Le Fumier : Une Source Insoupçonnée d'Électricité et de Chaleur

L'Agence Régionale de l'Environnement et des Nouvelles Énergies (ARENE) d'Île-de-France, dans le cadre de son "Tour de France de l'Énergie", a organisé une visite instructive d'une unité de méthanisation dans les Yvelines. Cet événement, destiné à éclairer élus, techniciens et autres acteurs franciliens sur des sites "remarquables", a mis en lumière la ferme de la Tremblaye, près du village de La Boissière-École, une exploitation agricole qui a su transformer son fumier en une source d'énergie précieuse.

Ferme agricole avec des animaux et des champs

La Ferme de la Tremblaye : Quand le Fumier Devient Ressource

Nichée en lisière de la forêt de Rambouillet, la ferme de la Tremblaye s'étend sur 125 hectares. Elle abrite près de 600 chèvres et 260 vaches laitières, dont la production traditionnelle de fromage est bien connue. Cependant, ces animaux génèrent également une quantité considérable de matière organique : plusieurs milliers de tonnes de fumier par an. Loin d'être un simple déchet, ce fumier a trouvé une voie de valorisation prometteuse grâce à une unité de méthanisation opérationnelle depuis décembre 2012. Cette installation, implantée à 900 mètres de la ferme, a été conçue pour remplacer la chaudière à bois qui assurait auparavant le chauffage de l'exploitation.

Les différents fumiers (vache, chèvre, cheval), après avoir été "nettoyés" de certaines impuretés, ainsi que des oignons ne répondant pas aux normes de production, sont acheminés vers l'unité de méthanisation. Tous ces effluents subissent un processus de méthanisation qui permet de produire du biogaz. Ce biogaz est ensuite valorisé sur place pour générer de la chaleur et de l'électricité, tandis que le digestat, produit résiduel, est utilisé comme fertilisant.

Un Digesteur : L'Équivalent de Mille Vaches en Action

L'installation de méthanisation, fournie par le groupe allemand MT-Energie, se compose principalement de trois grands réservoirs : le digesteur, le post-digesteur et la cuve de stockage de digestat. De l'extérieur, ces grands silos enfoncés dans le sol, coiffés d'une toile verte gonflée par le gaz, présentent une apparence similaire.

Concrètement, les effluents sont d'abord broyés, une étape comparable à la rumination d'une vache, avant d'entrer dans le digesteur. Ce dernier reproduit, de manière simplifiée, l'action de milliers de panses de vaches. La température y est maintenue entre 40°C et 42°C. Des agitateurs à pales brassent la matière organique dans un milieu privé d'oxygène (anaérobie). Dans ces conditions, des bactéries, provenant par exemple du lactosérum, provoquent la formation de biogaz, un mélange principalement constitué de méthane et de dioxyde de carbone.

Le biogaz ainsi produit migre vers le haut du digesteur. De l'air y est alors injecté pour cristalliser le soufre présent, qui se dépose sur un filet. Un second digesteur, le post-digesteur, permet de récupérer environ 20% de biogaz supplémentaire. La matière résiduelle, le digestat, est ensuite stockée dans le dernier réservoir.

Schéma simplifié d'une unité de méthanisation agricole

L'Unité de Méthanisation en Chiffres

L'unité de méthanisation de la Tremblaye est conçue pour traiter 12 700 tonnes d'effluents par an. Sur la base de ces intrants, il est estimé que 923 000 m³ de biogaz peuvent être produits, ainsi que près de 11 000 tonnes de digestat. Le potentiel énergétique de ce volume de biogaz est évalué à environ 5 120 MWh (en énergie primaire) par an.

Ce biogaz permet de produire de l'électricité grâce à un moteur de 250 kW et de la chaleur par cogénération. L'exploitant estime qu'il est possible d'en tirer annuellement 1 895 MWh d'électricité, soit l'équivalent de la consommation électrique d'environ 600 foyers, et 2 304 MWh de chaleur, principalement destinés au process de la laiterie de la fromagerie.

Après onze mois d'exploitation, l'installation de la Tremblaye se situe en deçà de ces valeurs théoriques, sa capacité de production n'atteignant que près de 70% de sa valeur maximale. Cette dernière pourrait être atteinte si le site recevait des graisses agroalimentaires comme effluents, en plus des fumiers, mais cet apport est actuellement bloqué pour des raisons administratives.

