L'évolution démographique et sociétale des dernières décennies a redessiné le paysage rural, marqué par l'émergence d'une nouvelle catégorie d'habitants : les néo-ruraux. Ces individus, souvent porteurs d'aspirations écologiques et d'une volonté de transformation profonde de leurs modes de vie, trouvent dans les territoires ruraux un terrain propice à l'expérimentation. Au cœur de cette dynamique, la permaculture apparaît comme une philosophie et un ensemble de pratiques offrant des pistes concrètes pour bâtir une ruralité renouvelée, plus résiliente et en harmonie avec son environnement. Cet article explore la genèse de ce phénomène, les motivations qui l'animent, les défis qu'il rencontre et les perspectives qu'il ouvre, notamment à travers le prisme de la permaculture et des approches alternatives.
Le Phénomène Néo-rural : Origines, Évolutions et Complexités d'une Migration Contemporaine
Le terme "néo-ruraux" fait le plus souvent référence aux populations, pour la plupart jeunes, diplômées, d'origine urbaine qui, entre la fin des années 1960 et les années 1970, s'installent dans des espaces ruraux, notamment dans la moitié sud de la France. Parmi les territoires investis à cette époque, on retrouve l'arrière-pays provençal, les Cévennes ou encore le plateau de Millevaches. Leur installation, parfois en communauté, est marquée par une volonté d'expérimentation de nouvelles formes sociales et un esprit utopique. Ce mouvement initial, bien que qualitativement marquant, était alors insignifiant sur le plan statistique.
Le terme peut aussi désigner les nouveaux habitants ayant contribué au retournement démographique observé dans les campagnes des pays développés après la fin de plusieurs décennies d'exode rural vers 1975. Ces vagues successives de migration vers les campagnes ont progressivement modifié la composition sociologique des communes, un phénomène qui s'accentue avec le temps. L'arrivée de néo-ruraux peut ainsi jouer un rôle significatif dans l'échiquier politique local, notamment au sein des conseils municipaux. Cela est d'autant plus vrai que les néo-ruraux sont souvent bien dotés en capital économique, culturel et social, comme l'ont souligné Saumon et Tommasi en 2022 dans leur ouvrage "La Néoruralité. Recours à la campagne". Ils modifient alors leur nouvel espace de résidence, imposent ou diffusent de nouvelles normes, en particulier en matière de paysages et de protection de l'environnement. On peut citer des exemples marquants comme la lavandisation de certaines campagnes méditerranéennes ou les ranchs paysagers dans le Montana, évoqués par Saumon en 2025.
Henri Landes, personnalité emblématique de cette mouvance, définit un néo-rural comme "une personne qui s'installe en milieu rural pour la première fois et dont la famille n'en est pas originaire". Cette définition simple souligne la rupture avec un héritage rural direct. L'installation de ces nouveaux venus n'est cependant pas sans défis. Leur méconnaissance de leur nouvel espace de vie, parfois associée à une différence d'origine sociale ou un écart de revenu, peut parfois entraîner des problèmes de cohabitation ou de voisinage, associés à une incompréhension culturelle si les néo-ruraux sont aussi des immigrés (britanniques, néerlandais…). Cette situation génère souvent une certaine méfiance des habitants ruraux vis-à-vis de ces nouveaux arrivants, alimentée par la perception de comportements considérés comme "urbains".
