L’adolescence est une période de transition, de changements corporels, de recherche d’identité, un processus qui peut être perturbant et difficile pour les jeunes en quête d’eux-mêmes. Lorsque d’autres problèmes s’ajoutent à cela, l’adolescent peut choisir d’y faire face par un comportement douloureux : l’automutilation. Le sujet est sensible et il peut être difficile de le traiter d’une façon à la fois factuelle et empathique. Cependant, la conscientisation et la prévention autour du phénomène d’automutilation sont essentielles, surtout en ce qui concerne les enfants et les adolescents.

En bref, l’automutilation est le fait de s’infliger des blessures à soi-même de manière volontaire et répétée. Généralement, il s’agit d’automutilation non suicidaire, c’est-à-dire que la volonté n’est pas de se donner la mort via ces actes. Malgré tout, les gestes d’automutilation peuvent être très graves. Le terme de "scarification" désigne spécifiquement les incisions cutanées superficielles faites par l’individu lui-même, s’accompagnant d’un écoulement de sang ou de sérosité, réalisées avec divers objets tranchants. Ces pratiques relèvent d’une expression de souffrance psychique profonde et sont distinctes de la mutilation au sens strict, qui implique une perte physique, réelle et irréversible d'un membre ou d'un organe.
Qu'est-ce que la scarification et quels objets sont utilisés ?
La scarification consiste à marquer son corps en le blessant, cela peut aller de la simple égratignure à la plaie profonde. Dans la culture occidentale, les scarifications sont souvent associées à une réelle souffrance psychologique, contrairement à certaines sociétés traditionnelles où inciser, percer ou tatouer le corps peut être fréquent sans pour autant exprimer un mal-être. Ce ne sont pas tant les marques en elles-mêmes qui sont le signe d’un problème psychologique, mais plutôt le sens qu’on leur donne.
Les personnes qui se font des incisions sur la peau, jusqu’au sang, le font souvent de manière impulsive comme une façon de se soulager d’une tension insupportable. Dans La Revue du Praticien, les médecins Jacquin et Picherot, exerçant en médecine de l’adolescent, indiquent que les scarifications appartiennent au groupe des automutilations sans intention suicidaire. Elles sont faites avec divers objets tranchants, tels qu'une lame de rasoir, un cutter, une lame de taille-crayon, des éclats de verre, ou une pointe de compas. Les blessures peuvent aussi être occasionnées par un couteau ou des aiguilles.

Dans la plupart des cas, ces marques corporelles sont représentées par des lignes, qui deviendront à terme des cicatrices si la scarification dure dans le temps. Elles sont souvent localisées sur les membres supérieurs (poignets, bras) et/ou sur les membres inférieurs (cuisses). Les scarifications sur la poitrine, le ventre, le dos, le visage ou encore les organes génitaux sont plus rares. Certains individus pratiquant la scarification pourront également "graver" dans leur épiderme des symboles ou des mots.
Les raisons sous-jacentes à l'automutilation par scarification
L’automutilation est un comportement complexe qui répond à des besoins psychologiques profonds et souvent inavoués. Les personnes qui s’automutilent ont l’impression que cela va détourner leur sentiment de détresse ou les aider à relâcher la pression momentanément. Cela peut donner une impression de contrôle, par exemple dans une situation de harcèlement. C’est un acte radical qui donne un sentiment de liberté aux personnes qui se sentent enfermées dans un corps en souffrance. Les personnes qui se scarifient témoignent du fait que leur intention n’est pas de mourir mais d’apaiser un corps en souffrance. Pour elles, la destructivité s’effectue en versant du sang. Comme l'a dit Nakov, "D’avoir mal, ça fait moins mal".
Un moyen d'exprimer une souffrance indicible
La scarification est un acte qui dans la majorité des cas remplace la parole : elle manifeste une grande détresse que l’on a du mal à exprimer par des mots. Le geste remplace la parole, et ce qui ne peut être dit en mots, est dit par la voie du sang et de la souffrance. Les scarifications viennent montrer des blessures qui n’arrivent pas à se dire autrement qu’en se marquant, et en se remarquant. Elles peuvent viser à exprimer une douleur psychique difficile à exprimer par des mots. La douleur physique provoquée par ces blessures peut paradoxalement avoir pour but de provoquer une sorte de soulagement temporaire, un apaisement qui prévaut sur son aspect douloureux.
