La Fumeterre : Une « mauvaise herbe » aux vertus médicinales oubliées

Souvent perçue par les jardiniers comme une indésirable dans les espaces soigneusement entretenus, la fumeterre, connue sous le nom latin de Fumaria officinalis, est pourtant une plante herbacée aux propriétés médicinales remarquables. Cette annuelle, appartenant à la famille des Papavéracées, cache sous son allure fragile et aérienne une puissance thérapeutique reconnue depuis l'Antiquité, notamment pour son action bénéfique sur la sphère hépatique et dermatologique.

Illustration botanique montrant les feuilles découpées et les grappes florales roses de la Fumaria officinalis

Botanique et caractéristiques physiques

La fumeterre est une plante herbacée annuelle, à tige molle et sans duvet. Elle mesure de 20 à 60 cm de haut, alors que d’autres plantes de son espèce, comme la Fumaria capreolata (fumeterre grimpante), peuvent dépasser le mètre de hauteur. C'est une plante qui possède une racine pivotante, une tige frêle et molle qui se couche donc facilement, au moindre coup de vent ! Elle s’appuie volontiers sur d’autres plantes qui lui permettent d’atteindre plus facilement la lumière.

Elle porte des petites feuilles alternes, de couleur vert-gris et sans duvet. Les fleurs sont disposées en épis terminaux, avec plus de 15 fleurs par épi. Elles se présentent en forme de tube allongé et se terminent par un éperon, d’une jolie couleur allant du rose au pourpre, qui apparaissent d’avril jusqu’à la fin de l’été. Les fruits de la fumeterre sont des petites siliques globuleuses renfermant chacun une seule graine. L’ensemble de la plante a une saveur amère.

Appartenant jusqu'en 2009 à la famille des Fumariacées, la classification phylogénétique des plantes l’a intégrée à la famille des Papavéracées. C’est donc une cousine du Pavot et comme toutes les plantes de cette famille, elle contient de nombreux alcaloïdes. Toutefois, c’est la seule Papaveracée à ne pas présenter de latex à la cassure.

Origines et étymologie : La « fumée de la terre »

On pense que le mot fumeterre vient du latin fumus et terra, terre, certainement en référence à l'odeur de fumée qui se dégage de la plante et au léger goût fumé qu’elle laisse en bouche, et à son apparence légère, aérienne et grisâtre qui pourrait donner une impression de vapeur ou de fumée lorsqu’on la regarde de loin. Autrefois appelée « fumée de la terre », probablement en raison de l’action lacrymogène de son jus ou de la fumée qu’elle dégage en brûlant, une ancienne croyance disait que la fumeterre naissait non d’une graine mais des vapeurs de la terre elle-même.

Comme toutes les grandes médicinales, elle dispose d’un grand nombre de noms communs : fiel de terre, herbe-à-la-jaunisse, fleur de terre, herbe à la veuve, pied de géline, raisinette, chausse rouge, lait battu, pisse-sang.

Habitat et répartition

Originaire d’Europe et d’Afrique du Nord, la fumeterre est une plante très commune dans les régions tempérées d’Europe, d’Afrique du nord et en Asie occidentale, tout particulièrement dans le bassin Méditerranéen. Elle préfère pousser sur des sols calcaires ou argilo-calcaires, pas trop secs, dans les champs, sur les terrains vagues, au bord des chemins, sur les talus, dans les vignes ou bien encore dans les ruines, au soleil ou à mi-ombre, jusqu’à 1500 m d'altitude.

Histoire et usages traditionnels

Connue depuis l’Antiquité, la fumeterre était recommandée pour les affections hépatiques, notamment par Pline et Galien. Dioscoride au Ier siècle, Galien au IIe citent déjà son action sur la sécrétion biliaire et les fonctions hépatiques. Au Xe siècle, ce sont les médecins arabes qui vantent les vertus de la plante, car en Occident, elle fut progressivement oubliée à partir du Moyen Âge.

En tant que plante magique, la fumeterre fut brûlée pendant de longs siècles pour exorciser les lieux maudits. L’importante fumée qu’elle dégage en se consumant était utilisée, selon les cas et les régions, pour invoquer l'âme des morts, pour se rendre invisible, pour éliminer les influences négatives et les peurs, ou encore pour conjurer les désastres voire éloigner les voleurs de lait. Dans le Pas-de-Calais, avant d’aller demander une augmentation à son patron, on avait pour coutume de cirer ses chaussures avec une décoction de fumeterre !

Au XVIème siècle, le médecin Pierre-André Matthiole ne tarit pas d’éloges sur la fumeterre en cas de troubles digestifs. Elle fut même considérée par nos Anciens comme une des plantes les plus efficaces pour atteindre l'âge de 100 ans : avec l’angélique et le frêne, elle fait partie de ces « Simples » qu’on appelait les remèdes des centenaires. Plus récemment, au XXème siècle, son usage est reconnu par l'Agence européenne des médicaments.