Malgré ces potentielles frictions, les néo-ruraux apportent également des dynamiques positives. Attirés dans l'espace rural par la recherche de sociabilité, ils peuvent recréer du lien social, ouvrir des commerces, fonder des associations, contribuant ainsi à la revitalisation des territoires. Henri Landes témoigne de cette dynamique à Boisset, en Haute-Loire, où il réside : "On a de la chance à Boisset où nous vivons en Haute-Loire, parce que le maire, André Poncet, est vraiment formidable, que ce soit en termes d'accueil, d'ouverture, de dynamisme." Il insiste sur le rôle de l'humilité et de l'ouverture d'esprit. "Dès que l'on arrive avec humilité, les habitants sont très accueillants," affirme-t-il, soulignant l'importance de démontrer par l'action ce que l'on peut apporter. Pour que la cohabitation avec les néo-ruraux se passe bien, cela sous-entend aussi une ouverture d'esprit de la part des personnes qui sont en ruralité. Il déplore que "beaucoup d'installations en ruralité échouer," ce qui renforce le sens de son action et celle de l'association Landestini qu'il codirige avec son épouse, la journaliste Fanny Agostini. Leur objectif est d'être utile pour les personnes qui ont un projet de vie à la campagne, en aidant notamment au "réseautage positif, opérationnel, très local."

Une autre facette majeure de ce phénomène concerne l'agriculture. Une "révolution" est en germe avec l'arrivée des "NIMA", les "non-issus du monde agricole". Près de la moitié des agriculteurs actuels partiront à la retraite d'ici 2030, et plus de 80 % de leurs enfants ne souhaitent pas reprendre l'exploitation familiale. Cette évolution démographique historique, peu discutée, crée une formidable opportunité. L'agriculture de demain sera de plus en plus développée par ces néo-ruraux, une nouvelle génération venue des villes, prête à prendre la relève. Ces NIMA arrivent avec un œil neuf, sans hériter du système passé, désireux de prendre leur part de l'aventure qu'est la transition agricole. Cela appelle un modèle de transmission intergénérationnelle aux enjeux vitaux, nécessitant d'encourager, d'accompagner et de contribuer à leur formation.
L'Appel de la Campagne : Motivations, Aspirations et la Quête d'une Vie Équilibrée
La migration vers la campagne est souvent motivée par une critique sous-jacente du modèle urbain dominant. Des penseurs comme Guillaume Faburel, géographe et professeur, parlent de "l'insoutenabilité des villes", tandis que Valérie Jousseaume a publié "Plouc Pride", et Jean-Marc Jancovici décrit les villes comme une incarnation de notre déni collectif de pouvoir vivre continuellement en tant que Superman avec plein d'esclaves qui font la partie énergétique pour nous ailleurs. Henri Landes, quant à lui, évoque l'"écologie de bureau" qu'il pratiquait à Paris, constatant un "immense décalage entre le traitement, l'expression, l'écoute des élus ruraux et les élus urbains", et que "les questions de ruralité, d'agriculture et d'alimentation sont insuffisamment traitées à Paris, et au niveau politique". Il a depuis quitté la capitale pour vivre dans une ferme en Haute-Loire, incarnant ce désir de passer de l'action théorique à une implication concrète.
Ce mouvement de "retour à la terre" ou d'"exode urbain" n'est pas uniquement un phénomène passager. Guillaume Faburel constate que la multiplication de collectifs d'habitats et d'activités en zones rurales n'est pas un simple "effet Covid", mais bien une tendance de fond que l'épidémie a non seulement éclairée mais plus encore visiblement augmentée. Le début de l'exode urbain a commencé, en réalité, dans les années 1970, avec notamment de premières vagues de néoruraux allant d'abord s'installer dans les moyennes montagnes du Sud de la France. Aujourd'hui, ces collectifs visent toujours à développer des alternatives, mais sans pour autant être préalablement connaisseurs de la chose agricole, contrairement au "retourner vivre au pays" des années 70. Ils développent une grande diversité de projets, participant de la dynamique des lieux et territoires de vie.
La ruralité ne renvoie donc plus aux seules campagnes agricoles et identités des métiers de la terre. Elle n'est pas non plus le fruit d'une nostalgie quelconque autour d'un folklore champêtre ou d'un modèle romantique "villageois". Les ruralités d'aujourd'hui sont de plus en plus composées de personnes qui ont quitté la grande ville pour changer d'activités, pour donner sens à leurs convictions et s'efforcer de participer à la vie locale. Dans le rural, chacun peut en fait se percevoir comme acteur ou actrice. Cet "agir", les citadins en ont été dépossédés dans les grandes villes. Loin d'avoir disparue, la catégorie "rural" se voit donc reconfigurée, et surtout rendue à des volontés alternatives, ainsi qu'à quelques fiertés alors que la ruralité a été des décennies durant rendue invisible par les discours centralistes du développement urbain.