Une Démarche Énergétique et Agronomique Innovante

Le constructeur allemand a adapté cette installation de méthanisation aux besoins spécifiques de la ferme. Par exemple, un échangeur de chaleur permet d'élever la température de l'eau chaude à 97°C, au lieu des 84°C traditionnels, afin de répondre aux exigences de la fromagerie. La capacité de stockage du réservoir de digestat a été portée à huit mois, soit le double des installations classiques, pour s'adapter aux rythmes de l'agriculture de conservation.

La ferme de la Tremblaye adhère aux principes de l'agriculture de conservation, qui vise à améliorer le potentiel agronomique des sols sans labour et en réduisant les intrants tels que les engrais et les produits phytosanitaires. Cette approche impose de répandre le digestat uniquement par temps sec.

L'installation de La Tremblaye a bénéficié de 28% de subventions, mais le coût total de l'investissement n'a pas été révélé. Le retour sur investissement est escompté après sept à huit ans d'exploitation. Ce type d'installation peine encore à se développer en France, contrairement à l'Allemagne.

Une unité de méthanisation alimentée en paille de maïs

La Méthanisation Agricole : Un Potentiel Élargi

Au-delà de la ferme de la Tremblaye, d'autres exploitations agricoles explorent et développent activement la méthanisation. Le GAEC de James, à Saint-Julien-de-Piganiol, avec ses 80 vaches laitières et 40 porcs, projette également de transformer ses fumiers et lisiers en chaleur et en électricité. Leur projet, inspiré par des systèmes développés en Meurthe-et-Moselle et par des voyages d'étude en Allemagne, où le concept est déjà bien ancré, vise à valoriser la fermentation des déjections animales pour produire du biogaz, le méthane. L'installation comprend un digesteur isolé et chauffé à 40°C, où les fumiers quotidiens sont mélangés à des tontes de pelouse. Ce projet innovant lance un appel aux particuliers pour devenir clients, proposant un prix plus compétitif que le fioul et donnant droit à un crédit d'impôt pour l'installation du chauffage.

Le GAEC La Cour, pionnier en matière d'économie écologique dans son département, a également investi dans un méthaniseur. Après avoir équipé ses poulaillers d'un système de chauffage par récupération de chaleur du sol et installé des panneaux photovoltaïques, cette première installation privée dans le département valorise les gaz de fumier, réduisant ainsi les odeurs. Ce projet, mûri depuis 2012 et concrétisé en 2016, représente un investissement de 1,1 million d'euros, avec une rentabilisation attendue sur douze à quinze ans. Les matières organiques proviennent de 150 vaches laitières et 180 génisses, en utilisant exclusivement les produits du GAEC. Le gaz dégagé par la fermentation alimente un moteur qui entraîne un générateur d'électricité, revendue à EDF. La maintenance et le suivi de l'installation requièrent environ 500 heures par an, soit moins d'un tiers d'un temps de travail annuel d'un salarié agricole. Ce système contribue également à réduire la diffusion de gaz à effet de serre. L'installation permettra de salarier un employé supplémentaire, rémunéré par les bénéfices de l'équipement.

Dans la commune de Channay-sur-Lathan, la famille HUET, exploitant un troupeau de 130 vaches laitières, a conçu une installation permettant de valoriser le fumier de l'exploitation. Le principe est simple : le fumier est extrait quotidiennement du bâtiment d'élevage et incorporé dans un digesteur où des bactéries dégradent la matière organique dans un milieu chaud et anaérobie. Cette dégradation produit un digestat, riche en matière organique, utilisable comme fertilisant naturel, réduisant ainsi la dépendance aux produits chimiques. Elle génère également du biogaz, composé majoritairement de méthane et de gaz carbonique. Ce biogaz est utilisé pour la production d'électricité et de chaleur par cogénération, grâce à un moteur alternateur sur site, puisque l'exploitation est éloignée des réseaux de gaz. L'électricité produite, 100% renouvelable, alimente les foyers à proximité, contribuant aux objectifs de transition énergétique du territoire.

La chaleur produite par le méthaniseur est valorisée de manière innovante par le chauffage de serres où est cultivée la spiruline. Cette algue, riche en nutriments essentiels, prospère dans des conditions chaudes, rendant ainsi le chauffage des serres par la chaleur du méthaniseur particulièrement pertinent pour une production éco-responsable. Le reportage de TV TOURS sur ce sujet et la possibilité d'acheter la spiruline directement à la ferme témoignent de l'intégration réussie de ce projet. La SEM EneR Centre-Val de Loire a accompagné le développement du projet, son portage administratif et a été actionnaire de la société BRE METHANISATION, aux côtés de la famille HUET, apportant une contribution financière pour rassurer les organismes bancaires.

