La relation entre le tuteur et le tutoré constitue un pilier fondamental de la transmission des savoirs en milieu professionnel. Si le tutorat est souvent perçu comme une extension naturelle de l'activité quotidienne, une analyse approfondie révèle qu'il s'agit d'un travail complexe, marqué par des enjeux de genre, des styles d'accompagnement variés et une tension constante entre le prescrit et le réel.

Le cadre théorique de l'instrumentation
Pour comprendre la relation de tutorat, il est nécessaire d'inscrire l'activité dans une perspective instrumentale. Selon Rabardel (1995), l'activité médiatisée par des instruments repose sur une distinction essentielle entre l'artefact (l'objet, le système, le support) et l'instrument (le composite formé de l'artefact et des schèmes d'utilisation).
L'individu, en manipulant des outils dans une activité professionnelle ou formative, élabore des connaissances techniques. L'artefact permet au sujet de modifier l'objet de l'activité. Cette notion inclut les objets symboliques, comme le portfolio de formation. Dans ce cadre, les schèmes d'utilisation sont constitués d'invariants organisateurs de l'activité du sujet. L'instrument devient alors un médiateur vers les objets d'apprentissage, le soi ou les autres.
Le rôle du tuteur : entre prescriptions et réalité
Le tuteur est souvent identifié comme une figure « naturelle », supposée transmettre ses savoirs avec aisance. Toutefois, cette perception occulte la charge mentale et organisationnelle que représente cette mission. Les tuteurs sont fréquemment des « piliers » de la structure, mieux intégrés que leurs collègues, mais confrontés à une pression temporelle accrue.
Leur rôle ne peut être « téléguidé » par les référentiels. La spécificité des métiers et la singularité des tutorés imposent une inventivité constante. Qu'il s'agisse de former des jeunes en bac pro ou d'accompagner des cadres, le tuteur doit déterminer l'objet de son action en puisant dans ses propres expériences. Cette activité à forte implication relationnelle et affective peut générer une fatigue et une lassitude, d'autant plus que le tutorat est rarement reconnu formellement par la hiérarchie.
Transmission des savoir-faire : un défi pour toutes les entreprises
L'influence du genre et du profil des tuteurs
L'analyse des données (notamment via le dispositif Evrest) montre que le tutorat n'est pas distribué de manière aléatoire. On observe une légère différence sexuée, avec une prédominance masculine dans certains secteurs, mais des nuances importantes selon la CSP.
Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les plus âgés qui transmettent le plus, mais bien les professionnels en milieu de carrière. Les cadres et professions intermédiaires sont plus impliqués que les ouvriers ou employés. Ce rôle de tuteur est souvent corrélé à une dynamique d'évolution professionnelle : ceux qui forment sont aussi ceux qui reçoivent le plus de formation, utilisant parfois le tutorat pour préparer de futures responsabilités d'encadrement.
Styles d'accompagnement et postures réflexives
Au sein de l'espace tutoral, les postures adoptées par les tuteurs et les tutorés varient considérablement. Certains tuteurs s'inscrivent dans une posture de référent de proximité, tandis que d'autres pratiquent une approche maïeutique, invitant au questionnement.
L'étudiant, de son côté, peut instrumentaliser le tuteur pour son propre développement. Par exemple, lors de co-analyses, le dialogue avec le chercheur ou le tuteur peut servir d'instrument psychologique pour comprendre la construction de l'évaluation. Cependant, des blocages surviennent lorsque le tuteur ne maîtrise pas l'artefact (comme le portfolio) ou lorsqu'il s'en tient à des représentations obsolètes de l'apprentissage.
La confrontation à l'écart entre le prescrit et le réalisé soumet le tutoré à une épreuve de réflexivité. Les règles d'action mobilisées - « acquiescer », « contre-argumenter », « argumenter » - témoignent de la stratégie que le tutoré déploie pour naviguer dans cet espace. Certains choisissent de ne pas contester pour préserver la « face » des professionnels, tandis que d'autres, plus proactifs, cherchent à instrumentaliser le terrain de stage pour acquérir les compétences manquantes.
L'évaluation comme espace de tension
L'évaluation constitue le point culminant de la relation tutoral. Elle est souvent sous-tendue par la représentation de l'apprentissage que possède le tuteur, laquelle est parfois plus liée à l'année d'études qu'à une véritable approche par compétences.
Lorsqu'un tuteur ne parvient pas à argumenter son évaluation, il se place dans une posture de supériorité qui empêche tout partenariat. À l'inverse, une co-évaluation, où le tuteur et le tutoré s'accordent sur les critères, favorise la reconnaissance de la professionnalité émergente. Il arrive que l'étudiant, en situation de décalage, utilise des stratégies de négociation pour faire valoir ses acquis, illustrant ainsi que le tutorat est un espace vivant, traversé de rapports de force et de dynamiques de genre, où la transmission est un travail en soi, indissociable des conditions globales de travail.