Le glyphosate, molécule active de nombreux herbicides, s'est imposé comme le désherbant le plus utilisé au monde. Sa large diffusion, initiée par Monsanto sous la marque Roundup, a soulevé d'intenses débats quant à son impact sur la santé humaine et l'environnement. Cet article explore l'histoire de cet herbicide, ses applications variées, les controverses qui l'entourent, ainsi que les pistes alternatives pour une gestion plus durable des adventices.
Genèse et Diffusion Mondiale d'un Désherbant Révolutionnaire
La molécule de glyphosate a été synthétisée pour la première fois en 1950 par le chimiste suisse Henri Martin. Initialement développée pour le laboratoire pharmaceutique Cilag, elle est restée sans application concrète pendant de nombreuses années. Ce n'est qu'en 1964 que la multinationale américaine Stauffer Chemical découvre son potentiel en tant que chélateur de métaux, utile pour le détartrage de chaudières et de canalisations.
Le véritable tournant survient dans les années 1970, lorsque le chimiste John E. Franz, travaillant pour Monsanto, découvre comment le glyphosate métabolise dans les plantes et inhibe la fabrication de leurs protéines. Cette découverte a ouvert la voie à son utilisation comme herbicide systémique et total. Le glyphosate détruit efficacement toutes les plantes avec lesquelles il entre en contact, un caractère "total" qui a d'abord laissé perplexes les spécialistes du marketing de Monsanto, habitués aux herbicides sélectifs. Cependant, sa relative innocuité pour l'environnement, comparée à d'autres produits de l'époque, a encouragé la recherche de ses applications commerciales.

Dès 1974, le Roundup est commercialisé pour la première fois en Europe par Monsanto. Son succès commercial s'est rapidement étendu, touchant le Canada deux ans plus tard. La molécule est entrée dans le domaine public en 2000, ouvrant la porte à sa production et commercialisation par de nombreuses autres firmes. Aujourd'hui, le glyphosate entre dans la composition de près de 750 produits, distribués par plus de 90 fabricants, faisant de lui le désherbant le plus vendu au monde, avec 720 000 tonnes écoulées annuellement.
Usages Multiples : De l'Agriculture aux Espaces Verts
L'efficacité et le coût relativement bas du glyphosate ont conduit à son adoption massive dans divers secteurs.
L'Agriculture, Principal Consommateur
Dans le domaine agricole, le glyphosate est principalement utilisé pour désherber les champs avant le semis, entre les cultures, ou dans les vignobles. Sa souplesse d'utilisation permet aux agriculteurs de planter leurs semis relativement vite après un désherbage. L'un des développements majeurs associés à l'essor du glyphosate fut le lancement par Monsanto en 1996 des plantes transgéniques "Roundup Ready". Ces cultures OGM sont génétiquement modifiées pour tolérer le glyphosate, permettant ainsi aux agriculteurs de pulvériser l'herbicide sur leurs champs sans détruire leurs cultures.
Actuellement, près de trois quarts des cultures OGM mondiales sont modifiées pour tolérer le produit, notamment le maïs et le soja. Aux États-Unis, par exemple, 93 % du soja, 58 % du coton et 66 % du maïs sont "Roundup Ready". De nouvelles variétés de semences génétiquement modifiées pour tolérer le glyphosate continuent d'arriver sur le marché, comme le trèfle ou la betterave à sucre, ce qui risque d'amplifier le phénomène.
L'usage agricole représente environ 7 000 tonnes de glyphosate utilisées chaque année en Europe. Les agriculteurs sont considérés comme les plus gros utilisateurs, appréciant son caractère "total" pour se débarrasser d'adventices coriaces ou invasives comme le liseron, le chiendent ou les chardons. Sa simplicité d'utilisation pour "nettoyer" une parcelle avant le semis, sans travail du sol, entraîne des économies de carburant et de temps de travail. Le prix du glyphosate, environ 2 € par litre, en fait une molécule imbattable sur le plan de la rentabilité économique pour de nombreux exploitants. L'Institut du végétal Arvalis estime que la suppression du glyphosate coûterait un milliard d'euros par an aux céréaliers français.
Usage en Jardinage et Espaces Verts
Environ 2 000 tonnes de glyphosate sont utilisées annuellement pour des usages en jardinage. Les particuliers ont longtemps eu recours à ce produit pour désherber leurs jardins. Les communes utilisaient également le glyphosate pour l'entretien de leurs espaces verts.
Cependant, la législation évolue. En France, depuis le 1er janvier 2017, les pesticides de synthèse sont interdits dans les jardins et espaces verts appartenant à l'État, aux collectivités locales ou aux établissements publics. Cette interdiction s'est étendue aux particuliers à partir du 1er janvier 2019, qui ne peuvent désormais utiliser que des produits portant la mention EAJ (Emploi Autorisé dans les Jardins). Le glyphosate est également interdit aux collectivités depuis le 1er janvier 2017 pour l'entretien des espaces verts, des forêts, des voiries ou tous les lieux accessibles au public.

