Lorsque l'on évoque le nom "Geranium" en Alsace, il est fort probable que deux associations distinctes viennent à l'esprit : la fleur aux couleurs éclatantes, emblème des balcons alsaciens, et un groupe musical emblématique de la région. Mais derrière ce nom, se cache aussi l'œuvre d'un poète lyrique, dramaturge et compositeur de talent, Victor Schmidt, dont le recueil de poèmes éponyme a marqué la littérature alsacienne et inspiré une nouvelle génération d'artistes. Cette immersion dans l'univers de Victor Schmidt et du groupe Geranium est une invitation à explorer la richesse et la diversité de la culture alsacienne, entre tradition et modernité, poésie et musique.

Victor Schmidt : Le poète aux multiples facettes de Lutterbach et Thann
Victor Schmidt, une figure majeure de la culture alsacienne, est né à Lutterbach le 25 février 1881. Cependant, son lien avec Lutterbach est principalement sa naissance, car ses parents déménagent à Thann lorsqu'il n'avait que six semaines. C'est à Thann qu'il passe son enfance et son adolescence, forgeant ainsi une attache profonde avec cette ville qui deviendra une source d'inspiration majeure pour son œuvre. Il est le fils de Jean-Baptiste Schmidt, marchand de vin, et de Marie Anne Laverny, originaire de Bordeaux. Cette dualité d'origines, alsacienne par son père et bordelaise par sa mère, a peut-être contribué à la richesse de sa sensibilité artistique.
Une carrière entre art et industrie
Victor Schmidt n'était pas seulement un homme de lettres et de musique ; il a également eu une carrière dans l'industrie textile. Il apprend le métier de dessinateur textile à l'école professionnelle supérieure de Thann, une formation qui le mène à travailler à Mulhouse. Le Musée de l'impression sur étoffes à Mulhouse conserve d'ailleurs quelques-unes de ses créations, témoignant de son talent dans ce domaine. En 1904, dans une quête de perfectionnement, il s'installe à Paris pour approfondir ses connaissances en dessin d'impression à l'atelier Guérin. Cette période parisienne est probablement formatrice pour son regard artistique. En 1914, il s'établit définitivement à Mulhouse, juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, une période qui met un frein aux débouchés dans l'industrie textile et le pousse davantage vers ses passions artistiques.
L'œuvre poétique : Une ode à l'Alsace
Victor Schmidt se distingue avant tout comme un poète lyrique. Son inspiration, il la puise profondément dans sa ville de Thann, son histoire, ses paysages, ses habitants, et son âme. Il est un véritable chantre de l'identité alsacienne. Ses poèmes sont écrits dans trois langues : le dialecte alsacien, l'allemand et le français, ce qui démontre une maîtrise linguistique remarquable et une volonté de toucher un public large.
Il publie ses premiers poèmes en dialecte dans la presse avant de les rassembler dans des recueils qui deviendront des classiques de la littérature alsacienne. Parmi ses ouvrages, on retrouve des titres évocateurs tels que « Kornbluema, Margrittle un Coquelicots, Geranium » (1920), « Kappezinerle » (1928), « Pfingstnagele » (1930) et « Spitzewadri » (1953). Dans ce dernier recueil, il rassemble même des œuvres de jeunesse publiées avant 1900 sous divers pseudonymes, offrant un aperçu de son cheminement artistique précoce. L'édition complète de « Geranium », parue en 1939, englobe les poésies des recueils précédents, enrichies d'une dizaine de poèmes inédits. Ce recueil est particulièrement significatif, car il donnera plus tard son nom au groupe musical éponyme.

Le compositeur et dramaturge
Outre la poésie, Victor Schmidt est également un compositeur prolifique. Il met en musique de nombreuses chansons, dont il écrit à la fois les paroles et la musique. Ces compositions paraissent notamment sous le nom de « Klang üs’m Elsass » avec partition pour piano, permettant leur diffusion et leur interprétation. La plus célèbre de ses chansons, « S’Heimweh », composée en 1948, connaîtra un succès retentissant. L'Alsace entière s'en empare, et elle devient même un succès international auprès des Alsaciens de tous les pays du monde, symbolisant le mal du pays et l'attachement à leur région.
Le nom de Victor Schmidt est aussi étroitement lié à l'histoire du Théâtre Alsacien de Mulhouse (TAM). Ses œuvres dramatiques y sont jouées pour la première fois avant de s'exporter sur les scènes de Bâle, de Zurich et même de Paris. Son œuvre théâtrale, volumineuse et diversifiée, comprend essentiellement deux genres : des contes de Noël et des comédies ou farces. Sa première pièce, une farce intitulée « Dr Erscht April », écrite pendant la guerre de 1914-1918, est montée à Mulhouse le 9 mai 1919.