Fuite des villes et exode urbain : la grande illusion [Philippe Gattet]
Cette quête d'une vie plus équilibrée et plus sobre s'inscrit souvent dans une perspective de transition écologique. Henri Landes milite pour une meilleure répartition de la population vers la ruralité, affirmant : "Si on réussit à mieux répartir la population vers la ruralité, on vivra de manière plus équilibrée, plus sobre." Il remet en question, de manière presque militante, l'idée que la population sera à 80 % urbaine d'ici 2050, y voyant une stratégie de communication similaire à celle qui affirmait que l'agriculture industrielle nourrirait la planète. Pour lui, une société beaucoup plus équilibrée verrait une répartition de 20%, 30, 40 ou même 50% de la population entre la ruralité profonde des petites communes, des communes de 5 à 10 000 habitants et des villes moyennes. "La campagne est notre planète B, parce que nous l'avons désertée. On n'y vit pas en grand nombre et on y vit mieux," déclare-t-il, soulignant la facilité à contribuer à la transition écologique à la campagne. Il ajoute que les militants écologistes devraient être les premiers à s'y installer et à contribuer à ce mouvement, en intégrant l'écosystème local, les savoir-faire et en apportant leur pierre à l'édifice de manière humble. Pour Henri Landes, le repeuplement des campagnes est une solution concrète face à l'urgence climatique, car "il est trop tard pour manifester sur la prise de conscience du changement climatique."
Ce mouvement participe d'une mutation importante de nos sociétés : ne plus se raconter d'histoires sur nos formes et manières de vivre très urbaines, particulièrement dans leurs rapports au vivant. Tout ceci avec souvent des fonctionnements et organisations clairement reconsidérés, et des rapports aux institutions plus ou moins requestionnés. Il s'agit de faire "en-commun" et, dès lors, de construire d'autres "communs".
Permaculture et Nouvelles Pratiques Rurales : Un Modèle Concret de Transition Écologique
Au cœur des aspirations de nombreux néo-ruraux et des collectifs qui se forment, se trouvent des pratiques concrètes visant à réconcilier l'homme et la nature. La permaculture émerge comme une approche particulièrement pertinente, offrant un cadre conceptuel et pratique pour la conception d'écosystèmes humains durables. Les installations alternatives, qu'elles soient dispersées ou groupées en écolieux familiaux, en collectifs voire en communautés, intègrent souvent cette philosophie. On observe ainsi des habitats autogérés, souvent construits autour de chantiers participatifs, des fermes sociales, des centrales villageoises, des coopératives intégrales, et des fermes agroécologiques qui se basent sur de nouvelles pratiques permacoles et pastorales.

Ces approches se manifestent par la remise en culture écologique d'un petit parcellaire, la reprise d'un élevage familial, la restauration individuelle d'un corps de ferme ou d'un mas, ou encore la redécouverte et le développement de savoir-faire locaux. L'objectif est de retrouver une autonomie à plusieurs niveaux - alimentaire, énergétique et d'habitat - en s'appuyant sur des organisations plus horizontales et en cessant de reproduire les hiérarchies héritées. Il s'agit de cultiver, d'élever et de vivre en harmonie avec les cycles naturels, en opposition aux modèles agricoles et urbains intensifs.