Gestion des émotions intenses et sentiment de contrôle
Les scarifications sont souvent la conséquence d’un vécu de perte, d’une attaque de son narcissisme ou d’une atteinte de son corps. Les moqueries et les humiliations sont des violences qui attaquent notre estime de soi et notre confiance en soi, avec des répercussions sur notre espace psychique qui subit une grosse pression. Les scarifications seraient un moyen de faire baisser ladite pression pour éviter toute forme de débordement émotionnel, un débordement qui fait craindre une explosion émotionnelle impossible à canaliser. Elles permettent d’évacuer une tension psychique insupportable, offrant un passage à l'acte, un apaisement, un calme, même relatif. C'est une manière de s'éprouver dans la sensation pour se sentir exister, une tentative pour sortir de l’impuissance et reprendre le contrôle des tenants et aboutissants de sa vie.
Une quête identitaire et un acte symbolique
Catherine Rioult souligne dans son ouvrage "Ados : scarifications et guérison par l’écriture" que les scarifications revêtent une dimension de coupure symbolique du lien entre les parents et l’adolescent, autrement dit l’autonomisation. L’auteure ajoute que ce marquage du corps, plus ou moins agressif contre soi-même mais aussi contre l’entourage, est aussi un moyen de se réapproprier ce corps fait par les parents. Les auteurs précisent que c’est un geste à la fois transgressif et agressif par lequel le sujet retrouve une certaine représentation de lui-même et reprend le contrôle de la situation. Le Breton évoque le corps comme "matière d’identité" et la peau comme "le visage de ce qu’il est". Lorsque le jeune ne se reconnaît pas dans son existence, il peut agir sur sa peau pour la ciseler autrement, à la recherche de nouvelles. La scarification est alors un langage du corps, une écriture de soi, des manières d’inscrire des limites et de fabriquer de l’identité.
Adolescence et scarifications - D. Le Breton - Yapaka.be
Ce marquage du corps peut également être un mouvement paradoxal de subjectivation, une tentative d’expulser de soi, d’advenir. Il y a une volonté de survivre, nullement un désir de mourir, en sacrifiant une part de soi pour sauver le tout de son existence. C'est un acte contre la passivité, une manière de s'inscrire sur la peau, à défaut d'être autrement symbolisé.
Prévalence et facteurs de risque
Selon des statistiques, une personne sur six vivrait des gestes d’automutilation à un moment de sa vie et cela toucherait principalement les adolescents. Les données épidémiologiques montrent que 15 à 20% des adolescents déclarent avoir déjà pratiqué des automutilations. Nous constatons une nette prédominance féminine, avec environ 70% des cas touchant les filles. La pratique est en hausse constante et touche principalement le sujet adolescent, l’adulte étant généralement moins concerné.
Les jeunes présentant des antécédents traumatiques sont particulièrement vulnérables. Environ 50% des adolescents qui se scarifient ont subi des agressions sexuelles durant leur enfance. La recherche d’un traumatisme de l’enfance ou plus récent, à l’origine des scarifications, est à rechercher systématiquement : violences subies, maltraitance, abus sexuel, harcèlement, etc.
Nous observons régulièrement des associations entre scarifications et plusieurs troubles psychiatriques. Le trouble de la personnalité borderline figure en première ligne, avec 60 à 80% des patients concernés qui pratiquent l’automutilation. La dépression accompagne fréquemment les scarifications, augmentant significativement le risque de tentatives de suicide. Les troubles de stress post-traumatique favorisent également ce comportement comme tentative de sortir d’états dissociatifs. Par ailleurs, des maladies ou troubles tels que l'autisme ou la dépression peuvent être associés aux comportements d'automutilation.
Les conséquences des scarifications
La scarification est un acte sérieux qui comporte de multiples risques tant pour la santé mentale que physique. Ces actes d’automutilations vont également parfois laisser des cicatrices à vie, plus ou moins visibles.
Risques physiques
En incisant la peau de différentes parties du corps à l’aide d’objets tranchants non-stériles, il existe un risque de contracter une infection locale, notamment si la plaie n’est pas traitée. Certaines scarifications profondes vont nécessiter la réalisation de points de suture pour refermer la peau et stopper une hémorragie. Les grands risques à craindre en cas de scarification sont l’infection cutanée et les cicatrices permanentes, comme le prévient le docteur Guillaume Camelot. Dans les cas les plus graves, les tissus sous-jacents peuvent être affectés (comme les muscles, les tendons ou les nerfs) et les coupures peuvent entraîner des hémorragies parfois fatales. Les lésions sur le corps peuvent avoir des conséquences graves sur la santé physique, car les lésions peuvent s’infecter et entraîner des complications cutanées. Mais les personnes qui en souffrent n’arrivent pas à se représenter de tels dangers.