Controverses et Débats : Santé Humaine et Environnement au Cœur des Inquiétudes
Malgré son succès commercial, le glyphosate est au centre de vives controverses concernant sa dangerosité pour la santé humaine et l'environnement.
L'Éternel Débat sur la Cancérogénicité
La question de la cancérogénicité du glyphosate a suscité des avis divergents entre différentes agences sanitaires et organismes de recherche.
En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), a classé le glyphosate comme « cancérogène probable pour l’homme ». Cette classification s'appuie sur des études universitaires ayant mis en évidence des effets génotoxiques, c'est-à-dire la capacité du produit à endommager l'ADN.
Cependant, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) n'ont pas suivi ce diagnostic. L'EFSA, dans son évaluation, a estimé qu'il n'y avait "pas de lien de causalité entre l’exposition au glyphosate et le développement de cancer chez les humains". L'ECHA, en mars 2017, a reconnu que le glyphosate était "une substance causant des lésions oculaires graves, toxique sur le long terme pour les organismes aquatiques", mais a conclu que le glyphosate était sûr pour le consommateur comme pour l'utilisateur.
Ces divergences s'expliquent en partie par la nature des éléments étudiés. Les agences européennes se sont basées sur des études évaluant uniquement le principe actif, le glyphosate, et non les formulations commerciales qui incluent des adjuvants. Or, des études, notamment celle du biochimiste Gilles-Eric Séralini et son équipe, ont démontré que certains adjuvants, comme le POEA, peuvent être plus toxiques que le glyphosate lui-même, et que l'effet combiné ("effet cocktail") peut multiplier les effets toxiques. Ces études soulignent l'importance de tester chaque formulation commerciale, une démarche coûteuse et souvent combattue par les industriels.
L'opacité de la composition des comités d'experts a également été pointée du doigt. Au sein de l'EFSA, l'étude a été pilotée par une agence allemande, la BfR. Selon l'association Corporate Europe Observatory (CEO), 82% des experts nationaux ayant participé à l'étude ont refusé de voir leur nom publié, et la plupart seraient des employés de firmes agrochimiques allemandes.
Le Joint Meeting on Pesticide Residues (JMPR), un comité d'experts commun à l'OMS et la FAO, a conclu en mai 2016 que le glyphosate était "peu probablement génotoxique aux expositions alimentaires" et "improbable qu’il pose un risque cancérogène pour les humains, du fait de l’exposition par le régime alimentaire".
Malgré ces conclusions, l'absence de preuve absolue que le glyphosate est sans danger pour la santé humaine suscite des interrogations quant à sa réautorisation.
Impact Environnemental et Résistance des Adventices
L'utilisation massive et systématique du glyphosate a des conséquences sur l'environnement. Le produit ne se dégrade pas aussi facilement que ses promoteurs l'ont avancé. Sa demi-vie dans les sols peut atteindre 189 jours, et des restes de glyphosate sont fréquemment retrouvés dans l'environnement, y compris dans les urines humaines.
Dans les cours d'eau français, le glyphosate et son métabolite AMPA sont détectés dans une proportion significative des prélèvements. La concentration de glyphosate peut même atteindre, voire dépasser, le seuil réglementaire limite de potabilité par pesticide. Si la chloration dans les stations de traitement des eaux permet son élimination quasi complète avant d'atteindre le robinet du consommateur, sa présence dans les milieux aquatiques pose des problèmes. Il a été démontré qu'il a un impact négatif sur le développement embryonnaire de certains amphibiens.
De plus, le glyphosate étant un herbicide total, il nuit à la richesse de la flore sauvage dans les zones agricoles, appauvrissant la biodiversité. Il agit également comme un antibiotique, nuisant aux communautés bactériennes des sols, indispensables à leur fertilité, ainsi qu'à la flore microbienne des insectes auxiliaires. La vigilance est également de mise quant à son rôle potentiel dans la sélection de capacités de résistance aux antibiotiques.
Un autre revers de la médaille, particulièrement préoccupant, est l'apparition de résistances au glyphosate chez certaines adventices. L'utilisation massive de cet herbicide, notamment en conjonction avec les cultures OGM tolérantes, a conduit à la sélection de "super-mauvaises herbes" qui ne peuvent plus être éliminées par le produit. L'exemple de l'amarante résistante au glyphosate, observée en Géorgie (États-Unis), est particulièrement significatif. Des dizaines de milliers d'hectares sont touchés, obligeant les agriculteurs à des stratégies coûteuses, voire à l'abandon de parcelles. Des résistances ont déjà été observées dans une vingtaine de pays, dont la Chine, l'Argentine, le Brésil, le Canada et la France. Ce phénomène risque de s'amplifier avec l'arrivée de nouvelles variétés de cultures OGM résistantes.

