Au sommet du MuCEM à Marseille se trouve le Jardin des Migrations. Ce jardin sec et odorant dominant la Méditerranée est situé au cœur historique du fort Saint-Jean, à quelques minutes à pieds du Vieux-Port. Il propose un parcours sensoriel et didactique au milieu de fleurs, d’arbustes et de plantes aromatiques venus des différentes rives de la Méditerranée et offre une vision panoramique sur la ville de Marseille. Ralentissez un instant pour respirer l’odeur de ce figuier sauvage, écouter le chant des cigales ou les secrets racontés par le jardinier de ce jardin pas comme les autres. Ouvert toute l’année aux mêmes horaires que le MuCEM, ce jardin-promenade, idéal pour comprendre l’histoire des plantes méditerranéennes se déploie en quatorze tableaux aux noms évocateurs : la cour des orangers, le jardin des myrtes, les salades sauvages du fort, les figuiers suspendus, le chemin des aromatiques, le potager méditerranéen, le jardin du vent, les herbes de la Saint-Jean. C’est l’image de la méditerranée qui s’exprime ici, celle du premier enclos des jardins almohades, la cour de orangers de la grande mosquée de Cordoue ou encore celle de Séville, les Riad marocains.

Un héritage vivant entre terre et mer
Lieu de brassage des cultures, le jardin des Migrations et ses plantations sont aussi des supports de mémoire qui participent d’une histoire commune. « Jardin culturel » au cœur du MuCEM, reflet de la biodiversité, il offre une perspective originale sur les migrations des plantes par un regard croisé sur les usages traditionnels, y compris dans les pharmacopées juives, musulmanes et chrétiennes sur les différentes rives de la Méditerranée. Se souvient-on que Marseille, grâce à son commerce maritime, fut pendant des siècles une importante porte d’entrée des épices, cotonnades, plantes tinctoriales, graines oléagineuses, céréales venues des contrées lointaines ? Le tissu industriel de la ville a suivi ces importations. C’était autrefois les « indiennes » (toiles de l’Inde, peintes ou imprimées), et plus récemment les pâtes, le sucre, le savon ou encore le pastis.

Déployé sur le niveau supérieur des remparts du fort Saint-Jean, le jardin des Migrations offre également une vue panoramique unique sur Marseille où l’on voit se succéder les couches historiques et culturelles de la cité phocéenne. Il faut en faire plusieurs fois le tour, grimper des marches, se perdre, revenir sur ses pas pour se rendre compte de l’étendue des fameux « tableaux » et des différents points de vue que l’on trouve sur différents niveaux autour de la place d’armes du fort.
Une expérience sensorielle au quotidien
Lieu de passage, de promenade, de pique-nique, de sieste, de lecture, c’est une parenthèse idéale pour traverser le fort Saint-Jean avant de rejoindre le bâtiment moderne du MuCEM et de découvrir les expositions du musée. Une invitation à rêver et à ralentir le rythme de la journée. Dans ce jardin, on s’assoit, on regarde, on sent. On touche avec délicatesse pour faire se dégager des parfums insoupçonnés de lavande, d’armoise, de romarin, de sauge et autres plantes porteuses d’huiles essentielles. Il ne faut surtout pas se gêner et aller à la rencontre des jardiniers pour en apprendre plus, savoir quelle est l’humeur du jardinier, quel est son horoscope jardinier. Et quand le jardinier se livre, en général le public se livre aussi. Le matin au jardin des Migrations, on goûte à la tranquillité et on se délecte de la lumière. Le soir, on s’enivre des parfums.

4. Désherber de manière sélective—Avec Jean-Laurent Félizia, paysagiste du jardin des migrations
Focus sur le potager méditerranéen et le chemin des aromatiques
Parmi les quatorze paysages du jardin des Migrations, nos sens en éveil sont attirés par ce potager et son chemin des aromatiques. Implanté à l’arrière du bâtiment Georges Henri Rivière, à proximité des espaces de restauration, le potager raconte l’épopée des légumes de la méditerranée, potager d’hiver et d’été, légumes indigènes et légumes exotiques devenus symboles de la cuisine « traditionnelle » méditerranéenne. Une « histoire de la ratatouille ». Le potager du jardin des Migrations où poussent topinambours, tomates, melons, et autres artichauts est aussi un lieu d’échange et de discussion, entre le public et le jardinier. Sur une longue plate-bande qui domine le potager, se déploie le chemin des aromatiques avec sa vue exceptionnelle sur la mer et la colline de l’autre côté du port. Ce jardin d’odeurs, planté à hauteur de mains, incite au toucher. Thym à odeur de camphre du Portugal ou de Crête, sauge à feuilles de lavande d’Espagne, sarriette des montagnes, origan de Grèce, lavandes, germandrée des chats le composent. Ce sont des plantes qui poussent spontanément dans les collines méditerranéennes.