La permaculture, avec ses principes d'éthique (prendre soin de la Terre, prendre soin des humains, partager équitablement), offre une feuille de route pour ces "communs" indispensables. Dans cette perspective de ne plus se laisser illusionner par les récits enchanteurs, les biens communs redeviennent de véritables ressources de vie : l'eau et l'air, les forêts et les vallées. Il s'agit de les préserver de manière active, en redonnant par exemple à la terre sa fertilité sans intrants, une pratique fondamentale de la permaculture. Cette dernière convertit des techniques spécialisées en outils de convivialité, développe des démarches horizontales de coopération, et appréhende les milieux naturels comme interdépendances écologiques, et non comme de simples ressources d'exploitation.
Au-delà des seuls biens communs, dont le statut est toujours à définir, trois grands communs se dessinent tangiblement dans toutes les alternatives rencontrées. Premièrement, il s'agit d'habiter autrement le vivant, et donc la Terre, en les ménageant écologiquement et en prenant soin par la reconsidération de ses propres besoins - et ainsi arrêter de vouloir toujours consommer. Cette modération de la consommation et cette connexion directe avec la production locale sont des piliers de la permaculture. Henri Landes, évoquant la consommation alimentaire, met en lumière le décalage : "En 1900, les fruits et légumes consommés en ville parcouraient en moyenne 100 kilomètres jusqu'à nous et aujourd'hui, c'est 790." Il préconise de "drastiquement relocaliser notre consommation et réapprendre à vivre avec beaucoup moins de production physique," une vision parfaitement alignée avec les objectifs d'autosuffisance et de circuits courts de la permaculture. Il ajoute : "C'est un bonheur de le faire, personnellement, je suis plus heureux aujourd'hui : il y a un épanouissement charnel, émotionnel lorsqu'on est en contact avec la nature, l'espace, les animaux, que l'on consomme directement auprès des producteurs."
Deuxièmement, ces collectifs s'attachent à coopérer par de nouvelles façons de s'entraider et de faire solidarité, notamment à partir de l'investissement direct (activités sociales, redynamisation des fêtes locales…), et des savoirs manuels, comme ceux de l'agro-pastoralisme ou de l'artisanat. L'entraide et le partage de connaissances sont des valeurs intrinsèques à la permaculture, favorisant la résilience des systèmes locaux. Enfin, le troisième commun est l'autogestion pour gagner en autonomie au niveau alimentaire, énergétique et de l'habitat, mais également par des organisations bien plus horizontales - et ainsi arrêter de reproduire quelques hiérarchies héritées. Les "low tech" permettent de gagner en gestion directe de l'eau, de l'énergie et de l'alimentation, réduisant la dépendance vis-à-vis de systèmes centralisés et souvent énergivores.
Il s'agit donc, en renouant avec un peu de mesure et de sobriété, de faire corps avec le vivant et non de faire masse contre lui. Et pour cela de cesser d'être dans la démesure et dans son arrachement vis à vis de la nature, ainsi que de cesser de toujours déléguer aux dispositifs techniques, économiques et politiques son propre pouvoir d'agir. L'autonomie recherchée n'est en aucun cas autarcie. La racine grecque de l'autonomie, nomos, vient du verbe nemô qui signifie distribuer tout autant que partager, illustrant l'idée d'une interdépendance choisie et partagée.
Les Enjeux de l'Installation : Déconstruire les Imaginaires Urbains et Préserver les Spécificités Rurales
L'engouement pour les ruralités, bien présent, n'est pas sans risques. Selon une enquête du CEVIPOF et de nombreuses autres études, seuls 13 % des Français vivant dans les espaces métropolitains disent vouloir continuer à y vivre. La crise sanitaire a même amplifié les choses, parlant aux États-Unis de "grande dispersion" à l'orée du confinement. Or, si cela participe pourtant d'une volonté de ralentir les vies effrénées dans les grands espaces urbanisés, et ce en re-faisant corps avec le vivant, il y a effectivement un risque de "contamination". Sans y prendre garde, les espaces d'installation ainsi repeuplés par des néo-ruraux, pourraient venir singer les fonctionnements que l'on cherche pourtant de plus en plus à quitter. Ce chemin individuel et collectif vers l'autonomie suppose, comme Guillaume Faburel l'insiste souvent, de déconstruire les imaginaires dominants. Il y a un risque de "débarquer" à la campagne avec les mêmes habitudes et les mêmes comportements que ceux adoptés en ville, et finalement de "coloniser" les campagnes par un étalement pavillonnaire sans préserver la biodiversité rurale et les espaces agricoles.
