Le territoire Toulois, riche de ses initiatives locales, met en lumière des acteurs engagés dans une agriculture respectueuse de l'environnement et du consommateur. Au cœur de cette dynamique, la commune de Lagney se distingue par des exemples concrets de maraîchage biologique, incarnant une vision moderne et durable de la production alimentaire. Ces exploitations ne se contentent pas de cultiver des légumes ; elles tissent des liens sociaux forts et participent activement à l'évolution du paysage agricole régional.
La Core à Lagney : L'Engagement de François-Xavier Houillon pour une Agriculture Paysanne
Nous poursuivons notre tour des producteurs en vente directe sur le territoire Toulois en nous rendant à Lagney, où François-Xavier Houillon, surnommé Fix, cultive ses légumes pour « La Core », une structure qu’il a créée en 2015. Dans ce havre de paix où l'on n’entend que les oiseaux chanter, Fix s’est toujours donné l’obligation morale de cultiver ses 130 variétés de légumes en bio, dans le respect de sa terre et le souci de la préservation des espèces. Cette approche garantit une production saine et diversifiée tout au long de l'année, sur 11 mois de l'année.
Silhouette svelte et longs cheveux blonds retenus en queue de cheval, François-Xavier Houillon arpente ses cultures en pleine production avant d’aller désherber ses tomates. Il supervise son exploitation qui s'étend sur 2,5 hectares à Lagney pour la production, tandis que l'administration est gérée depuis Lucey. Avec sa compagne Hélène, il donne les consignes à Claire et Vincent, qui travaillent tous deux sur l’exploitation, avant d’aller vérifier l’arrivée de l’eau d’arrosage. L'ingéniosité de l'exploitation se révèle également dans son approvisionnement en eau : « On est situé juste en-dessous du plateau calcaire de Lucey. Les eaux de pluie sont filtrées naturellement, puis guidées jusqu’à notre terrain par les couches argileuses », explique Fix, soulignant une gestion de l'eau à la fois naturelle et efficace.
L’exploitation « La Core », qui doit son nom à un ruisseau proche, intègre également des solutions pratiques et écologiques pour la logistique quotidienne. Elle est traversée par les rails d’un wagonnet « Decauville », fleuron industriel ferroviaire du XIXe siècle. « On n’a rien inventé. C’est du matériel abandonné qu’on a récupéré et qu’on utilise pour transporter nos légumes de l’exploitation à notre chambre froide enterrée », précise Fix, illustrant une démarche de récupération et de réemploi parfaitement adaptée aux principes du maraîchage biologique. Ce système permet d'optimiser le transport des récoltes et de réduire l'empreinte écologique de l'exploitation.

L'AMAP : Un Modèle de Progrès Sociétal au Cœur de La Core
La véritable spécificité de La Core, au-delà de ses méthodes de culture, c’est de vendre la totalité de ses légumes en Amap (Association pour le maintien d’une activité paysanne). Ce modèle de distribution, fondé sur un engagement réciproque entre producteurs et consommateurs, est en pleine expansion. Il en existe 70 en Lorraine aujourd’hui, et notre quadragénaire, François-Xavier Houillon, était déjà du début de l’aventure avec celle du Crapaud Sonneur en 2006. « J’ai toujours eu la conviction que c’était l’avenir », développe Fix, soulignant sa foi inébranlable en ce système.
L'AMAP représente, pour lui, une manière essentielle de « faire perdurer l’agriculture paysanne ». Ce modèle garantit non seulement des débouchés stables pour le producteur, mais aussi un engagement concret de la part des clients. En retour de leur soutien, les consommateurs bénéficient de produits sains, locaux et de saison, tout en participant directement à la vie de la ferme. « Ce lien, c’est le cœur de mon métier. Un vrai progrès sociétal », affirme Fix. Ce rapport humain est fondamental car il « sécurise notre engagement et nous permet de nourrir chaque semaine 250 familles, avec des produits sains ». L'AMAP crée ainsi une communauté autour de l'alimentation, favorisant la transparence et la confiance. Elle offre une alternative aux circuits de distribution traditionnels, souvent déshumanisés, en recréant une connexion directe entre la terre et l'assiette. Ce système favorise également une meilleure planification pour le maraîcher, qui peut anticiper ses récoltes en fonction des commandes, minimisant ainsi les pertes et optimisant l'efficacité de son travail.
Châtellerault: des paniers de légumes du producteur au consommateur
Le Paysage du Maraîchage Biologique en Lorraine : Une Étude Révélatrice
Le maraîchage biologique s’étoffe au fil des ans, non seulement à Lagney mais dans toute la région Lorraine. Cependant, jusqu'à récemment, il n’existait encore aucune étude approfondie sur le sujet dans la région. Une première étude a été présentée, hier, à Lagney, en Meurthe-et-Moselle, offrant un éclairage précieux sur les pratiques et la viabilité de cette filière. Lucie Collignon, du centre des groupements des agrobiologistes de Lorraine, a mené cette enquête d'envergure. Elle a envoyé « un questionnaire à 78 maraîchers lorrains » et a reçu « une bonne trentaine de réponses », ce qui témoigne d'un intérêt certain de la part des professionnels.
L'enquête de Lucie Collignon a permis de dresser un tableau des habitudes de vente des productions et de la viabilité économique de leur activité. Les résultats ont mis en évidence la diversité des stratégies de commercialisation adoptées par les maraîchers biologiques de Lorraine. Pour écouler leurs produits, les maraîchers bio choisissent principalement « la vente à la ferme, au marché, en Amap, en paniers, sur les foires ou dans des magasins de producteurs », détaille Lucie Collignon. Cette pluralité des canaux de distribution vise un objectif commun et fondamental pour ces professionnels : « préserver un contact direct avec les consommateurs, d’assurer une production dans le temps à des prix raisonnables ». Cette proximité avec le client est perçue non seulement comme un avantage commercial, mais aussi comme une valeur éthique, renforçant la légitimité et l'acceptation de leurs pratiques agricoles. Elle permet une meilleure compréhension des attentes des consommateurs et offre la possibilité de valoriser le travail et les efforts consentis pour une agriculture respectueuse.

