Cultiver ses propres herbes aromatiques, comme la menthe, le basilic ou la ciboulette, est une pratique courante pour de nombreux jardiniers amateurs. Mais qu'en est-il des épices, telles que les clous de girofle ? Ces petits clous marron foncé, incontournables pour une cuisine relevée, parfument une multitude de plats, du pot-au-feu à la choucroute, en passant par le pain d’épices ou le vin chaud. Ils entrent également dans la composition des mélanges d’épices indiens comme le garam massala ou maghrébins tel que le ras el-hanout. Le giroflier, de son nom scientifique Syzygium aromaticum (synonyme : Eugenia aromaticum), est l'arbre qui produit cette épice tant appréciée. Appartenant à la famille des Myrtacées, au même titre que l'eucalyptus, il est originaire d'Indonésie, plus précisément des îles Moluques, où il poussait à l'état sauvage. L'idée de faire pousser un giroflier chez soi et de récolter ces précieux boutons floraux séchés suscite l'intérêt de nombreux jardiniers, mais cela représente un défi qui nécessite patience et connaissance des exigences de cette plante tropicale.

Le clou de girofle : bien plus qu'une épice
Le clou de girofle est connu pour son arôme puissant, principalement dû à l'eugénol qu'il contient, et ses nombreuses utilisations culinaires. Toutefois, cette épice possède également de nombreuses vertus médicinales. Consommée depuis au moins 1700 ans avant J.-C., comme en témoignent des découvertes en Irak (Mésopotamie) datant de l'époque babylonienne et des vestiges en Syrie (XIIe siècle avant notre ère), elle était déjà valorisée pour ses propriétés. Les Chinois, dès la dynastie Han (206 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.), l'utilisaient pour rafraîchir l'haleine avant de s'adresser à l'empereur. Les Romains connaissaient également le clou de girofle, mentionné par Pline l'Ancien (23-79), et l'empereur Constantin en offrit même au pape, demeuré à Avignon.
Ces boutons floraux immatures séchés sont reconnus pour leurs propriétés anti-inflammatoires, antiseptiques, antioxydantes, analgésiques et digestives. Ils permettent de calmer les nausées ou encore de soulager les douleurs dentaires. En effet, l'huile essentielle de clou de girofle est un puissant antiseptique buccal et un bon anesthésique local, souvent utilisé pour soulager les maux de dents. Le clou de girofle est aussi une épice stimulante digestive et intestinale, et il trouve également des applications en parfumerie et en cosmétique.
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Les véritables graines du giroflier : une distinction essentielle
Il est crucial de comprendre que les clous de girofle que l'on achète dans le commerce, sous leur forme de petit clou marron foncé, ne sont pas des graines. Jean-Michel Groult, jardinier et auteur, rappelle que "le clou de girofle est un arbre tropical fascinant, mais sa germination nécessite des graines très fraîches et des conditions de chaleur et d’humidité proches de son habitat naturel." Les clous de girofle sont en réalité les boutons floraux immatures du giroflier qui ont été séchés. Une fois séchés, ils perdent toute capacité germinative. Par conséquent, il est impossible de faire germer des clous de girofle achetés en épicerie, même en utilisant des astuces comme les planter dans une pomme de terre, méthode qui est inefficace pour le giroflier. Les véritables graines du giroflier se trouvent à l'intérieur de ses fruits, appelés "mères de girofles", qui sont de petits fruits rouges apparaissant à la fin de l'été. Si vous souhaitez cultiver cette plante, vous devez d'abord trouver une graine de giroflier à planter encore fraîche.

Exigences climatiques et taille du giroflier
Le giroflier est un arbre tropical qui peut atteindre 10 à 15 mètres de hauteur à l'âge adulte dans son habitat naturel. En culture, il est souvent étêté pour faciliter les récoltes, ce qui le rend plus modeste. Il arbore un feuillage persistant et aromatique. Ses feuilles sont lancéolées, mesurant 8 à 12 cm de long, au pétiole court. Leur limbe est un peu coriace, lustré, d'un joli vert vif, avec une couleur rose cuivré à leur naissance. Ces arbres apprécient les climats tropicaux, chauds et humides, avec une saison sèche ne dépassant pas trois mois. Le giroflier est sensible au froid et ne supporte pas des températures inférieures à 12°C. De plus, il est vulnérable aux vents violents et aux cyclones. En France métropolitaine, le climat n'est pas adapté à la culture du giroflier en pleine terre. Sa taille sous ces latitudes sera nettement moins impressionnante, atteignant environ 3 à 4 mètres de hauteur.
Pour une culture réussie hors des zones tropicales, le giroflier se plaira en véranda ou en serre chauffée. Ces environnements doivent lui permettre de bénéficier d’une température oscillant entre 22 et 30°C toute l’année. Il nécessite également une forte luminosité et une humidité atmosphérique élevée, idéalement autour de 80%. En culture en intérieur, le manque d'aération peut le rendre un peu plus sensible aux attaques fongiques, malgré son appréciation d'une atmosphère très humide.
Semis et premières étapes de la culture
Si vous trouvez une graine de giroflier fraîche à planter, vous pouvez commencer le semis. Les grosses graines du giroflier perdent très vite leurs capacités germinatives, généralement en moins d'un mois, car elles se déshydratent rapidement. Il est donc crucial d'utiliser des graines très fraîches. Pour le transport des graines, il est recommandé de les placer dans un sac plastique avec un papier absorbant humidifié afin d'éviter leur dessèchement.
Avant la plantation, laissez tremper les graines dans l'eau pendant 2 à 3 jours. Le giroflier aime un sol riche en matière organique, bien drainé et limoneux. Pour le semis, prévoyez un substrat composé d'un mélange de pouzzolane et de terreau. Déposez simplement les graines à la surface du sol humide, sans les enfoncer trop profondément (1 à 2 cm maximum). Il est préférable de planter une seule graine par pot, car les racines du giroflier ne supportent pas les perturbations et tout repiquage peut tuer la jeune plantule. Le substrat doit être maintenu presque saturé d'eau.
La germination du clou de girofle nécessite des conditions de chaleur spécifiques, avec une température d'environ 30°C le jour et 15°C la nuit. Pour favoriser la germination, il est conseillé de placer les pots dans une ombrière sous une mini-serre. Une autre astuce consiste à couvrir le pot d'un film plastique transparent, maintenu par un élastique, pour créer un effet de serre et maintenir l'humidité. La germination est un processus qui demande de la patience et des conditions stables.
Soins et entretien du giroflier en pot
Une fois la graine de giroflier germée et la plantule établie, il faudra recréer les conditions tropicales nécessaires à sa croissance. Le giroflier aime l'humidité. Pour cela, arrosez régulièrement afin que la terre ne s'assèche jamais et vaporisez les feuilles pour maintenir une bonne humidité atmosphérique, surtout en été. Le giroflier est une belle plante, mais un peu délicate à cultiver.
Pour la culture en pot, prévoyez un grand pot profond afin d'éviter de fréquents rempotages. Le rempotage doit être effectué avec précaution, en démoulant la terre sans casser la motte, car les racines du giroflier sont très sensibles aux perturbations. Lors de la plantation ou du rempotage, apportez une bonne couche de drainage au fond du pot, amendez le substrat avec du sable et du terreau ou du compost. Ne pas enterrer le collet de la plante.
Bien que le giroflier nécessite peu d'entretien en pleine terre, en pot, il demande une attention particulière. En plus des arrosages et de l'humidité atmosphérique, un apport d'engrais N-P-K est recommandé pour soutenir sa croissance, particulièrement pour les sujets adultes en production.