Composition physico-chimique

La fumeterre contient beaucoup de molécules intéressantes sur le plan physico-chimique, notamment des alcaloïdes (protopine et fumarine, principalement), des acides-phénols, des flavonoïdes (quercétine), des composés amers, des minéraux comme les sels de potassium et des tanins. Ces composants facilitent le travail de l’estomac et tonifient le foie et la vésicule biliaire.

Culture, récolte et séchage

La fumeterre est une plante qui ne se trouve pas en jardinerie, généralement. Si vous souhaitez l’utiliser, il faut donc soit la cueillir, soit faire germer des graines que vous aurez récupérées. Elle fait partie de celles qui annoncent l’arrivée de la saison claire : elle fleurit généralement dès le mois de février ou mars.

Pour avoir une meilleure concentration en principes actifs, on récolte généralement la sommité fleurie entre février et avril. Attention, la fumeterre est une plante fragile aux racines petites : on risque facilement de l’arracher entièrement, racines comprises, en voulant tirer sur une branche.

Si vous souhaitez la cultiver, elle peut être semée en pleine terre ou en terrine, sur tous les types de sols. Les graines ont besoin de stratification à froid. Pensez à les planter bien serrées pour qu’elles puissent s’appuyer les unes contre les autres, pour compenser sa tige molle et fragile. Une fois séchée, à l’ombre, à l’abri de l’humidité et de la poussière, elle se conservera très bien pendant au moins un an.

Récolte, séchage et utilisation de la sauge officinale3

Propriétés médicinales : Le foie et la vésicule biliaire

Les herboristes ont pour habitude de dire de la fumeterre qu’elle a un tempérament refroidissant, asséchant, et légèrement calmant. Avant tout, la fumeterre est une très puissante plante digestive : apéritive et tonique, elle stimule et facilite la digestion. Les composants amers vont déclencher une sécrétion de sucs gastriques et une fortification des contractions des muscles lisses.

La fumeterre est LA grande plante de la vésicule biliaire. C’est une plante à la fois cholagogue et cholérétique. Mieux, elle régule la sécrétion biliaire : on dit que la fumeterre est amphocholérétique, ce qui signifie qu'elle régularise le flux biliaire en l'augmentant quand il est insuffisant, et en le réduisant quand il est trop important. On a aussi démontré qu’elle a une grande propriété antispasmodique, en particulier au niveau du sphincter d'Oddi, grâce à sa protopine.

D’après la Commission E allemande, c’est parce qu’elle favorise un fonctionnement plus harmonieux du foie et de la vésicule biliaire que la fumeterre favorise la digestion, limite la constipation ou les spasmes intestinaux et facilite le drainage des toxines.

Utilisation pour la peau et détoxification

La fumeterre soutient la détoxification générale de l'organisme en purifiant le sang et en améliorant le transit. Elle est très bénéfique pour la peau, notamment pour les problèmes cutanés liés aux toxines et aux déséquilibres internes comme l’acné, l’eczéma ou le psoriasis. Elle est dépurative, drainante, anti-inflammatoire et aide à réguler le sébum.

Précautions et contre-indications

La fumeterre est une plante puissante qui nécessite quelques précautions à fort dosage. Il est déconseillé de la consommer en cas de problème grave au niveau de la vésicule biliaire (calculs, obstruction), d'insuffisance hépatique, d'hépatite ou de cirrhose. Elle possède également un léger effet hypotenseur, ce qui impose la prudence en cas de tension déjà basse ou de prise de médicaments pour la tension.

Elle est déconseillée aux femmes enceintes et allaitantes car elle contient des alcaloïdes qui pourraient être nocifs en grande quantité. De même, elle est déconseillée aux enfants, car son action sur le foie et la bile n’est pas adaptée aux jeunes organismes.

Modes de préparation

  • Infusion : Prendre 1 à 2 g de fumeterre séchée pour 250 ml d’eau chaude. Laisser infuser 5 à 10 minutes. Buvez 2 à 3 tasses par jour avant les repas. Ne pas dépasser 2 à 3 semaines d’affilée.
  • Décoction (usage externe) : Faire bouillir 20 g de fumeterre dans 1 litre d’eau pendant 10 minutes. Laisser refroidir, puis appliquer en compresse sur la peau ou en lotion.
  • Teinture mère et gélules : Pratiques pour une prise rapide, il est impératif de suivre les recommandations indiquées sur l’emballage et de respecter les cures de 2 ou 3 mois avec des pauses.

La fumeterre demeure une plante fascinante à redécouvrir. Bien qu'elle soit souvent ignorée ou qualifiée de mauvaise herbe, sa capacité à réguler les fonctions hépatiques et à assainir l'organisme en fait une alliée précieuse de la pharmacopée naturelle pour ceux qui savent l'observer et l'utiliser avec discernement.

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