Victor Schmidt participe activement à la vie culturelle de son époque en intervenant régulièrement sur les antennes de Radio Strasbourg et de Radio Bâle avec ses causeries sur la presse, le bonheur, l'amour, l'humour, le théâtre et ses pièces radiophoniques. En 1961, à l'occasion du 8e centenaire de la ville de Thann, paraît son conte radiophonique « Le pilier de la Madone ».
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Reconnaissance et héritage
Le 2 février 1963, Victor Schmidt est chaleureusement accueilli dans son village natal, Lutterbach. Lors d'une représentation théâtrale au foyer paroissial, le TAM interprète la comédie « D’r Wi, d’Fraüe un d’Wohret » (le vin, les femmes et la vérité). Cet événement est l'occasion pour son village natal de rendre un très bel hommage à l'un des fils illustres de la cité. Cet artiste éclectique pratiqua également la peinture avec bonheur, ajoutant une corde supplémentaire à son arc créatif. Il est décoré de la croix du Commandeur du Mérite National français en 1961, une distinction qui souligne l'importance de sa contribution à la culture française.
Le groupe Geranium : Faire revivre la culture populaire alsacienne
Si le nom "Géranium" est intrinsèquement lié à Victor Schmidt, il est également indissociable d'un groupe musical emblématique né dans les années 1970. Ce groupe doit son nom au recueil de poèmes de Victor Schmidt, une preuve de l'inspiration durable de l'œuvre du poète. Daniel Muringer, l'un des membres fondateurs du groupe, conserve précieusement l'ouvrage qui a « tilté dans ses oreilles ».
Des bancs du lycée à la scène internationale
Le groupe Geranium a été créé durant l'année scolaire 1974-1975 par des potes du lycée Schweitzer de Mulhouse. Parmi eux, Daniel "Dany" Muringer, considéré comme l'âme du groupe, Matthieu Villette (aujourd'hui flûtiste à l'Orchestre symphonique de Mulhouse), Philippe Gross et Francis Muringer, le petit frère de Dany. Ces « années Geranium » sont décrites par Matthieu comme une parenthèse enchantée. Au lycée, la petite bande écoute en boucle des figures de proue du folk anglo-saxon comme Simon & Garfunkel, Bob Dylan.
À une époque où la génération de leurs parents était réprimandée pour parler l'alsacien après la Seconde Guerre mondiale, Dany Muringer s'investit dans la recherche. Il passe des heures dans les archives, explorant le répertoire de chansons populaires et la littérature régionale, découvrant ainsi des « pépites » qui deviendront le fondement de la démarche artistique du groupe.
Une philosophie de l'ouverture et de l'enrichissement
La philosophie de Geranium, énoncée par Dany Muringer dans un article publié en 1975, est restée intacte : « Géranium insiste avant tout sur la tradition. Il est important qu’une culture en voie de retrouver sa spécificité assimile à nouveau ce que le temps ou la pesanteur d’une culture voisine lui a fait oublier. On nous accuse d’être passéistes, nous ne cherchons pas à jouer la musique traditionnelle telle qu’elle a été jouée, les musiciens de Géranium ont subi les influences les plus diverses, pop, classique, folk américain, anglais, irlandais… Ces influences nous ont permis d’enrichir la musique traditionnelle de chez nous et de lui donner ainsi une nouvelle chance d’exister. » Cette approche audacieuse et ouverte a permis au groupe de revitaliser la musique alsacienne en la mariant avec des sonorités contemporaines et internationales.
Le groupe a toujours cherché à faire revivre la culture populaire en créant des ponts et en faisant des cultures régionales des vecteurs de rencontres. Dès sa création, Geranium n'a pas hésité à mélanger les langues, les sonorités, et les cultures. Dany Muringer possède d'ailleurs une quarantaine d'instruments de musique rapportés de ses pérégrinations, reflétant cette diversité instrumentale, qui est, selon lui, « à l'image de la diversité dans le monde, de la diversité biologique et culturelle, c'est notre richesse mondiale ! »
Un succès immédiat et international
Dès sa création, en plein âge d'or du « folk revival », Geranium trouve son public. Le groupe enregistre rapidement un premier puis un deuxième album et se produit dans le sillage de grands noms comme Alan Stivell, Malicorne, Tri Yann, Mélusine, la Bamboche. Leur tout premier concert a lieu aux Journées d'octobre de 1974. Dès l'année suivante, les Géranium partent en tournée et parviennent à vivre de leur art. La mère de Matthieu, l'artiste Bernadette Zeller, contribue au succès visuel du groupe en dessinant les pochettes des premiers albums.
