La pomme, fruit emblématique de notre alimentation, est un pilier de l'agriculture française, classée comme le premier fruit produit et consommé dans le pays. Avec une production annuelle dépassant 1,5 million de tonnes, la France se positionne comme le troisième producteur européen. Toutefois, cette production intensive soulève des questions cruciales concernant l'utilisation d'engrais chimiques et la gestion des maladies, des défis que l'on retrouve également, sous d'autres formes, dans la culture de la pomme de terre, un légume essentiel à l'échelle mondiale.

L'Agriculture Pommière : Entre Rendement et Contraintes Sanitaires
En agriculture industrielle, une pomme peut subir en moyenne 35 traitements phytosanitaires, recourant à une panoplie de plus de 2500 produits toxiques, incluant herbicides, insecticides et fongicides. Cette utilisation massive de produits chimiques pose la question de l'effet cocktail, où l'interaction de différentes molécules peut démultiplier leurs effets. Ces interactions peuvent concerner des molécules de pesticides entre elles, mais aussi des pesticides avec des hormones (comme les œstrogènes et la progestérone, présentes dans les milieux naturels) ou des polluants environnementaux (tel le benzopyrène, issu de la combustion). Bien que peler la peau du fruit puisse éliminer une partie des pesticides accumulés, cette solution n'est pas universelle, car certains pesticides s'incorporent directement dans la chair du fruit.
Malgré ces défis, l'agriculture biologique offre une alternative prometteuse : la production de pommes biologiques a plus que triplé en France depuis 2007, prouvant qu'une agriculture industrielle n'est pas une fatalité.
Effets des pesticides sur la biodiversité, la santé animale et la santé humaine
Les Maladies de Conservation de la Pomme et les Alternatives aux Traitements Chimiques
La lutte contre les maladies de conservation de la pomme est un enjeu majeur pour les producteurs. Des stations comme La Morinière, le Cefel et le CTIFL de Lanxade explorent depuis de nombreuses années des alternatives aux produits de synthèse. Ces recherches visent à trouver des solutions pour l'agriculture biologique et les démarches "Zéro résidu" ou "bas intrants".
Michel Giraud du CTIFL note que les produits spécifiques homologués pour les maladies de conservation sont généralement appliqués quelques semaines à quelques jours avant la récolte. Deux produits alternatifs ont montré des résultats prometteurs contre les gloeosporioses.
L'Argile Sulfurée : Une Barrière Physique
L'argile sulfurée, testée depuis près de 15 ans en France à La Morinière, n'était jusqu'à récemment pas commercialisée dans le pays. Claude Coureau du CTIFL/La Morinière indique que « globalement, les résultats sont proches de la référence chimique », comme un captane appliqué quatre à six semaines avant récolte et deux Géoxe. Ce produit a été appliqué de trois à quatre fois en préventif avant une pluie, à raison de 8 ou 10 kg/ha, puis en curatif après lessivage. Il a réussi à réduire de moitié le taux de pourriture par rapport à un témoin non traité, même lors d'automnes très pluvieux. Bien que les résultats au Cefel et au CTIFL de Lanxade n'aient pas toujours été équivalents à la référence, les dégâts de pourriture ont systématiquement été inférieurs au témoin non traité. Aujourd'hui, Andermatt, l'entreprise propriétaire, commercialise ce produit en France pour la production conventionnelle, le présentant comme une substance dotée d'un mode d'action de barrière physique contre les stress abiotiques. Cependant, ce produit n'est pas inscrit dans le guide des intrants en agriculture biologique de l'Inao en France.
Le LBG-01F34 (Phosphonate de Potassium) : Efficacité et Questions sur les Résidus
Le LBG-01F34, un phosphonate de potassium, commercialisé aujourd'hui sous une autre formulation sous le nom de Soriale® par BASF, a démontré une efficacité parfois supérieure à la référence chimique dans les conditions d'application des essais. Cependant, Claude Coureau déplore que « le problème de ce produit de biocontrôle est les résidus d'acide phosphonique qui sont systématiquement trouvés sur les pommes ». Actuellement homologué avec un délai avant récolte de 35 jours, il n'est donc pas applicable en précueillette. Néanmoins, dans le cadre d'un projet financé par le ministère de l'Agriculture, ce produit, bien que non autorisé en agriculture biologique, mais inscrit dans la liste Biocontrôle de la DGAL, a été testé à différentes doses (8 l/ha, 4 l/ha et 1,9 l/ha, dose aujourd'hui homologuée) avec quatre à sept applications par an selon les sites de La Morinière et du CTIFL de Lanxade. Son efficacité est restée comparable à la référence chimique, sauf en 2017 à La Morinière où, appliqué à 4 l/ha, il fut deux fois moins efficace que la référence, mais les dégâts de gloeosporiose sont restés inférieurs d'un tiers au témoin non traité.