Conséquences psychologiques et sociales
L'automutilation est la manifestation physique d’un profond mal-être psychique et elle accentue la dégradation de l’état mental du patient atteint. L’automutilation maintient un cercle vicieux où la souffrance revient aussitôt après le bref soulagement initial, renforçant le besoin de recommencer. Les personnes qui s’infligent des scarifications peuvent se sentir honteuses et coupables de leur comportement auto-agressif. Elles peuvent avoir l’impression d’être des personnes décevantes car elles ne se sentent plus dignes de l’amour de leur proche. Elles peuvent être affectées par la honte, la culpabilité, la dépression, l’anxiété, les troubles de l’image corporelle, les problèmes relationnels et les troubles du sommeil.
La préoccupation à propos de ce mal qui peut déborder à tout moment crée une hypervigilance entraînant de la fatigue et de l’agressivité. Dans de nombreux cas, le manque de concentration et d’attention rend difficile tout processus d’apprentissage scolaire ou professionnel. Lorsque la peur et l’hypervigilance sont présentes, la dépression n’est pas très loin. La dépression est présente chez les personnes qui se scarifient. Les symptômes de la dépression sont la tristesse, l’apathie, la perte d’intérêt pour les activités et la fatigue. Lorsque le désespoir s’installe, l’élan vital se meurt et les pensées mortifères apparaissent.
Les scarifications peuvent également avoir un impact négatif sur les relations avec autrui. Les personnes atteintes de ces troubles peuvent avoir des difficultés à se socialiser et à maintenir des relations amoureuses, amicales ou familiales. Elles peuvent être distantes, isolées et avoir du mal à communiquer leurs besoins et leurs sentiments aux autres. Certains peuvent utiliser les scarifications comme chantage affectif. D’autres encore, n’hésitent pas à montrer leur bras pour sidérer voire terrifier leur interlocuteur. C’est pourquoi il est important que le soin puisse concerner le sujet en souffrance et son entourage familial et/ou affectif.
Reconnaître les signes et les masquer
Les personnes adeptes de l’automutilation le font généralement en secret et à des endroits discrets de leur corps, comme les bras ou les cuisses, de façon à cacher les cicatrices. Il peut donc être très laborieux pour les proches de diagnostiquer le problème. Il est très rare d’assister à un acte d’automutilation comme une scarification (à l’exception du cas d’une personne souffrant d’autisme qu’on peut voir se gratter jusqu’au sang ou se blesser dans un moment de crise). Il est plus fréquent d’observer les conséquences d’une automutilation comme des taches de sang sur un vêtement au niveau des bras ou des cicatrices.

Nous savons que les scarifications sont souvent dissimulées sous des vêtements à manches longues, même par forte chaleur. Plusieurs signaux doivent nous alerter. Des traces de sang sur les draps ou les habits constituent un premier indice. Le jeune peut multiplier les prétextes d’accidents pour expliquer ses blessures fréquentes. Des changements d’humeur récents, une irritabilité accrue, un isolement progressif ou une insistance à passer davantage de temps seul sont autant de signaux d’alarme. Elles auront tendance à cacher les traces sur leur corps en portant des vêtements amples, des vêtements à manches longues ou à refuser de se déshabiller dans les vestiaires. Toutes ces stratégies demandent beaucoup d’énergie psychique et une vigilance accrue pour ne pas se faire prendre et être des personnes que l’on va traiter de folles. L’importance de la sensibilisation et de la prévention joue alors tout son rôle pour pouvoir apporter de l’aide aux victimes d’automutilation.
Que faire face aux scarifications ?
Si vous observez des plaies qui vous semblent dangereuses, n’hésitez jamais à appeler les secours. L’automutilation n’est pas un acte anodin, il relève d’une profonde détresse psychologique. Il est donc indispensable d’intervenir rapidement si vous constatez ce type de pratique chez l’un de vos proches. Une hospitalisation peut être envisagée pour les cas les plus sévères afin de prévenir une tentative de suicide.
Le rôle de l'entourage : parents et proches
En tant que parents, il peut être très difficile d’identifier que son adolescent pratique l’automutilation. Même s’il n’y a généralement pas d’intention suicidaire derrière ces gestes, il est important de les prendre au sérieux car ils peuvent cacher une dépression importante pouvant mener au suicide. La principale difficulté tient dans la prise de conscience de l’automutilation car les enfants et les adolescents demandent rarement de l’aide à leurs proches dans cette situation. Lorsque des parents ont un enfant qui se scarifie, certains parents ne disent rien de peur d’être rendus responsables. Ces derniers se rendent coupables alors qu’eux-mêmes sont terrifiés à l’idée que leur enfant se fasse du mal. Les parents se sentent seuls et isolés. Dans un premier temps, ils tentent de trouver des solutions en interne avec des réactions parfois contre-productives et vont aggraver le symptôme. Au sein de la famille, les scarifications créent effectivement des conflits. Un parent qui aime son enfant ne veut pas le voir se faire du mal. Ainsi, lorsque les mots ne suffisent pas et que la communication avec son enfant devient impossible, certains parents vont employer les cris, voire la violence verbale et/ou physique. D’autres parents vont menacer de faire hospitaliser leur enfant en hôpital psychiatrique. Mais de telles pratiques ne servent à rien. Bien au contraire, elles ne font que renforcer les défenses de la forteresse dans laquelle son enfant s’est enfermé.