Le "Syndrome Monsanto" et la Contestation de la Crédibilité des Agences
La crédibilité des agences sanitaires européennes, comme l'EFSA et l'ECHA, a été remise en question. Des révélations, notamment par le journal Le Monde dans le cadre des "Monsanto Papers", suggèrent que ces agences auraient écarté délibérément des études attestant du caractère potentiellement cancérogène du glyphosate. Il est également reproché à Monsanto d'avoir eu recours au "ghostwriting" pour faire rédiger des études par ses employés et les faire signer par des scientifiques extérieurs, afin de démentir le caractère cancérogène du produit.
L'agence sanitaire française (Anses) s'est également montrée préoccupée par l'"effet cocktail" entre le glyphosate et certains de ses adjuvants, comme la tallowamine. En conséquence, 126 produits associant glyphosate et tallowamine ont vu leurs autorisations de mise sur le marché retirées en France.
L'association Générations Futures a également mis en évidence des traces de glyphosate dans des aliments (légumes secs, pâtes, céréales du petit-déjeuner) produits en France ou importés, soulevant la question de la contamination généralisée. En Argentine, l'utilisation massive de glyphosate dans la monoculture du soja OGM s'accompagnerait d'une explosion de la mortalité par cancer et des malformations congénitales.
Le glyphosate est-il dangereux ? (1/3) L'Argumentarium #5
Vers des Alternatives Durables : Repenser le Désherbage
Face aux controverses et aux risques potentiels, la recherche d'alternatives au glyphosate s'intensifie. L'interdiction des pesticides de synthèse représente une opportunité de repenser les pratiques de jardinage et d'agriculture.
Agriculture de Conservation des Sols et Agroécologie
L'agriculture de conservation des sols, qui repose sur le semis sous couvert, utilise le glyphosate en appoint, de façon ciblée et à faibles doses. Cette approche s'inscrit dans la démarche de l'agroécologie, où le glyphosate peut être considéré comme faisant partie d'une "boîte à outils" plus large. Les agriculteurs les plus avancés dans ces techniques utilisent des doses réduites, de l'ordre d'un demi-litre par hectare.
Les alternatives au glyphosate dans l'agriculture impliquent une approche plus globale et raisonnée :
- Diversification des cultures : Alternez les cultures sur une parcelle pour éviter la sélection de mauvaises herbes spécifiques.
- Désherbage mécanique : Le labour entre deux cycles annuels de cultures, le binage, ou le sarclage permettent de maîtriser l'enherbement.
- Observation et anticipation : Observer attentivement les cultures et être à l'affût des bonnes conditions météorologiques pour intervenir.
- Semis de plantes concurrentes : Utiliser des plantes qui entrent en compétition avec les adventices pour limiter leur développement.
- Cultures couvrantes : Semer des engrais verts ou des plantes couvre-sol pour occuper le sol et empêcher le développement des adventices.
Ces techniques, bien que parfois plus complexes à mettre en œuvre, visent à réduire la dépendance aux herbicides chimiques.
Solutions Naturelles pour le Jardinier
Pour les particuliers, le retour à des pratiques de jardinage plus naturelles est encouragé. Même si elles sont considérées comme des "mauvaises herbes", les plantes spontanées jouent un rôle essentiel pour la biodiversité, offrant nourriture et abri à la faune.
Plusieurs solutions naturelles permettent de réguler ou d'éviter le développement des adventices :
- Paillage : Couvrir le sol avec des matériaux d'origine naturelle (organique ou minérale) bloque la levée des adventices et étouffe celles qui parviennent à germer.
- Désherbage manuel : Utilisation d'une binette, d'un sarcloir ou des mains pour retirer les mauvaises herbes.
- Faux semis : Technique permettant de réduire la pression des adventices sur la culture suivante.
- Désherbage thermique : Utilisation d'un désherbeur thermique ou d'eau très chaude pour éliminer les adventices.
- Plantes couvre-sol : Utilisation de plantes qui occupent l'espace au pied des massifs.
- Désherbants biologiques : Des produits à base d'acide pélargonique ou d'acide acétique sont disponibles sur le marché.
Ces alternatives, bien que demandant parfois plus d'effort ou de planification, offrent une approche plus respectueuse de l'environnement et de la santé.
Le débat sur le glyphosate est loin d'être clos. Alors que l'Union européenne a repoussé à plusieurs reprises sa décision de renouvellement, la pression sociétale et les préoccupations sanitaires poussent à explorer activement des alternatives plus durables pour la gestion des adventices, afin de préserver la santé humaine et l'équilibre de nos écosystèmes.