Cette contamination peut être d'autant plus préoccupante qu'avec la crise sanitaire, on parle de plus en plus de relocaliser les activités et de recomposer les territoires en conséquence, sans dire clairement comment on veut le faire, et dans quelles perspectives. S'agit-il de viser une meilleure résilience des territoires et des habitants, ruraux comme urbains, ou seulement de délocaliser à la campagne des activités métropolitaines ou étrangères sans modifier le modèle de développement ? La question se pose : est-ce que l'on essaye de fabriquer collectivement des formes plus écologiques d'habiter, ou laissons-nous seulement l'étalement pavillonnaire coloniser les campagnes ?
Le risque existe bel et bien de contaminer les campagnes avec des habitudes telles que multiplier les déplacements inutiles, être ultra-connecté, ou encore maintenir un état de dépendance vis-à-vis de certaines ressources dont la gestion est technicisée et centralisée. Cela est paradoxal, car les "low tech" permettent justement de gagner en gestion directe (eau, énergie, alimentation), ou de créer des dépendances vis-à-vis d'institutions diverses alors même que nombre de nos actions n'en ont pas besoin pour se réaliser.
Pour éviter d'emmener avec soi cet imaginaire de la modernité urbaine très largement incorporé, il paraît essentiel de déconstruire d'abord des chaînes comportementales intégrées comme de véritables réflexes. Parmi ces comportements, on peut citer la mobilité permanente et l'accélération sans fin des mouvements, souvent au détriment des rythmes de la nature et de la relocalisation des activités. Le tourisme généralisé est un autre exemple, s'exerçant au détriment des sociétés locales, de leurs géographies et de leurs histoires singulières, et s'opposant à un dépaysement dans et par la proximité. Le divertissement incessant par l'offre de spectacle et la culture muséale peut également être questionné, au profit d'autres joies que la seule exposition, comme par exemple des fêtes populaires ou simplement les sentiments procurés par la contemplation de paysages de nature. Enfin, la connectivité continue est un réflexe urbain qui peut nuire à la matérialité de la co-présence, des liens d'échanges et de l'inter-connaissance.

Cette décolonisation des modes de pensée et d'action est tout sauf simple, car il n'existe pas de "kit de débranchement clef en main". Les discours ambiants présentent encore et toujours la mobilité ou la connectivité comme un moyen d'être relié aux mondes et prônent le divertissement permanent comme un moyen de "faire société". C'est une imposture, estime Faburel. La véritable question est de savoir à quoi tenons-nous vraiment pour penser l'écologie comme forme de vie, la coopération comme forme d'action, l'autonomie comme réel accès à la diversité humaine et non-humaine. De quoi devons-nous nous déprendre pour apprendre ? De quoi devons-nous nous arracher pour nous attacher ? Nous séparer pour nous réparer ? Il s'agit donc avant tout d'un travail sur soi vis-à-vis de l'illimitation et de la démesure. Nourrir une pensée de la limite, tempérer et modérer nos comportements et nos appétits pour nous désaliéner et dès lors reconsidérer ce dont nous avons réellement besoin, voilà qui serait la clef pour changer de vie, à la campagne notamment. Mais, la tâche est ambitieuse car il s'agit juste de fabriquer l'autonomie (Castoriadis) en privilégiant le suffisant (Gorz). Il s'agit donc de forger d'autres activités et d'autres pouvoirs, personnels et collectifs, afin de refonder les "communs du vivant" et les "communautés biotiques", ce concept formulé en 1949 par le philosophe et garde forestier américain Aldo Leopold, désignant l'ensemble des êtres vivants et non-vivants qui vivent en interdépendance dans un espace donné. C'est un contre-point aux volontés historiques de l'économie marchande et de toutes les technologies de nous faire habiter la Terre en nous logeant dans d'immenses villes.