Le succès est fulgurant : « Tout est allé très vite. En 1975, on a joué trois semaines d’affilée dans une salle parisienne, la Vieille Grille », se souvient Matthieu. La même année, ils se produisent devant 15 000 personnes au festival de Cazals dans le Lot, alors que CharlÉlie Couture loue une maison non loin d'Avignon. Le groupe voyage beaucoup, rencontrant du monde en Bretagne, en Belgique, en Allemagne, en Suisse. En 1976, Philippe Gertiser remplace Philippe Gross, apportant sa guitare et sa mandoline autodidacte. La petite troupe décide même de louer une maison, impasse du Vendredi-saint, dans le Rebberg, pour se consacrer pleinement à leur art.
Les musiciens de Geranium se plongent dans les collectages de chansons populaires et font revivre ce répertoire en réécrivant des arrangements soignés et inventifs, servis par une kyrielle d'instruments traditionnels dénichés dans les greniers, les marchés aux puces et lors de leurs voyages.
Une géométrie variable et un héritage familial
Après quatre ans de succès, le groupe change de composition, chacun prenant sa propre route. Daniel Muringer reste le seul des « fondateurs », et de nouvelles têtes intègrent Geranium. La formation sera désormais à géométrie variable, en fonction des projets. Parmi les membres très fidèles, on retrouve Patrick Osowiecki (contrebasse) et Marc Bernardinis (chanteur, guitariste), arrivés en 1979-1980. Andrzej Rytwinski (accordéon) et Catherine Nachbauer (chant) rejoignent le groupe au début des années 2000, et Marc Dieterich (chant) est actif depuis 1998.
Si la plupart des arrangements sont l'œuvre de Dany Muringer, d'autres membres de Geranium sont également mis à contribution. Pour la « Cantate des peuples d’Europe », par exemple, qui comprenait 24 pays, les quatre arrangeurs du groupe ont chacun tiré six noms dans un chapeau pour se répartir le travail.
Chez les Muringer, la musique est une histoire de famille. Dany explique que certaines des chansons interprétées par le groupe étaient celles que chantait sa mère, Alexandrine. Elle adorait l'opérette et connaissait de nombreuses chansons populaires en alsacien, allemand, et français, des airs que l'on entendait le week-end en voiture. Le père, Alfred, jouait de l'harmonica. Mais c'est à sa grand-mère paternelle, Marguerite, que Daniel Muringer doit sa vocation musicale. C'est elle qui finançait les cours de piano, puis de violon, puis d'harmonie, tout comme les cours d'accordéon de Francis.
Patrimoine chansonnier de Mulhouse et autres figures emblématiques
Mulhouse possède un patrimoine chansonnier spécifique, regroupant des chansons qui évoquent la ville ou celles écrites par des Mulhousiens. Parmi elles, on trouve des œuvres anonymes, collectées par Richard Weiss dans les années 1970, comme « Wenn eina vu Mìlhüsa kummt », décrivant un ouvrier mulhousien typique avec sa casquette de côté et son mégot au bec. Une autre chanson anonyme, « Spìnnerlied », est riche en évocations de lieux aujourd'hui disparus, dont le Baradrack, l'ancienne usine de la Cotonnière, et situe la chanson à l'époque du Reichsland grâce à l'évocation des « Soziàl-Demokràta ».
En 1910, « A Tàg z’Mìlhüsa », écrite par un certain Didierlaurent sur la musique de « Wien bleibt Wien » de Joseph Schrammel, s'inscrit dans cette veine populaire et ouvrière. Jean-Baptiste Weckerlin, dans ses « Chansons populaires d'Alsace » (1883), présente également deux chants liés à Mulhouse. « Woluf zum richem Schalle », chant anonyme de 1468, évoque le conflit du Sechs Plapertkrieg. « Das Meisle pfifft », chanson née à Mulhouse en 1848, exprime la plainte des ouvriers du textile contraints à des travaux de terrassement difficiles et à des salaires trop bas.
Charles Keller : Le Mulhousien de la Commune de Paris
Charles Keller, né à Mulhouse en 1843 dans une famille républicaine et bourgeoise, fut un militant révolutionnaire dès l'adolescence. Ingénieur et directeur d'une filature, il est bilingue et entreprend même de traduire « Le Capital » de Marx. Il croise des personnalités comme Bakounine et Eugène Pottier, l'auteur de « L'Internationale ». L'un de ses chants, « Ouvrier, prends la machine », bien connu dans les milieux anarchistes, s'appellera « L'Alsacienne » avant de devenir « la Jurassienne ». Charles Keller, muni d'un passeport « alsacien », s'enfuit à Bâle après la Commune et meurt à Nancy en 1913.