De la floraison à la récolte des clous de girofle
La patience est une vertu essentielle pour quiconque se lance dans l'aventure de la culture d'un giroflier avec l'espoir de récolter les fameux clous de girofle. La production de bourgeons n'intervient pas avant plusieurs années de culture, généralement après 8 à 10 ans. Les fleurs du giroflier naissent sur les arbres de plus de 8 ans, en cimes terminales, regroupées en "griffes". Les fleurs sont tubulaires, roses en bouton, s'ouvrant sur un plumeau d'étamines blanches. Ce sont les boutons floraux avant l'éclosion qui sont récoltés pour produire le clou de girofle : le tube du calice est le clou tandis que les pétales clos en sont la tête. La floraison se situe en été, de juin à août dans l'hémisphère nord.
La récolte des boutons doit s'effectuer avant l'éclosion de la fleur pour conserver tous les arômes. Si les boutons sont laissés sur l'arbre et éclosent, la production de clous sera faible, car la plante aura tendance à privilégier la formation de feuilles. Une taille lorsque l'arbre atteint 4 à 5 mètres de haut peut favoriser les récoltes de boutons. Les producteurs de clous de girofle récoltent les boutons deux fois par an, à la main, soit en utilisant une perche, soit en grimpant dans l'arbre. Les arbres les plus productifs sont âgés de 15 à 20 ans, mais la production peut se poursuivre sur un arbre de 30 à 40 ans.
Après la récolte, les boutons floraux doivent être mis à sécher, normalement en plein soleil, sur une aire de séchage. Cela leur permet d'obtenir leur couleur typique bien foncée et de devenir durs. Ils doivent être régulièrement retournés pour obtenir un séchage homogène et éviter toute fermentation. Il faut plusieurs jours de séchage pour que les clous de girofle prennent une couleur rouge/brun. Après séchage, les clous perdent environ 70 % de leur poids. Pour conserver leur couleur foncée, il est important de les sécher à l'abri de la lumière pour éviter qu'ils ne brunissent. Une bonne récolte peut atteindre 95 % de la production totale.
Une histoire riche en monopoles et diffusion
L'histoire du clou de girofle est jalonnée de monopoles et de conflits. Cette épice a fait l'objet de convoitises, d'abord par les Portugais qui découvrirent les îles Moluques, puis par les Hollandais. Ces derniers ont même mené des massacres pour conserver le monopole du commerce du clou de girofle, allant jusqu'à détruire les girofliers en dehors de l'île d'Amboine pour contrôler la production. Cependant, quelques plants de girofliers furent récupérés et acclimatés sur l'île Maurice et à la Réunion au VIIIème siècle.
Plus tard, au XIVe siècle, le navigateur vénitien Nicolo de Conti rapporta le clou de girofle en Europe. Il fut introduit à Madagascar et en Guyane française, où sa culture se développa, notamment après l'abolition de l'esclavage. En 1770, Pierre Poivre introduisit avec succès le giroflier à l'île Maurice, où il fleurit six ans plus tard, permettant sa diffusion à travers les possessions d'outre-mer françaises. Aujourd'hui, les principaux pays producteurs de clous de girofle sont l'Indonésie, Madagascar (premier producteur mondial en 2015), la Tanzanie (notamment à Zanzibar) ainsi que le Brésil.
Malgré les défis de sa culture hors de son environnement naturel, le giroflier reste un arbre fascinant. Même si la récolte de clous de girofle peut être difficile à obtenir dans des régions non tropicales, cet arbre possède d'autres qualités appréciables, notamment sa silhouette élégante et son feuillage persistant aromatique, qui en font une plante d'ornement intéressante.