Autres Alternatives et Leurs Limites
Parmi les autres produits testés, la plupart ont montré une efficacité nulle ou faible. De faibles doses de cuivre et de soufre ont eu des résultats variables, mais leur efficacité globale est très limitée, voire inexistante. Le bicarbonate de potassium, le Basfoliar Si (un engrais enrichi en silice) et le Greenstim (à base de glycine bétaïne) n'ont eu aucune efficacité, voire ont eu un effet positif sur le développement des gloeosporioses. Le Vacciplant (à base de Laminarine), l'Invelop (talc) ou le Prev-B2 (produit contenant des terpènes d'orange) n'ont pas eu d'effet significatif sur ces maladies.
Contre le phytophtora, aucune des substances non chimiques testées n'a montré une efficacité aussi régulière que le captane. Pascale Westercamp du Cefel indique que « certains produits à base de cuivre ont montré une efficacité partielle », tandis que le bicarbonate de potassium n'a montré aucune efficacité. Parmi les méthodes alternatives, seul le traitement à l'eau chaude a démontré une très bonne efficacité contre ce champignon, ainsi que contre les gloeosporioses.
La Pomme de Terre : Un Légume Gourmand et Exigeant en Nutriments
La pomme de terre est un des légumes les plus cultivés au monde, appréciée pour sa productivité, sa longue conservation et ses qualités nutritives. Pour la cultiver, il est indispensable de lui offrir un sol enrichi par des engrais spécifiques, car elle est une "grande gourmande". Les plantes n'ont pas toujours besoin d'engrais pour se développer, se contentant de ce qu'elles trouvent dans le sol, mais ce n'est pas le cas de la pomme de terre.

Les Étapes de Croissance de la Pomme de Terre
Le cycle de croissance de la pomme de terre se déroule en plusieurs étapes clés :
- Germination et Développement Végétatif : Une fois le tubercule mis en terre, les germes se transforment en tiges portant des feuilles et en stolons, des organes de multiplication végétative.
- Tubérisation : Les stolons cessent de s'allonger et commencent à se renfler au niveau de leurs nœuds, formant les futures pommes de terre. La croissance des tubercules est lente au début.
- Floraison et Fructification : Ces étapes coïncident avec la tubérisation.
- Accélération de la Croissance des Tubercules : Une fois que les tubercules ont atteint leur taille optimale, la croissance des parties aériennes s'arrête.
- Maturation : Le feuillage jaunit et se dessèche, tandis que les tubercules parviennent à maturité.
- Récolte : Le feuillage est totalement sec, signalant le moment de la récolte.
Les Besoins Spécifiques de la Pomme de Terre en Nutriments
La pomme de terre a un système racinaire peu développé et doit trouver les nutriments nécessaires à son développement dans les 60 cm autour d'elle. C'est pourquoi une fertilisation ciblée est cruciale, même dans un sol fertile.
- Azote (N) : Indispensable au développement de la plante, il influence la grosseur et la qualité des tubercules. Il doit être disponible dès la formation du feuillage et pendant le développement des tubercules. Une carence entraîne une croissance insuffisante, un feuillage vert-jaune et des feuilles petites. Un excès provoque un feuillage luxuriant, très vert, et retarde la floraison et la maturation. L'azote, principal élément nutritif, assure la croissance et permet de bons rendements. Il est impliqué dans de nombreux métabolismes et agit sur le calibre et la qualité des tubercules. Environ 60 % de l'azote est absorbé avant la tubérisation pour alimenter la croissance végétative.
- Phosphore (P) : Essentiel au développement du système racinaire dès le début de la culture, il agit ensuite sur la formation et le stockage de l'amidon dans les tubercules. Un apport suffisant entraîne un plus grand nombre de pommes de terre de calibre plus important. Une carence stoppe la croissance des tubercules et rend les feuilles vert sombre avec les rebords repliés.
- Potassium (K) : Il assure une bonne hydratation, favorise le processus de tubérisation et joue un rôle dans les défenses naturelles de la plante. Une carence se manifeste par une décoloration des bordures des feuilles, s'étendant vers l'intérieur, et le recourbement des bords.