La symbolique des plantes et l'histoire humaine
En quinze îlots répartis entre tours et chemins de ronde, de la cour des orangers au jardin des ailantes, l'espace vert fait écho au musée qui l'accueille. « Il s'est appelé le jardin des migrations parce qu'il nous rappelle que ce sont les hommes qui ont façonné le paysage, et les civilisations qui se sont superposées et ont fait le millefeuille de Marseille et de la Méditerranée », expose Jean-Laurent Felizia, son jardinier en chef. Des espèces emblématiques de la région n'existeraient pas sans les hommes et leurs voyages : l'olivier, sans les Phocéens, serait resté une plante épineuse à toutes petites olives. Quant au figuier, c'est aux Ottomans que l'on doit l'arrivée des variétés aux fruits comestibles.
La cour des orangers, à l’abri des adversités climatiques est protégée dans son enclos verdoyant. Inspiré par ce nom évocateur des Hespérides et guidé par le parfum de ses fleurs, vous pouvez vous engager maintenant dans l’exploration du temps long, de l’histoire des plantes méditerranéennes. Nous sommes ici dans une minuscule cour des myrtes, plantes aux fleurs et aux feuilles délicatement parfumées, dont le nom n’est pas sans évoquer l’Alhambra de Grenade. Le myrte (Myrtus communis) était la récompense des triomphes militaires dans les sociétés gréco-romaines. C’est ceint d’une couronne de myrte que le vainqueur participait à son ovation sur le chemin du capitole.
Vers un jardin éco-responsable et résilient
Balayées par le mistral, soumises aux fortes chaleurs, les plantes du jardin des migrations sont aussi résistantes. Les variétés ne nécessitent pas ou peu d'arrosage à maturité, même en été. C'est « un jardin qu'on veut plus écologique, moins énergivore, plus vertueux », indique Jean-Laurent Felizia. Et pour cela, le jardin accueille toutes ces plantes qu'on dit « indésirables ». « La notion de mauvaise herbe n'a pas sa place dans ce jardin, sourit Lucas, alternant en aménagement paysager. Mauve, chicorée sauvage, ces plantes ont une utilité, culinaire ou médicinale. »
La conception du jardin met en valeur une expérience multisensorielle des végétaux, grâce à la diversité des couleurs de feuillage, des textures et des odeurs. Les passages et niveaux multiples se prêtent à une proximité immédiate avec les plantations, permettant au public de les observer, de les toucher et de les sentir. Cette approche du jardin garantit un intérêt pour le visiteur tout au long de l’année, indépendamment des périodes de floraison.
Une réflexion sur l'avenir des paysages
Les migrations du passé permettent également de s’interroger sur les migrations du futur. L’empreinte des activités humaines sur le paysage s’accélère. À quoi va ressembler l’environnement naturel de demain, avec les migrations des plantes liées aux perspectives de réchauffement climatique ? Comment nos paysages culturels vont-ils intégrer l’arrivée de plantes nouvelles, parfois considérées comme invasives ?
De nombreuses plantes que nous considérons comme des plantes emblématiques de nos paysages méditerranéens sont des plantes exotiques amenées par l’homme au cours des derniers millénaires, ou plus récemment au cours des derniers siècles. Ces plantes se sont lentement intégrées dans nos paysages, au point d’y être souvent perçues comme des plantes identitaires ou patrimoniales. La garrigue elle-même est moins naturelle que ce que nous pourrions penser au premier regard. L’écosystème noue ainsi des liens étroits avec la civilisation, l’histoire des plantes et du paysage autour de la Méditerranée se confond avec l’histoire de l’homme.
La botanique au service de la culture
Le Jardin des Migrations (MuCEM) conçu par l’Agence APS, en collaboration avec le pépiniériste Olivier Filippi et la botaniste Véronique Mure, invite à une promenade paysagère, sensorielle et botanique où se racontent des histoires méditerranéennes d’hommes et de plantes. Ce travail repose dans un premier temps sur des connaissances botaniques solides associées à une observation quotidienne du comportement des végétaux. Ce jardin, comme son nom l’indique, n’a pas vocation à rester fermé sur lui-même mais à s’ouvrir au monde et à la culture. C’est aussi dans ce rôle de médiateur que les jardiniers font découvrir aux visiteurs et aux curieux l’histoire que raconte ce jardin, celle des Hommes et des paysages de la Méditerranée.
Le jardin des migrations du Mucem à Marseille a été lauréat des Victoires du paysage 2014 dans la catégorie « collectivités - jardin urbain ». Une occasion de revenir sur ce jeune jardin du Mucem, commandé par le ministère de la Culture et de la Communication, et réalisé par les paysagistes de l’agence APS auquel nous avons modestement apporté notre concours avec Olivier Filippi pour bâtir l’histoire de ces migrations végétales.