Les frères Stöber et le tramway de Mulhouse
Les fils d'Ehrenfried Stöber, Adolphe et Auguste, nés à Strasbourg, sont des Mulhousiens d'adoption. Adolphe, pasteur de St-Étienne, est parfois crédité de la paternité du célèbre « Hàns ìm Schnoggeloch ». Auguste, bibliothécaire à Mulhouse, écrira, mise en musique par Joseph Heyberger, une opérette en 1868, « E Firobe im e Sundgauer Wirtshüs », en dialecte sundgauvien.
Le premier tramway de Mulhouse, surnommé le « Glettisa » (le fer à repasser), date de 1883. Tracté par une locomotive à vapeur, il servait initialement au transport du charbon. Deux lignes pour voyageurs sont ensuite construites vers Dornach et Bourtzwiller et sont électrifiées en 1894. Pour cette inauguration, Joseph Baumann, professeur de musique, compose un hymne à la modernité : « D’r Mìlhüser electrischa Tramway ».
Toni Troxler : Une autre figure du Théâtre Alsacien de Mulhouse
Toni Troxler, disparu en 1998, est une autre figure notoire du TAM. Pour ses revues du « Herra-Owa », il puisait abondamment dans le fonds de chansons de variétés françaises, sur les mélodies desquelles il écrivait de nouveaux textes en « Mìlhüserditsch », avec un degré variable de lien thématique avec l'original. La proximité phonétique du titre déclenchait parfois l'inspiration, comme dans « Uff Mìlhüsa », d'après « Syracuse » d'Henri Salvador, ou encore « Ramona », chanté par Tino Rossi, devenu « Mìlhüsa » sous la plume de Troxler.
Autres personnalités culturelles alsaciennes
L'Alsace a été le berceau de nombreuses personnalités qui ont marqué leur époque dans des domaines variés, allant de la littérature et l'art à la science et la religion. Leurs parcours, souvent entrelacés avec l'histoire mouvementée de la région, témoignent d'une richesse culturelle et intellectuelle remarquable.
Alfred Kern : L'écrivain, plasticien et photographe
Alfred Kern, né le 22 juillet 1919 à Hattingen en Rhénanie du Nord-Wesphalie (Allemagne) et décédé le 12 septembre 2001 à Colmar, est une figure complexe et multidisciplinaire. Il passe son enfance à Schiltigheim et Strasbourg, où il effectue ses études secondaires au collège Saint-Étienne puis au lycée Fustel de Coulanges. Il poursuit des études de philosophie à la Faculté de théologie catholique à Strasbourg et à Clermont-Ferrand entre 1938 et 1940. En 1947, il s'installe à Paris pour enseigner l'allemand à l'École alsacienne. Il se marie le 14 août 1948 avec Halina Niekrassov et aura deux enfants.
À Paris, Alfred Kern fréquente des personnalités littéraires de renom telles qu'Adamov, Ionesco, et Sartre. Il cofonde également la « Revue 84 » avec Marcel Bisiaux, André Dhôtel et Henri Thomas. Son succès comme romancier est immédiat dès son premier roman, « Le Jardin perdu », qui est récompensé par le Prix Fénéon en 1950. Il obtient ensuite plusieurs distinctions prestigieuses, dont le Prix Charles Veillon en 1957 pour « Le Clown », le Prix Maurice Betz en 1959 pour « L’Amour profane », et le Prix Théophraste Renaudot en 1960 pour « Le Bonheur fragile ».
Après « Le Viol » (1964), Alfred Kern interrompt volontairement sa carrière de romancier pour se consacrer entièrement à la recherche scientifique, puis à la photographie et à l'écriture poétique, produisant des œuvres comme « Gel et feu » en 1989 et « Le Point vif » en 1991. Bien qu'il n'ait pas écrit en dialecte, il a publié de son vivant quelques poèmes en langue allemande, dont la majeure partie reste inédite.
À partir de 1978, plusieurs expositions sont consacrées à son œuvre photographique, telles que « Espaces » (Strasbourg, 1978), « L’Éclat et la Transparence » (Obernai, 1984), « La Lumière des Textes » (Sélestat et Strasbourg, 1985), « Le Jardin des Délices » (Colmar, 1987), et « Le Martyre de Saint-Sébastien » (Strasbourg, 1991).
Le 9 février 1994, Alfred Kern confie en dépôt aux Archives départementales du Haut-Rhin, aujourd'hui Archives d'Alsace, une masse considérable d'inédits, de documents de travail, et de négatifs photographiques, représentant un total de 27 mètres linéaires. Ses archives ne sont consultables que sur autorisation d'un comité dont il a défini la composition de son vivant. Le fonds Alfred Kern est un témoignage vivant de l'œuvre et de la pensée d'un homme qui a marqué de nombreux domaines. Il contient une collection des bulletins du PEN Club international, des travaux relatifs à des congrès et conférences, des documents sur sa thèse consacrée à Jacob Burckhardt, des manuscrits inédits, des essais de traduction, des poèmes, des notes de lecture, ainsi qu'une riche collection de photographies de ses expositions et œuvres, des négatifs, des cassettes audio, des diapositives et des films.