- Magnésium (Mg) : Important pour le développement du feuillage et la taille des tubercules. Une carence provoque des taches jaunes entre les nervures des feuilles, surtout sur les plus anciennes, qui finissent par brûler.
- Calcium (Ca) : Il rend la peau des tubercules plus résistante et joue un rôle dans la résistance à la sécheresse et à la chaleur, ainsi que dans la photosynthèse. Une carence est rapidement visible : les jeunes feuilles sont déformées et ont une extrémité marron et nécrosée. Pour allier rendement et qualité, le calcium doit être facilement disponible dans le sol à proximité des stolons et tubercules. Le calcium est majoritairement absorbé par les racines principales et transporté vers le feuillage. Cependant, son entrée dans les tubercules se fait à travers leur peau et à partir des racines portées par les stolons.
Types d'Engrais pour la Pomme de Terre
La pomme de terre est une culture particulièrement gourmande, et il est fortement conseillé d'attendre 3 à 4 ans avant de la cultiver à nouveau au même endroit.
- Fertilisants Organiques : Le fumier ou le compost sont de bons engrais maison. Le compost apporte azote, potassium et phosphore, mais des compléments en azote (sang séché, 150g pour 10 m2 à la plantation, 300g au premier buttage) et potasse (600g de potasse organique pour 10 m2) peuvent être nécessaires. Le fumier de bovin est le plus approprié (35 kg pour 10 m2).
- Engrais Chimiques : L'engrais NPK courant pour la pomme de terre est de type 4-6-10, privilégiant l'apport de potassium. Il est disponible sous forme liquide, en granulés ou en bâtonnets. Il est crucial de respecter les dosages indiqués pour éviter de nuire aux plantes ou de contaminer les nappes phréatiques.

Quand Apporter les Engrais aux Pommes de Terre
La fertilisation de la pomme de terre doit être adaptée aux différents stades de développement de la plante.
- Automne précédent la culture : Apport d'un fertilisant organique (fumier ou compost, 40 à 50 litres pour 10 m2), de phosphore pour la formation des racines et de cendre de bois (potasse) pour la résistance au froid. Un engrais à décomposition lente peut remplacer ces apports.
- Lors de la plantation : Apport d'un engrais spécifique à la pomme de terre, riche en azote, potasse, phosphore et magnésium, intégré au sol par griffage. L'application localisée de l'azote à la plantation est conseillée, à 5 cm sous le tubercule et 7-10 cm sur le côté de la ligne de plantation pour réduire le risque de volatilisation. L'implantation en billons à 3 rangs peut nécessiter une adaptation de la fertilisation azotée, car le rang central peut présenter une nutrition azotée plus faible.
- Au premier buttage : Apport d'azote et, si possible, de calcium. Le fractionnement précoce de la dose totale d'azote permet d'allonger la durée du cycle de production.
- Au moment de la floraison : Apport de phosphore, magnésium et calcium, lorsque les tubercules commencent à se développer.
- Engrais foliaires : Des pulvérisations d'engrais foliaires à base de phosphore sur les feuilles sont utiles lorsque la plante ne peut plus absorber les nutriments par elle-même, notamment en cas de sécheresse. Elles agissent comme un "coup de boost" pour obtenir de beaux et gros tubercules en fin de culture. Le fractionnement du potassium est possible lors du dernier buttage, en privilégiant la forme sulfate pour éviter l'effet du chlorure. L'apport de magnésium peut être réalisé sur une tête de rotation, en particulier en cas d'apport massif de potassium, en raison de l'antagonisme potassium-magnésium.
Maladies de la Pomme de Terre : Prévention et Symptômes
La pomme de terre est sensible à plusieurs maladies qui peuvent compromettre la récolte.
Prévention des Maladies dès la Réception des Plants
La prévention commence dès la réception des plants. Il est recommandé de vérifier leur état sanitaire, les écarts de calibre et les éventuels dommages en prélevant un échantillon de quelques dizaines de tubercules par lot. Ces tubercules doivent être lavés pour observer la présence de sclérotes noires de rhizoctone brun, de taches de gale argentée et/ou de dartrose. C'est aussi l'occasion de détecter d'éventuels parasites de quarantaine (pourriture brune, flétrissement bactérien).
Après coupe des tubercules, les premiers symptômes de parasites de quarantaine peuvent apparaître sous forme d'un léger brunissement ou d'une vitrosité de l'anneau vasculaire, plus marqués au talon. Ces symptômes peuvent être confondus avec d'autres problèmes physiologiques ou l'action des défanants. En cas de doute sérieux, seule une analyse en laboratoire peut confirmer le diagnostic.