Les éléments du paysage : vent, terre et tradition
Peuplé de graminées, ce jardin, par le gracieux mouvement de ses herbes, évoque le vent. Orienté vers le nord-ouest, ouvert au mistral, il renvoie à l’image d’autres paysages proches, ceux des steppes de la Crau ou du plateau du Larzac, où le vent et le mouton, si spécifiques aux régions méditerranéennes, façonnent les paysages depuis des millénaires. Quelques plantes à fleurs, pas les plus nombreuses, ont choisi le vent pour célébrer leurs amours. On les appelle anémophiles. Les arbres à chatons mais aussi les graminées usent de ce vecteur de pollinisation un peu aléatoire.
Vous pénétrez ici dans la garrigue, la colline des Marseillais, image emblématique du Midi. Un paysage façonné par l’homme, mais aussi par le feu, le vent, le mouton et la chèvre depuis plus de cinq millénaires. Ou plutôt une mosaïque de paysages, avec ses bois de chênes exploités, ses prairies pâturées, ses terrasses cultivées, et partout la pierre qui émerge. La forêt méditerranéenne n’a jamais porté en son sein d’olivier, d’amandier, ni même de figuier, pourtant tous devenus des plantes emblématiques des paysages du Midi de la France. Ces arbres peuvent tous raconter l’histoire de leur voyage, souvent lointain dans le temps, quelquefois lointain en distance.
Un carrefour ethnobotanique
C’est ici, tout au long du chemin de ronde, qu’est racontée la grande histoire ethnobotanique de la méditerranée. Regards croisés sur les utilisations traditionnelles des plantes dans les cultures musulmanes et judéo-chrétiennes. Brassées par les échanges et les voyages, ces plantes ont contribué à tisser des liens historiques entre les peuples. Au petit matin du 24 juin, jour de la nativité de Saint Jean Baptiste, il était de tradition de récolter les « herbes guérisseuses ». Celles-ci devaient être cueillies avant le lever du soleil, couvertes de rosée.
Mais que vient faire l’ailante, ce faux vernis du Japon, monte aux cieux ou bois puant, dans l’histoire des plantes méditerranéennes ? Originaire d’Extrême Orient, il a été semble-t-il introduit en France au milieu du XVIIIe siècle. Planté comme arbre d’alignement le long des rues, sa capacité de propagation en fait vite une espèce commune, voire encombrante. C’est avec le déclin du vers à soie du mûrier à partir de 1843 que l’intérêt de l’ailante est ravivé. En 1857, est introduit d’Inde le vers à soie de l’ailante, réputé en Chine pour donner une matière textile renommée, l’ailantine. Le succès est vif. En 1861 on compte deux mille propriétaires adeptes de ce nouveau type de sériculture.
Marseille et ses réseaux d'échanges mondiaux
Par delà la forêt de mâts du port, la vue se porte sur la ville et sa Canebière. C’est l’occasion de parler de l’importance des cordiers et de la sparterie dans un port tel que Marseille, à travers le chanvre (Cannabis sativa, le « canebe » qui a donné son nom à la Canebière) et l’auffe, (Stipa tenuicissima) un équivalent du chanvre en provençal. Marseille a toujours été un grand comptoir de chanvre pour la fabrication et le commerce des élingues et cordages de marine. Son arsenal possédait des ateliers fabriquant des cordes et des voiles par milliers de mètres carrés.
Par contre ce n’est qu’au XVIIe siècle que l’on trouve des témoignages de la sparterie. C’est à cette époque que sont arrivés les premiers habitants du Vallon des Auffes, décrits comme des « auffiers », entendez par là des tresseurs de cordages pour la pêche, corbeilles, ramasseurs à base d’auffe ou alfa, une fibre végétale poussant dans les zones sèches de l’Afrique du nord et de l’Espagne du sud.
Initiatives locales et préservation du patrimoine végétal
La commune de Romagnat lance, en association avec le Conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne (CEN Auvergne) et l’Etonnant Festin, un inventaire participatif des figuiers sur l’agglomération Clermontoise. Les objectifs sont multiples, à la fois fruitiers et culturels. Les premières traces des figuiers sur l’agglomération remontent au début du XXe siècle, apparus avec les vagues de migrations après la Première Guerre mondiale. Cet inventaire vise à repérer les figuiers pour pouvoir les identifier et les sauvegarder en prélevant des boutures. À terme, elles permettront la création et la plantation d’un verger conservatoire sur l’agglomération afin de rassembler et de diffuser les greffons des variétés locales aux acteurs locaux. Rendez-vous sur le site du CEN Auvergne dans la rubrique « Agir avec nous ! ».
Situé à l’entrée du port de Marseille, dans l’enceinte du fort Saint-Jean, le Jardin des migrations propose un parcours à la découverte de l’histoire de la végétation méditerranéenne et de ses usages. Les plantes utilisées varient en fonction du thème de chacun des jardins, à savoir la cour des orangers, le jardin des myrtes, les jardins des légumes et des salades, le jardin des vents et le sentier ethnobotanique. Dans un contexte de jardin sec, cette collection botanique unique de plantes méditerranéennes s’offre au visiteur tout au long de l’année, indépendamment des périodes de floraison.
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