc essentiel de conserver un niveau de production suffisant pour diluer ces charges, tout en cherchant à réduire le coût des aliments. Idéalement, une zone de préparation propre, bétonnée et couverte, avec les stocks d’aliments à moins de 50 mètres et la chèvrerie à moins de 150 mètres, est recommandée. Le couloir de circulation de la mélangeuse doit être suffisamment large (> 5m) et haut (3-3,5m).

Il est conseillé de conserver un râtelier de foin grossier ou de paille appétante et disponible pour sécuriser le mélange et favoriser la rumination. Tout type d’aliment peut être inclus, l’ensilage de maïs n’étant pas une obligation. Pour remplir la mélangeuse, l'ordre recommandé est le suivant : 1/ les fourrages fibreux à découper, 2/ les concentrés et les CMV, 3/ les ensilages d’herbe et de méteil, et enfin 4/ les fourrages prédécoupés et l’ensilage de maïs. Un taux de matière sèche compris entre 45 et 55% de MS est visé pour limiter le tri et les risques métaboliques ; de l'eau peut être ajoutée si le mélange est trop sec. Les mélangeuses à vis horizontales sont efficaces pour des niveaux de remplissage de 20 à 80%, offrant une bonne souplesse d'utilisation. L’auge doit être lisse et plane, débarrassée des refus avant chaque nouvelle distribution, et au moins 50% du mélange doit être accessible par la chèvre.

Capra-Box, un système de distribution individuelle de concentré pour chèvres | Hanskamp

Le maraîchage : une activité complémentaire à forte valeur ajoutée

Le maraîchage, production de légumes et de fruits, est une activité qui se marie naturellement avec l'élevage, offrant des avantages écologiques et économiques significatifs.

Intégration du maraîchage à la ferme

De nombreux agriculteurs reconnaissent l'attractivité de la combinaison chèvrerie et maraîchage sur une même ferme. Paul, par exemple, élève environ 40 chèvres laitières et des chevrettes, transformant la totalité de son lait en yaourts et fromages variés (tomme, frais, affinés, cendrés, aux fines herbes). Parallèlement, il a lancé son atelier de maraîchage en 2018 sur moins d’un demi-hectare, investissant dans des serres en 2019-2020 et engageant un salarié pour cette production. Il assure la commercialisation en circuit court, vendant ses produits dans des AMAP et directement à la ferme.

Emma Collin et Tristan Marteau, reprenant la ferme de la Gilberdière à Berjou, dans l’Orne, en 2022, ont également fait le choix de la polyculture et du polyélevage. Tristan exploite 1,4 hectare en maraîchage biologique, cherchant à limiter le labour. Les légumes sont déjà commercialisés dans des épiceries locales et directement à la ferme tous les vendredis.

Synergies entre élevage et maraîchage

Les complémentarités cultures et élevage (CCE) sont au cœur de la durabilité de ces systèmes. Elles reflètent des interactions bénéfiques entre productions animales et végétales. Par exemple, les effluents d'élevage, riches en éléments nutritifs, peuvent servir à fertiliser les terres cultivées, réduisant ainsi le besoin d'intrants chimiques. Bruno Meura, éleveur de 105 vaches laitières, utilise un séparateur de phases pour transformer les effluents en compost et en phase liquide. Le compost est épandu sur les surfaces non épandables, permettant de ne presque acheter aucun intrant. Cela représente une économie de 34% sur le coût de fertilisation par rapport aux références Inosys.

Les résidus de cultures peuvent être valorisés dans la ration animale, tandis que le besoin de fourrage peut diversifier les rotations, bénéficiant aux cultures. Jean-Marc Burette, avec son troupeau de 70 vaches laitières, a résolu son problème de gestion des adventices en travaillant en commun avec des agriculteurs voisins sans élevage, échangeant des parcelles pour mettre en place des rotations plus intéressantes (pommes de terre, oignons, escourgeon, betteraves, maïs, blé). Cela a conduit à une nette diminution des charges de désherbage, passant de 150 €/ha à moins de 50 €/ha.

Les arbres jouent également un rôle crucial dans cette synergie. Paul, par exemple, a planté 2 500 arbres sur 6 hectares attenants à sa ferme. Ces plantations ont plusieurs objectifs : servir de brise-vent, créer des corridors de biodiversité pour le maraîchage, et apporter un complément de fourrage et d'ombre aux chèvres, qui n'apprécient pas le plein soleil.

Exemple de ferme intégrée avec maraîchage et élevage

L'agroforesterie et l'agrotourisme : des perspectives d'avenir

Au-delà de la simple association des activités, l'agroforesterie et l'agrotourisme représentent des voies de développement pour renforcer la durabilité et l'attractivité des fermes combinant caprin et maraîchage.