Accompagner et Structurer la Nouvelle Ruralité : Vers des Politiques Innovantes
Pour que le mouvement néo-rural et les pratiques permacoles puissent s'épanouir et contribuer durablement à la vitalité des territoires, un accompagnement structuré est indispensable. Il ne s'agit pas juste de prendre les urbains et de les mettre dans les campagnes, il faut vraiment les accompagner. Henri Landes et l'association Landestini œuvrent dans ce sens en accompagnant les élus des petites communes rurales dans un programme entrepreneurial avec un incubateur, afin d'anticiper la fermeture des petits commerces. Ils travaillent également à la création d'un outil national pour des campagnes vivantes : l'"Institut de la Ruralité". Cet institut aura trois gros leviers d'action : l'entrepreneuriat, la pédagogie et l'éducation, ainsi que le soutien aux petites entreprises et associations rurales existantes.
Des propositions concrètes émergent pour soutenir et rééquilibrer les relations entre villes et campagnes. Jean Viard propose de créer un "Office de l'exode urbain", soulignant l'importance de structurer ce mouvement. Une fiscalité spécifique pour la ruralité est également évoquée comme impérative. Il est essentiel de créer des outils financiers pour que les villes soutiennent les territoires ruraux. La campagne possède en effet de nombreux atouts pour la production de services essentiels qui ne sont pas du tout valorisés économiquement, et encore moins d'un point de vue fiscal. Les territoires ruraux ne bénéficient pas non plus du fait que grâce à eux, il y a de l'agriculture, mais aussi des forêts, de la dépollution de l'air, des cours d'eau, etc. Il s'agit de reconnaître et de compenser ces externalités positives.
Une réutilisation obligatoire du bâti ancien est également préconisée pour répondre à la demande de nouveaux logements. Cela permettrait aux communes qui doivent maintenir des espaces agricoles, notamment pour les villes, et qui ne peuvent pas construire sur ces espaces, d'accueillir de nouvelles populations. Pour Henri Landes, refuser cela relève d'une "double peine, voire même une triple !". Il estime que le Zéro Artificialisation Nette (ZAN) est un bon objectif national, mais qu'il doit être articulé de manière juste entre les communes rurales et les métropoles. Ce débat est essentiel pour l'avenir de nos territoires.
Fuite des villes et exode urbain : la grande illusion [Philippe Gattet]
La redéfinition de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) est un autre axe d'amélioration. La RSE concerne l'entreprise engagée ou l'entreprise à mission. Or, ces entreprises ne peuvent pas vivre sans les territoires ruraux qui gèrent certains de leurs services et ressources. Il est donc nécessaire d'intégrer pleinement la contribution des campagnes dans le cadre de la RSE.
Enfin, la création d'un service agricole et d'un service écologique obligatoire est une proposition audacieuse. Le service agricole, en premier, parce qu'aujourd'hui, la population est complètement déconnectée de la production alimentaire. À l'instar du service militaire, il obligerait chacun à mettre un jour les mains dans la terre pendant un mois. Cette immersion permettrait une prise de conscience concrète des enjeux agricoles et environnementaux, renforçant le lien avec la terre et les savoir-faire. Heureusement, la France compte encore 400 000 fermes sur son territoire, offrant un potentiel immense pour de telles initiatives.
En somme, l'émergence des néo-ruraux, alliée aux principes de la permaculture et à une volonté de repenser les dynamiques territoriales, ouvre la voie à une ruralité non pas figée dans le passé, mais résolument tournée vers l'avenir. Il s'agit d'un mouvement qui, malgré ses défis, porte en lui la promesse d'une société plus équilibrée, plus sobre et plus consciente de ses interdépendances avec le vivant.
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