Charles-Gustave Stoskopf : L'architecte de la Reconstruction
Charles-Gustave Stoskopf, architecte, dramaturge et artiste peintre alsacien, est né le 2 septembre 1907 à Strasbourg et décédé à Paris le 22 janvier 2004. Fils de Gustave Stoskopf (1869-1944), artiste peintre et dramaturge, figure incontournable de la scène culturelle alsacienne, Charles-Gustave grandit dans un milieu propice à la création artistique. Il étudie l'architecture à Strasbourg, puis à l'école des Beaux-Arts à Paris.
En 1933, il remporte le second Grand-Prix de Rome sur le thème « Une église de pèlerinage », et en 1935, le prix Guadet pour un projet qualifié « d’avant-garde » intitulé « Une Folie ». Sa carrière d'architecte prend son envol lors de la Reconstruction d'après-guerre, lorsqu'il obtient la charge d'architecte en chef de la Reconstruction pour le secteur de Colmar, fortement endommagé lors des combats de 1944-1945. Nommé en 1949 architecte-conseil de l'État pour la région Alsace, il supervise les projets d'urbanisme des deux départements pendant vingt-huit ans.
Charles-Gustave Stoskopf exerce également les fonctions de directeur de l'école d'architecture de Strasbourg de 1949 à 1967. Il crée trois agences d'architecture à Colmar, Strasbourg et Paris entre 1951 et 1956, et met fin à sa carrière d'architecte en 1982.
Tout au long de sa vie, il mène de front sa carrière d'architecte et ses activités de peintre, écrivain et auteur dramatique. Il travaille pour le cinéma pendant la guerre et est chargé, dès la création du Centre dramatique de l'Est à Colmar, de la conception et de la réalisation des décors et costumes de diverses pièces. En tant que peintre paysagiste, il monte plusieurs expositions à Strasbourg de 1977 à 1991.
Son œuvre littéraire est également notable. En 1951, le Théâtre Alsacien de Strasbourg joue une de ses premières pièces, « Harmonie un Concordia », mise en scène par Germain Muller et considérée comme un nouveau départ de la littérature dialectale alsacienne. La troupe du Barabli à Strasbourg monte également « Der Fodell Voltaire » en 1972, et Tony Troxler, « Im Hektor sinner Dod », à Mulhouse en 1986. Charles-Gustave Stoskopf est officier de la Légion d'honneur, commandeur de l'Ordre national du Mérite et des Arts et Lettres.
Le fonds Charles-Gustave Stoskopf, conservé aux Archives d'Alsace, résulte de plusieurs dons de l'architecte et de son fils Nicolas Stoskopf. Il contient les archives administratives et techniques de l'agence d'architecture de Strasbourg de 1951 à 1988, ainsi que les archives personnelles de Charles-Gustave Stoskopf. Ce fonds a été enrichi par un don complémentaire entre 2020 et 2022, contenant des documents figurés sur ses activités et réalisations : tirages photographiques, diapositives, affiches, dessins d'étudiants, projets d'architecture, distinctions, pièces de théâtre, livres d'or d'expositions. L'intérêt de ce fonds réside particulièrement dans les réflexions et commentaires de l'architecte, témoignages de première main sur des événements historiques comme la Reconstruction d'après-guerre et sur des réalisations qui s'inscrivent dans l'urbanisme transformé des années 1950-1960.
Bernard Dimey : Le poète de Montmartre né à Nogent
Bernard Dimey, né en 1931 à Nogent, Haute-Marne, une ville célèbre pour sa coutellerie, est un artiste aux multiples facettes. Dès son plus jeune âge, ses talents littéraires et artistiques se révèlent. Quittant très jeune sa cité et renonçant au métier d'instituteur après un passage par l'E.N. de Troyes à 25 ans, il s'installe à Montmartre, où il restera jusqu'à sa mort en 1981.
Écrivain, dialoguiste, peintre, comédien, c'est surtout dans la poésie qu'il excelle. Il ne se contente pas d'écrire la poésie, il la vit au quotidien, sans se soucier d'une quelconque carrière. Auteur de chansons à succès comme « Syracuse », « Mémère », « L’amour et la guerre », ou « Mon truc en plumes », il est interprété par les plus grands noms de la chanson française : Aznavour, Mouloudji, Salvador, Gréco, Montand, etc.