À La Verrie, Denis Brosset et Jean-Louis Vrignaud produisent également chaleur et électricité à partir de leur fumier. Ce procédé écologique et financièrement intéressant a suscité l'intérêt de plusieurs centaines de personnes. L'unité produira environ 200 000 kWh par an, couvrant les besoins d'environ 70 ménages, et la chaleur du moteur chauffera les bâtiments agricoles. Les deux exploitants élèvent des bovins et des lapins sur 73 hectares, récupérant chaque année 1 000 tonnes de fumier et de lisier. Denis Brosset y pensait depuis dix ans. Les premiers essais devraient démarrer ce mois-ci.

Image d'une serre moderne avec des plantes

Les Avantages et les Défis de la Méthanisation

Les avantages de la méthanisation sont multiples. Sur le plan écologique, le gaz à effet de serre, qui serait de toute façon dégagé par la fermentation du fumier, est ici réutilisé, et la quantité finale de gaz à effet de serre émise est réduite. Après fermentation, le fumier se transforme en un compost plus propre, utilisable comme engrais pour les terres agricoles. L'avantage économique réside dans la revente du courant produit à EDF, générant un revenu complémentaire pour les exploitations.

Cependant, la mise en place de ces installations représente un investissement conséquent. Le projet de La Verrie s'élève à près de 230 000 €, dont la moitié est subventionnée par les collectivités locales, le conseil général et l'ADEME. Les agriculteurs visent une rentabilisation de leur projet en six à sept ans. Le coût d'un méthaniseur, même le plus petit, peut avoisiner le million d'euros, ce qui constitue une barrière financière significative, d'autant plus que les agriculteurs allemands bénéficient d'aides plus importantes de leur gouvernement que leurs homologues français.

À titre de comparaison, un important site de méthanisation, Biogasyl, est en construction aux Herbiers. Il s'agit d'un projet de taille industrielle qui récupérera les effluents d'agriculteurs et de l'usine de foie gras Euralis. De nombreux autres projets sont en cours en France, mais peu ont encore abouti. L'originalité du projet de La Verrie réside dans l'utilisation de fumier, une matière sèche, plutôt que des effluents liquides, ce qui pourrait être une première en France.

Le Débat sur l'Écologie de la Méthanisation

Un point de débat concerne la réelle "écologie" de la méthanisation. Certains soulignent que le processus implique la combustion du biogaz, émettant ainsi des gaz à effet de serre (GES). L'argument est que le fumier, s'il était laissé tel quel, conserverait son méthane, un GES puissant. Cependant, une compréhension plus nuancée révèle que le bilan écologique est positif. Le méthane, s'il s'échappe directement dans l'atmosphère, est un GES beaucoup plus dangereux que le CO2. Brûler le méthane pour produire de l'énergie permet donc de réduire son impact climatique.

Il est crucial de comprendre que le carbone émis sous forme de CO2 lors de la combustion du biogaz provient du carbone des plantes (directement ou via les animaux) qui l'ont préalablement capté de l'atmosphère pendant leur croissance. Ce cycle de quelques mois ne rajoute pas de CO2 supplémentaire à l'atmosphère, contrairement aux combustibles fossiles qui libèrent du carbone stocké depuis des millions d'années. Ainsi, la méthanisation s'inscrit dans un cycle de carbone court, et non dans une émission de carbone fossile.

Bien que la méthanisation ne provienne pas de combustibles fossiles, il est essentiel de ne pas la considérer comme intrinsèquement "bien" sans analyse. Si les émissions de CO2 sont comparables à celles des combustibles fossiles, l'aspect écologique doit être soigneusement évalué. Cependant, les partisans de la méthanisation avancent que la réduction globale des émissions de GES, notamment le méthane, justifie pleinement son développement. La méthanisation est une technologie qui, bien que présentant des défis financiers et administratifs, offre un potentiel considérable pour la production d'énergie renouvelable et la valorisation des déchets agricoles, participant ainsi à une transition énergétique plus durable.

Carte de France mettant en évidence des projets de méthanisation

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