L’adolescence est une période de transition charnière, marquée par des bouleversements hormonaux, psychologiques et sociaux. Au cœur de cette tempête, certains jeunes développent des comportements préoccupants, dont l’automutilation. Surtout rencontré chez les adolescents, le phénomène d’automutilation consiste à s’infliger des blessures corporelles volontaires. Coupures, brûlures, égratignures… certains adolescents s’infligent des blessures de manière intentionnelle. L'automutilation consiste à procéder de manière délibérée à des atteintes sur son corps, poignet, avant-bras ou abdomen : griffures avec les ongles, coupures avec un cutter ou un compas. Ces gestes, souvent perçus comme des actes isolés ou marginaux, touchent pourtant des jeunes de tout statut social. Il est impératif d’aborder ce sujet avec lucidité, en dépassant le simple constat du choc émotionnel pour comprendre les mécanismes sous-jacents qui poussent un adolescent à transformer sa douleur psychique en cicatrice physique.

Les mécanismes psychologiques de l’automutilation
Pour comprendre pourquoi une jeune fille ou un jeune garçon en vient à se faire mal, il faut d’abord déconstruire l’idée reçue que l’automutilation est systématiquement une tentative de suicide. L’automutilation se caractérise par des blessures physiques et directes qu’une personne s’inflige à elle-même, et dans de nombreux cas, elle est qualifiée d’« automutilation non-suicidaire ». Ce terme correspond à une situation dans laquelle l’objectif de l’automutilation n’est pas d’entraîner le décès.
Le point d’achoppement est souvent une souffrance non dite, un traumatisme dans l'enfance qui émerge à l’adolescence ou un problème actuel. Les personnes concernées peuvent percevoir l’automutilation comme une forme d’exutoire. Elles y voient un moyen de soulager leur trop grande souffrance émotionnelle. Les automutilations sont donc souvent vécues comme une forme de régulation de la détresse émotionnelle, aux yeux de la personne qui les pratique. Il existe un paradoxe : le geste qui produit de la douleur physique a un effet apaisant sur la douleur émotionnelle. L’endorphine qui est sécrétée au moment de l’automutilation permet de moins percevoir la douleur et a un effet apaisant.
La dimension comportementale et le risque d’addiction
Dans le cas d’une répétition de l’acte d’automutilation, la fréquence de ces répétitions peut être de plus en plus importante jusqu’à devenir une sorte d’addiction. C’est-à-dire qu’automatiquement la réponse à un fort stress émotionnel sera l’automutilation. Il s’agira en quelque sorte d’une « stratégie d’évitement » de la douleur psychique. L’ado qui a envie de se mutiler souhaite en fait montrer sa souffrance. Si le fait de se scarifier permet de tracer à la surface de son corps une souffrance indicible, le soulagement qu’il procure est de courte durée.
Les automutilations apparaissent autour de 13 ou 14 ans, avec un pic autour de 18 ans. Globalement, les automutilations sont observées dans la période entre 13 et 25 ans. Tout comme d’autres troubles de la santé mentale, les automutilations non suicidaires peuvent se traduire par des épisodes de crise. Il existe ce qu’on appelle la règle des 15 minutes : quand l’émotion commence à monter, l’envie de se faire du mal apparaît et cela dure souvent 10 à 15 minutes. Durant ce laps de temps, la tension psychique atteint son paroxysme, poussant le jeune à agir pour faire taire l'angoisse insupportable.

Le choc parental et la réaction de l’entourage
Face à la découverte de ces blessures, c’est un véritable choc que peuvent éprouver les parents. Véritable choc pour les parents, ce comportement ne doit pas être pris à la légère et nécessite une prise en charge adaptée. Pour un parent ou un proche, découvrir ces gestes peut être un choc immense pouvant provoquer angoisse, inquiétude, tristesse, culpabilité et impuissance. Certains peuvent même se sentir rebutés ou fâchés.
Les scarifications à l’adolescence génèrent souvent des émotions exacerbées chez les personnes qui y sont confrontées, et les soignants n’y dérogent pas. Dans un hôpital psychiatrique pour adolescents, une jeune fille vient de se scarifier pendant la nuit. L’infirmière de garde, ne trouvant pas d’anesthésiant, réagit avec colère, avant de s’effondrer en pleurs. Elle a eu peur. Elle a aussi eu mal dans sa propre chair en voyant la blessure. La mère d’une patiente hospitalisée a été « anéantie » par les scarifications de sa fille, tandis qu’un interne en psychiatrie ressent les entailles de ses patients « comme une blessure propre ». Il est donc crucial de reconnaître que l'entourage, tout comme le jeune, a besoin d'un espace pour exprimer ses propres émotions afin de ne pas projeter sa peur sur l'enfant.
Pistes pour une prise en charge adaptée
S’il est nécessaire de prendre du recul sur la situation pour mieux aider votre enfant, son comportement ne doit pas être pris à la légère. L'écoute d'un tiers se révèle fondamentale. À la Mda (Maison des Adolescents), les parents sont gracieusement reçus individuellement ou dans des groupes de soutien. Après ce premier pas, c'est à eux d’écouter leur enfant, sans l’interrompre ni le juger. Tentez de rester le plus calme possible et de ne pas juger, ni blâmer. Découvrir qu’une personne s’automutile peut être très déstabilisant.
Afin de trouver l’aide adéquate, n’hésitez pas à vous tourner vers les centres communaux d’action sociale (Ccas), un pédopsychiatre ou un psychologue. Il est souvent très difficile de distinguer le caractère non-suicidaire de l’automutilation de la tentative de suicide avérée. De nombreux facteurs sont à prendre en compte pour déterminer si des autoagressions traduisent une réelle intention de mettre fin à ses jours. Une personne qui se blesse volontairement peut présenter un risque de suicide.
Mieux communiquer avec les enfants grâce à l'écoute empathique - Pause éducative Sylvie d'Esclaibes
L'importance d'une approche réflexive et institutionnelle
Les scarifications concernent entre 1 % et 4 % de la population, et environ 1 adolescent sur 6 s’est déjà scarifié. Pourtant, il n’y a encore aucune étude approfondie sur les réactions des personnes confrontées aux scarifications, ni sur la prise en charge institutionnelle de ces pratiques. Il est nécessaire d’améliorer les soins à ces jeunes mais aussi de mieux accompagner les soignants. Le but est d'expliquer comment et pourquoi les scarifications génèrent des émotions exacerbées chez les personnes qui y sont confrontées.
La prise en charge doit être globale, incluant le jeune, sa famille et les professionnels de santé. Ne restez pas isolés face à cette problématique. En favorisant une écoute sans jugement et en sollicitant des experts, il est possible de transformer cette période de crise en une opportunité de reconstruction psychique, où la parole remplace peu à peu la lame. Le corps n'a plus besoin de porter les stigmates d'une souffrance que les mots peuvent désormais exprimer.