À Nogent, on peut suivre les chemins de son enfance évoqués dans ses poèmes, de sa maison natale au cimetière, en passant par son école et sa rue. La bibliothèque municipale de Nogent, qui porte son nom, abrite un fonds patrimonial conséquent dédié à Bernard Dimey, constitué et développé par son directeur Philippe Savouret. Ce fonds retrace la vie et l'œuvre de Bernard Dimey et documente les commémorations et manifestations pour la conservation de sa mémoire, notamment le Festival Bernard Dimey, organisé chaque année à Nogent au mois de mai depuis 2001.
Le fonds patrimonial Bernard Dimey présente un intérêt artistique important, tant d'un point de vue littéraire, beaux-arts, musical que cinématographique. Il illustre un artiste complet des années 1960-1970, au cœur de la révolution artistique culturelle montmartroise.
Les premiers éléments de la vie de Bernard Dimey sont rassemblés par l'archiviste paléographe Françoise Bibolet de Troyes, une amie d'enfance de l'artiste qui, dès les années 1960, travaille à inventorier son œuvre et constitue un fonds important à la bibliothèque municipale de Troyes. Le documentaliste Francis Couvreux, dans les années 1980 à 2000, énumère des éléments biographiques - essentiellement sur la partie musicale de son œuvre - et recherche des documents originaux de l'artiste. En 1990, le bibliothécaire de Nogent Philippe Savouret prépare le premier hommage « Année 1991 : Bernard Dimey », rassemblant des témoignages et des éléments de sa vie jusqu'à la création du fonds Bernard Dimey à la bibliothèque municipale de Nogent.
Les dons de Françoise Bibolet (plus de cinq cents documents, notamment des coupures de presse et des correspondances) et Francis Couvreux constituent une base importante. Suzanne Dimey, la mère de Bernard Dimey, offre également de nombreux objets ayant appartenu à son fils : lettres, livres, cahiers et vinyles. Les échos de l'année Bernard Dimey permettent de collecter d'autres dons, comme des manuscrits originaux, des dessins, des tableaux et des vinyles. Entre 1993 et 1997, Dominique Blanchard (née Dominique Dimey), fille de Bernard Dimey, fait un important don au fonds, comprenant des manuscrits et des fragments de texte, une trentaine en tout. En 2001, l'Association Bernard Dimey est fondée pour la conservation de la mémoire de l'artiste, et le Festival Bernard Dimey est créé. En 2007, la bibliothèque municipale devient la Médiathèque Bernard Dimey, marquant son importance pour la commune et permettant le développement du fonds éponyme. Philippe Savouret, jusqu'à sa retraite en 2016, s'investit dans la collecte de nombreux documents originaux et œuvre à la préservation de sa mémoire.
Jean-Jacques Kihm : Le critique et producteur de Troyes
Né à Schirmeck dans les Vosges en 1923, Jean-Jacques Kihm obtient un diplôme supérieur de philosophie à Nancy. À Troyes, il se lie d'amitié avec l'un de ses élèves, Bernard Dimey (1931-1981), futur poète et auteur de textes de chansons. Durant ses vingt années troyennes, Kihm est un acteur culturel majeur, tout en poursuivant à Paris une carrière d'écrivain, de critique littéraire et de producteur d'émissions de radio et de télévision.
En 1963, il crée le festival populaire de Troyes et de Champagne, où sont notamment représentées ses pièces de théâtre. Il collabore avec la bibliothèque municipale de Troyes, alors dirigée par Françoise Bibolet, en donnant des conférences et en présentant une exposition consacrée à Jean Cocteau (1889-1963), avec lequel il correspond dès 1951.
La Médiathèque Jacques-Chirac de Troyes Champagne métropole conserve deux séries d'archives et de documents relatifs à Jean-Jacques Kihm. Des dons et achats depuis les années 1970 sont répertoriés dans le deuxième supplément du catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Troyes. La Médiathèque conserve également les textes et épreuves corrigées de la biographie de Cocteau, assortis de 58 lettres autographes de Cocteau à Kihm. Le fonds contient quelques manuscrits de textes publiés dans la revue Mithra, des conférences et des pièces de théâtre. En 2002, le fonds Kihm est enrichi de 52 cartons d'archives et de 460 bandes magnétiques, données par l'association des Amis de Jean-Jacques Kihm. Il contient également des partitions des musiques pour des pièces de théâtre, les textes des adaptations radiophoniques et des projets de scénarios pour la télévision.
Maxime Alexandre : Le surréaliste bilingue
Maxime Alexandre naît le 24 janvier 1899 à Wolfisheim, près de Strasbourg. À cette époque, l'actuel Bas-Rhin faisait partie du « Reichsland Elsass-Lothringen » (Empire allemand). Il étudie donc en allemand à l'école de Wolfisheim puis au lycée de Strasbourg. En 1914, au début de la Première Guerre mondiale, il part avec ses parents en Suisse romande et suit des cours de français à Lausanne. C'est là qu'il découvre l'œuvre d'Arthur Rimbaud et entreprend, en 1916, une traduction en allemand d'« Une saison en enfer ».