Viabilité Économique et Croissance du Secteur Bio en Lorraine
La question de la viabilité économique est cruciale pour tout agriculteur. Lucie Collignon a abordé ce point essentiel dans son étude : une fois installés, les maraîchers peuvent-ils en vivre ? La réponse est positive, mais avec une nuance pragmatique : oui, « à condition de ne pas vouloir partir en vacances sur la Riviera », plaisante Frédéric Boyette, lui-même en cours d’installation dans le Saintois, au pied de la colline de Sion. Cette boutade illustre la réalité d'un travail exigeant et d'une rentabilité qui demande de l'investissement personnel.
L'étude a également mis en lumière des critères clés pour la pérennité d'une exploitation maraîchère biologique. « Pour en vivre, il faut au moins un hectare de terre », rappelle Lucie Collignon, fournissant une donnée technique essentielle pour les futurs installés. En Lorraine, la surface moyenne des maraîchages bio est d'ailleurs « du double », ce qui suggère que les exploitations tendent à s'agrandir pour atteindre une masse critique nécessaire à leur rentabilité.
Le développement du maraîchage biologique en Lorraine est une tendance de fond, marquée par une croissance constante au fil des années. « Sûrement mais tranquillement, cette activité de niche se développe », observe Lucie Collignon. Les chiffres sont éloquents : « En 2000, il y avait huit maraîchers, en 2007, trente et en 2012, quatre-vingts », ajoute la jeune femme, démontrant une progression exponentielle. Ce dynamisme contraste avec la situation de l'agriculture conventionnelle. « En Lorraine, il existe 123 maraîchers conventionnels », enchaîne Nicolas Herbeth, chargé de mission au CGA. Cependant, ces derniers « disparaissent peu à peu ». La transition vers le bio n'est pas sans défis, notamment en ce qui concerne la reprise des terres. Le problème majeur est que « leurs terres épuisées, gavées aux produits phytosanitaires, ne peuvent pas être reprises par la génération bio qui se manifeste ». La dégradation des sols par des décennies de pratiques intensives représente un obstacle significatif pour les nouveaux agriculteurs souhaitant s'engager dans une démarche biologique, exigeant souvent des temps de conversion et des efforts importants pour restaurer la fertilité naturelle des sols.

Parcours de Reconversion : Les Défis de l'Installation en Maraîchage Bio
Le chemin vers l'installation en maraîchage biologique est souvent semé d'embûches, comme en témoigne le parcours de Frédéric Boyette. À 39 ans, Frédéric est un de ces nouveaux agriculteurs. Ancien journaliste reporter d’images à Vosges TV, il a décidé en 2009 de changer de vie, animé par le désir de donner un sens plus concret à son quotidien. Après un brevet professionnel et deux ans d’encadrement dans une structure maraîchère bio vosgienne, il a acquis les compétences techniques nécessaires. Cependant, avec son associée, il termine son « parcours du combattant » pour s’installer, illustrant la complexité administrative et financière de la démarche.
Les difficultés rencontrées par Frédéric Boyette sont révélatrices des défis structurels de la filière. « Ce n’est pas facile. Il n’existe pas de données technico-économiques sur ces métiers », déplore-t-il. Ce manque d'informations standardisées rend complexe l'élaboration de business plans solides et crédibles aux yeux des institutions financières. « Pas facile dans ces cas-là de défendre devant un banquier et des techniciens de chambre d’agriculture son business plan », explique-t-il. Il lui a fallu une année de travail acharné pour finir par arracher des prêts et des subventions, preuve de la persévérance exigée.
Parmi ces aides, il manque encore l’aide à l’installation pour les jeunes agriculteurs, une subvention vitale car elle représente une bonne partie de son apport personnel. La direction départementale du territoire « chipote pour la lui accorder », créant une incertitude financière non négligeable pour son projet. Malgré ces obstacles administratifs et financiers, Frédéric et son associée, après un cheminement qui aura duré quatre ans pour cette reconversion professionnelle, commencent à travailler leurs terres afin d’être prêts pour la plantation des légumes d’hiver. Leur histoire est un exemple de résilience et de détermination face aux complexités inhérentes à la création d'une exploitation agricole biologique, soulignant la nécessité d'un accompagnement plus fluide et adapté pour soutenir ces initiatives précieuses pour l'avenir de l'agriculture.

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