Il est absolument essentiel de ne jamais culpabiliser ni manifester de rejet, dégoût ou indifférence. Nous devons créer un espace de parole bienveillant et sans jugement. Exprimer notre amour et notre inquiétude tout en reconnaissant la souffrance constitue le premier pas. Tous les moyens de communication sont légitimes. Si le jeune peine à verbaliser, nous pouvons proposer l’écriture, le dessin, les messages ou même le choix d’une chanson exprimant ses ressentis. Favoriser l’expression des sentiments plutôt que le détail des actes aide le jeune à mieux identifier ce qui le pousse à se faire du mal. Si vous soupçonnez votre adolescent de se scarifier, il est important de tenter de lui en parler avec bienveillance et sans jugement. Vous pouvez lui exprimer votre inquiétude et la gravité de ses actes qui le mettent en danger. Invitez-le à se confier sur ses émotions négatives.
L'importance de l'aide professionnelle
Nous ne pouvons pas rester seuls face à ce type de comportement. Seul un médecin ou psychiatre peut évaluer correctement les scarifications et identifier le diagnostic sous-jacent. Ensuite, la première chose à faire pour aider un enfant ou un adolescent qui pratique l’automutilation est d’en découvrir la cause (maladie, facteurs externes…). Si une maladie ou un trouble est associé, comme l’autisme ou la dépression, une prise en charge médicamenteuse peut déjà soulager le patient. Des soins locaux doivent également être appliqués, au niveau des plaies et des cicatrices de l’automutilation. Pour tous les patients, même en l’absence de comportement suicidaire, un bilan psychiatrique est essentiel.
La constatation de scarifications doit toujours conduire à une évaluation soigneuse par le médecin traitant avant un éventuel recours à un psychologue clinicien, voire à un psychiatre dans certains cas. Il ne faut jamais banaliser un tel acte. L’accompagnement du jeune et de ses parents a pour objectif de soulager la souffrance sous-jacente et d’aider le jeune à trouver d’autres moyens de résolution de sa souffrance psychologique. Le soin consiste à entrer en connexion avec la personne, que l’on comprenne son fonctionnement et qu’on n’est pas là pour lui donner des leçons de morale qui seraient vécues comme une agression, mais de trouver ensemble des solutions pour lutter contre ces symptômes.
La prise en charge repose sur une approche globale et multidisciplinaire. L’évaluation initiale recherche d’éventuels troubles psychiatriques, antécédents traumatiques et risque suicidaire. Les thérapies cognitivo-comportementales permettent de travailler sur la régulation émotionnelle et l’impulsivité. Les thérapies psychodynamiques visitent les conflits inconscients et les traumatismes. Les approches corporelles comme l’art-thérapie aident à restaurer le lien entre corps et psyché. L’implication familiale, sans jugement, favorise la communication et le soutien.
Adolescence et scarifications - D. Le Breton - Yapaka.be
Où trouver de l'aide ?
Si votre enfant, l’un de vos proches ou vous-même souffrez de scarifications, il est important de chercher de l’aide. Il peut être difficile de parler de tout ça aux parents. Par contre, un autre adulte en qui on a confiance pourrait être à l’écoute et nous conseiller : un prof qu’on aime bien, l’infirmière scolaire, une tante, son médecin généraliste.
Plusieurs structures sont accessibles pour les jeunes. Les Points Accueil Écoute Jeunes (PAEJ), ou les Maisons Des Adolescents (MDA) offrent une écoute professionnelle et permettent de rencontrer des professionnels de santé comme un psychologue. Si cela paraît difficile, on peut aussi appeler Fil Santé Jeunes au 0800 235 236 ou écrire dans l’espace « Pose tes Questions », pour être écouté et pour chercher les mots qui laisseront les marques enfin derrière soi ! Des discussions Forum permettent également d’échanger avec d’autres qui vivent peut-être la même chose. Des solutions existent, ne restez pas seul face à ce type de pathologie. Si votre médecin traitant n’est pas disponible, n’hésitez pas à téléconsulter un médecin généraliste, un psychologue ou un psychiatre sur des plateformes spécialisées.
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