À la fin de la guerre en 1918, il revient en Alsace redevenue française et poursuit ses études à l'Université de Strasbourg. Après avoir rencontré André Breton et Louis Aragon, il multiplie les séjours à Paris et participe activement aux activités du mouvement surréaliste. Après ses poèmes allemands « Zeichen am Horizont » publiés en 1924, il publie en 1926 « Liberté Chérie », sa première publication en français, rédigée selon la technique de l'écriture automatique, chère aux surréalistes.
En septembre 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale, Maxime Alexandre est enrôlé dans l'armée française. Fait prisonnier l'année suivante, il s'installe à Nice avec sa famille après sa libération. Il y retrouve Louis Aragon, Jacques Prévert, et André Gide. Il prépare alors la publication de « Hölderlin le poète », une étude et traduction du célèbre poète allemand qu'il avait écrite avant-guerre. Il contacte Robert Laffont, jeune éditeur à Marseille. En 1942, alors que la France est en partie occupée par l'Allemagne nazie, publier un poète juif et communiste, qui propose sa lecture d'un poète allemand dont le centenaire doit être fêté l'année suivante, est un pari risqué. Pourtant, l'ouvrage sort en librairie. Roger Kiehl, témoin de l'époque, raconte que « le Stürmer, évangile quotidien de l’hitlérisme, le Docteur [Joseph] Goebbels en personne, avait consacré le meilleur de son style à l’écrivain français qui avait si exemplairement su interpréter la pensée d’Hölderlin, poète allemand. Maxime Alexandre abasourdi - on l’eût été pour moins - a cru vivre un gigantesque canular surréaliste ! ». En 1949, Maxime Alexandre se convertit au catholicisme.
Mgr Jean-Julien Weber : L'évêque populaire de Strasbourg
Mgr Jean-Julien Weber, sans nul doute le plus célèbre des enfants de Lutterbach, est né le 13 février 1888 au N°28 de la rue Principale. Il est le premier de quatre enfants. Son père, Albert Weber, officier français à la retraite, était originaire de Sausheim, et sa mère, Marie Hurler, native de Lutterbach. De 4 à 6 ans, il est l'élève de l'école maternelle des sœurs de Ribeauvillé, puis de l'école de garçons du village. Initié par l'abbé Justin Ziegler, vicaire de la paroisse, il poursuit ses études secondaires à Besançon au collège catholique Saint-François-Xavier, puis au collège Sainte Marie de 1901 à 1905.
En 1905, sa nationalité l'empêche d'entrer au séminaire de Strasbourg, il opte alors pour Saint Sulpice à Issy-les Moulineaux. Le 7 juin 1912, il est le premier des sept prêtres lutterbachois ordonnés au XXe siècle. De 1913 à 1914, il suit des études spécialisées d'exégèse à l'Institut Biblique de Rome, où il obtient son doctorat en théologie.
En août 1914, il est mobilisé à Besançon et fait la guerre comme sous-lieutenant, lieutenant, puis capitaine, combattant sur tout le front français. Blessé à trois reprises, il est démobilisé en 1919 avec 4 citations et la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur. De 1919 à 1926, il est directeur au séminaire d'Issy-les-Moulineaux, puis Supérieur du Séminaire de philosophie de 1926 à 1942, où il enseigne la philosophie jusqu'en 1939. Mobilisé en 1939 en tant que réserviste avec le grade de commandant, il est démobilisé en 1940. Pendant son service, sa mère décède le 21 janvier 1940 à Lutterbach, alors occupée par l'armée allemande.
En 1942, il devient Supérieur du Grand Séminaire Saint-Sulpice de Paris jusqu'en 1945. Son ascension se poursuit en 1945 avec sa nomination en tant qu'évêque coadjuteur de Strasbourg avec droit de future succession. Le 7 octobre 1945, il se rend pour la première fois en tant qu'évêque de Strasbourg dans son village natal pour présider la deuxième fête patronale de la paroisse. Il commence son épiscopat par la visite des villages les plus sinistrés de son diocèse et s'attache activement à la reconstruction en 1946, consacrant 39 nouvelles églises. En créant un office diocésain de pastorale liturgique, il promeut activement le renouveau liturgique, l'une des caractéristiques de son épiscopat.