L'agroforesterie pour une agriculture résiliente

L'agroforesterie, qui intègre des arbres dans les systèmes agricoles, offre de multiples avantages. Les arbres plantés par Paul, avec le soutien du Parc Naturel Régional de Lorraine et l'accompagnement de SylvaTerra, en sont un excellent exemple. Ils améliorent la qualité des sols, réduisent l'érosion, augmentent la biodiversité en offrant des habitats pour la faune, et fournissent des ressources supplémentaires comme le fourrage ou le bois. L'effet brise-vent est particulièrement bénéfique dans les zones exposées. Les arbres dans la zone de maraîchage agissent comme des corridors de biodiversité, et dans les parcelles des chèvres, ils apportent un complément de fourrage et d'ombre, encourageant les animaux à explorer et valoriser l'herbe en été.

Arbres et cultures en agroforesterie

Le développement de l'agrotourisme et de l'accueil à la ferme

L'accueil à la ferme, sous diverses formes, est une manière de diversifier les revenus et de partager les savoir-faire agricoles. Paul, par exemple, perpétue la pratique de sa mère en accueillant des groupes scolaires pour des visites pédagogiques de la chèvrerie. Il propose également des visites aux particuliers et aux groupes. À terme, il souhaite développer l'agrotourisme en accueillant des adultes pour des séjours d’immersion, leur permettant de découvrir les activités de la ferme et de participer activement.

L'accueil de personnes en woofing est également une solution bénéfique. Depuis 2020, Paul offre le gîte et le couvert contre du travail à temps partiel sur la ferme, rencontrant des personnes variées, des employés de bureau en quête de changement aux porteurs de projets agricoles. Ce système lui apporte une aide non négligeable.

Panneau d'accueil à la ferme

Les défis de l'installation et de la transmission

L'installation et la transmission d'une ferme, en particulier avec une combinaison d'activités, sont des étapes cruciales qui nécessitent anticipation, accompagnement et investissement.

L'importance de l'accompagnement et de la formation

La transmission d'un atelier caprin, comme celui proposé à la Fromagerie de la Roria, met en lumière l'importance de l'accompagnement. Les propriétaires actuels sont disposés à accompagner le futur associé pour la prise en main de l'atelier, que ce soit pour une cession totale ou un partage d'activité, en participant à hauteur de 30% du temps de travail. Cette phase de salariat de un à deux ans est prévue pour faciliter l’installation et l’accompagnement par les associés, assurant une transition en douceur.

La formation est également essentielle. Paul a pu s'initier à l'agroforesterie grâce à une formation organisée par le Parc Naturel Régional de Lorraine en 2018 avec l’association française d’Agroforesterie. Jérémy, qui s'est investi pleinement dans la ferme avec son père Jean-Claude, a pu concrétiser son rêve de devenir éleveur grâce à son travail et son investissement personnel.

La recherche de nouveaux associés et la relève

Le GAEC Fromagerie de la Roria recherche activement un nouvel associé pour assurer la relève de Jean-Claude, qui partira prochainement à la retraite. Le futur associé, âgé d'environ 25 à 40 ans, devra être passionné par l’élevage et prêt à s’investir pleinement dans toutes les activités de la ferme, du travail d’alpage à la transformation fromagère et la vente. Cette recherche d'associés est un enjeu majeur pour la pérennité des exploitations.

Karen et Serge Ombret, associés du GAEC des Échos, ont choisi d’anticiper l’installation de leur fils, actuellement en BTS ACSE, en diversifiant leurs activités avec un atelier caprin. Cette stratégie permet de sécuriser l'avenir de la ferme et d'offrir des opportunités aux jeunes générations.

Les investissements et la viabilité économique

Les investissements nécessaires pour la création ou le développement d'ateliers combinés peuvent être significatifs. Le GAEC des Échos a investi environ 100 000 € pour l’atelier de transformation et 50 000 € pour la chèvrerie, bénéficiant de 40% de subventions. Paul a investi dans des serres et engagé un salarié pour le maraîchage. Emma Collin et Tristan Marteau ont investi 450 000 € pour reprendre la ferme de la Gilberdière, avec l'espoir de se verser un salaire de 1 000 € par mois d'ici trois ans et d'embaucher.

La diversification des activités, comme le soulignent Karen et Serge, permet de compenser les difficultés éventuelles sur une production par la rentabilité de l'autre. La vente directe, même si elle représente un atelier à part entière et demande une organisation efficace, est un levier majeur pour valoriser les produits et assurer des marges plus importantes. Benoît Ronzon, éleveur ovin, a construit un atelier de découpe et de transformation à la ferme pour un coût de 66 000 euros, ce qui lui permet de vendre ses agneaux en caissettes et dans un magasin de producteurs.

La combinaison d'un atelier caprin et d'une activité de maraîchage, complétée par l'agroforesterie et l'agrotourisme, offre un modèle agricole résilient et prometteur. Ces exploitations incarnent une vision d'une agriculture durable, qui intègre les cycles naturels, valorise le travail humain et répond aux défis économiques et environnementaux contemporains.

Visite pédagogique d'une chèvrerie

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