Stockage et Préparation des Plants
Les plants doivent être stockés dans un local propre et désinfecté, exempt de produit antigerminatif, à l'abri du gel et de la pluie, en évitant le stockage prolongé sans aération. Il est essentiel de bien réchauffer les plants en les sortant du stockage au moins deux semaines avant la plantation, et de les manipuler à des températures supérieures à 8°C. L'alignement des sacs ou pallox à l'abri de la pluie et des gelées matinales, avec des "allées" pour l'aération et l'éclairage, limite l'allongement des germes. Il est également possible d'étaler les plants (sur 30 cm de haut maximum) sur un béton propre. Le réchauffement des plants doit permettre d'atteindre le stade "point blanc", minimum requis pour la plantation.
Traitements Contre les Maladies
- Rhizoctone Brun et Gale Argentée : Si le plant et le sol sont indemnes de rhizoctone brun et de gale argentée, un traitement peut être évité pour les pommes de terre destinées à la transformation, la fécule ou le marché du frais non lavé. Cependant, pour le marché du frais lavé, il est impératif d'éviter tout risque d'altération de la qualité de présentation des tubercules. En cas de plant contaminé par le rhizoctone brun, tous les produits du marché autorisés sont efficaces. Des essais sur des plants très contaminés montrent la régularité pluriannuelle du flutolanil (Rialto ou Iota P) et du fluxapyroxad appliqués sur le plant. L'application d'Amistar (3 l/ha) ou de Sercadis (0,8 l/ha) en raie de plantation est significativement moins efficace qu'une application d'anti-rhizoctone sur le plant. En situation de plant et de sol contaminés, les seules solutions efficaces combinent un traitement de sol et un traitement de plant.
- Mildiou et Alternariose : La pomme de terre est principalement sensible au mildiou, qui peut causer des ravages jusqu'à la destruction totale de la récolte. La prévention efficace et les traitements fongicides performants sont cruciaux pour préserver le rendement. L'alternariose, moins connue, dégrade également les récoltes, surtout en cas d'attaque précoce, pouvant entraîner des pertes de rendement considérables.

Symptômes des Maladies
- Sur les semis : Les plantes sont naines, les feuilles chlorotiques et jaunes, les entre-nœuds raccourcis ou les feuilles enroulées. Les tissus au-dessus de la base de la tige sont noirs et pourris, entraînant le flétrissement et la mort de la plante.
- Sur les plantes infectées : Les pommes de terre ne peuvent pas porter de fruits ou arrêtent de croître et pourrissent. Le système racinaire est sous-développé, rendant les plantes faciles à retirer du sol.
- Sur les tiges et tubercules : Les tiges et tubercules des plantes infectées deviennent noirs. Des faisceaux vasculaires bruns peuvent être observés dans la section transversale des tiges.
- Sur les pommes de terre de semence : Le tubercule pourrit en une masse collante et ne germe pas, ou pourrit dans le sol dès la germination, empêchant toute croissance.
Régularité d'Occurrence des Maladies
- Propagation par les tubercules : La tige noire de pomme de terre peut être propagée par les tubercules.
- Conditions favorables : L'incidence de la tige noire est liée à la température et à l'humidité. Une température élevée et une mauvaise ventilation ou une humidité élevée pendant le stockage favorisent la reproduction bactérienne, entraînant souvent la pourriture d'un grand nombre de pommes de terre.
- Sols et parcelles : Les sols à forte teneur en eau accélèrent la reproduction, la propagation et l'invasion des bactéries. Les sols collants et les parcelles basses sont donc sérieusement affectés.
En réponse à ces défis, des solutions de haut niveau peuvent être proposées, comme CALIBUR 20% SC. Les carences en nutriments sont peu fréquentes dans la pomme de terre car c'est une culture généralement réservée aux parcelles de bonne fertilité. Cependant, son cycle court et son faible réseau racinaire la rendent sensible aux ruptures nutritionnelles causées par des stress comme la sécheresse ou un coup de chaleur. La nutrition foliaire peut pallier ces ruptures en apportant les éléments sous une forme assimilable par la feuille en petite quantité. Les apports de magnésium, manganèse, zinc ou bore sont à déterminer selon les situations. Une carence en Magnésium se manifeste par un jaunissement des zones internervaires à la base des folioles ou sur les bordures des feuilles anciennes. Il est important de noter que les situations illustrées dans la documentation technique représentent des cas critiques, et de nombreuses situations de carences ou sub-carences peuvent exister.