De 1962 à 1965, Mgr Weber prend une part active aux cessions du Concile du Vatican. En 1967, il est nommé membre de la commission pontificale de la « Néo Vulgate ». Le 27 janvier 1967, il quitte définitivement Strasbourg, siège épiscopal qu'il a occupé pendant vingt-deux ans, et se retire chez les sœurs de la Divine Providence à Ribeauvillé, restant actif dans une retraite « priante et studieuse ». Le 13 février 1981, jour de son 93e anniversaire, il s'éteint paisiblement et en pleine lucidité. Ses nombreux titres honorifiques (citoyen d'Honneur de Lutterbach en 1956, Commandeur de la Légion d'Honneur en 1958, Assistant au trône pontifical en 1958) ne lui ont jamais fait oublier son village natal, où il aimait revenir et rester en contact avec la population. Les anciens se souviennent l'avoir rencontré lors de diverses festivités et cérémonies.
Jean-Jacques Scherrer : Le peintre alsacien oublié
Jean-Jacques Scherrer, peintre alsacien, est né le 29 septembre 1855. Fils du moleteur Jérémie Théodore Scherrer et de Barbe Stadler, il quitte son pays natal après le traité de Francfort en 1871. Moins célèbre que Jean-Jacques Henner, il a néanmoins atteint une certaine notoriété de son vivant. La mort prématurée de son père l'oblige, avec sa mère et ses quatre enfants, à rentrer au pays. Confié à des parents à Mulhouse, il travaille comme apprenti à l'usine Haeffely de Pfastatt après sa scolarité. L'un des directeurs de l'entreprise découvre ses talents pour le dessin et l'encourage.
Vers 1875, il part pour Paris afin de se perfectionner. Il entre dans l'atelier du maître de la statuaire Cavelier, qui lui conseille d'intégrer celui du peintre académique Cabanel, ce qu'il fait. En même temps, il étudie chez Félix Barrias, auquel il voue une affection profonde. Il débute sa carrière au Salon de Paris en 1877, à l'âge de 22 ans, et obtient en 1881 une mention honorable pour « L’assassinat du maréchal Brune ». En 1877, il devient sociétaire de la Société des artistes français et obtient au salon une médaille de 3e classe pour la toile « Jeanne d’Arc victorieuse des Anglais rentre à Orléans ». Cette peinture est la plus connue, illustrant de nombreux livres d'histoire et ouvrages scolaires. Restaurée en 1989, elle est exposée à Berlin en 1998 et à Rouen en 2003.
À l'Exposition universelle de 1889, il obtient une médaille de bronze pour sa toile « Isabeau de Bavière » et une médaille de 2e classe au salon de 1892 pour « Charlotte Corday à Caen ». Il est ensuite hors concours aux salons suivants. Il connaît son heure de gloire à l'Exposition universelle de 1900, où il décore le pavillon de la Manufacture Nationale des Tabacs français. Cette œuvre est très remarquée et lui vaut une médaille d'or et la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur. Il a alors 46 ans. Dans les années 1880, il épouse Mathilde Haquette, elle-même peintre et ancienne élève de la manufacture de Sèvres, avec qui il aura deux enfants.
Le succès parisien de J.J. Scherrer ne lui fait pas oublier l'Alsace. Il fréquente la communauté des artistes alsaciens expatriés. Aujourd'hui, ses œuvres sont visibles dans de nombreux musées de France, l'une d'elles ayant même voyagé jusqu'à Montréal. « L’entrée de Jeanne d’Arc à Orléans » est exposée à Orléans, « Une scène au temple » à Colmar. Le musée de Mulhouse abritait trois de ses toiles. Dans le grand salon de l'hôtel de ville de Vaucouleurs, on peut voir « Le départ de Jeanne d’Arc de Vaucouleurs ». D'autres mairies possèdent également ses peintures : « Rouget de l’Isle chantant la Marseillaise » (Choisy-le Roi), « 1er mariage civil » et « Franchises communales » (Sens). La basilique du Sacré-Cœur de Lutterbach possède de lui une « Résurrection du fils de la veuve de Naïm » et l'on peut également y voir des toiles marouflées « Les quatorze stations de chemin de croix » dans la nef centrale, « La Sainte Cène » et « Le Christ au Mont des Oliviers » dans le transept. La paroisse possède encore un don de J.J. Scherrer, « Marie-Madeleine », restauré et remis en valeur en 1981, actuellement visible dans la crypte de la basilique. Tour à tour paysagiste, portraitiste, peintre de genre et surtout peintre d'histoire, J.J. Scherrer a laissé une œuvre diverse et significative.
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Eugène LACAQUE : L'histoire postale
Si l'on peut associer une personne à l'histoire postale, c'est bien Eugène LACAQUE. Après avoir obtenu un CAP de graveur textile, il travaille dans différentes entreprises et finit par créer la sienne en 1947. Son parcours, bien que différent des artistes et écrivains mentionnés, illustre la diversité des talents et des contributions à la richesse culturelle et économique de la région. Son lien avec le textile et la gravure le place dans un domaine où l'art et l'artisanat se rencontrent, à l'image des racines de Victor Schmidt.