
L'histoire de l'humanité est intrinsèquement liée à sa capacité à se nourrir. De la simple cueillette à l'agriculture sophistiquée, le chemin parcouru témoigne d'une succession d'innovations qui ont façonné les sociétés, les économies et les paysages. Cette évolution, loin d'être linéaire, est jalonnée de révolutions, dont la plus emblématique est sans doute celle qui s'est déroulée au Néolithique, puis, bien plus tard, au Moyen Âge, avec l'avènement de la charrue et de nouvelles techniques de traction.
La Révolution Néolithique : Des Chasseurs-Cueilleurs aux Premiers Agriculteurs
Entre 8500 et 2500 av. J.-C., l'humanité connaît une mutation décisive : le passage d'un mode de vie nomade basé sur la chasse, la pêche et la cueillette à une économie fondée sur la production de nourriture. Cette transition marque l'entrée dans le Néolithique, période que les historiens qualifient de révolution néolithique.
Les Origines de l'Agriculture et de l'Élevage
L'agriculture et l'élevage apparaissent d'abord au Moyen-Orient, dans une région appelée le Croissant fertile, autour de 8500 av. J.-C. Ce territoire, qui comprend la Mésopotamie, la Syrie et la Palestine, bénéficie de conditions climatiques favorables et d'une biodiversité propice à la domestication des plantes et des animaux.
Les archéologues ont fouillé environ 40 sites au Proche-Orient pour reconstituer l'histoire de la domestication. En dissolvant les sédiments dans l'eau et en récupérant les végétaux carbonisés, ils ont pu observer au microscope les restes et déterminer le genre, voire l'espèce des plantes anciennes, ainsi que leur morphologie pour savoir si elles étaient sauvages ou domestiques. Enfin, la datation par la méthode du carbone 14 a permis de contextualiser ces découvertes. Les pollens conservés dans les sédiments lacustres montrent qu'après la dernière glaciation, des céréales et des arbres à fruits comestibles à haute teneur énergétique sont apparus au Proche-Orient. Une espèce de pistachier sauvage (Pistacia atlantica), un genre d'amandier sauvage (Amygdalus) et des chênes ont progressivement colonisé la région.
D'après les restes végétaux recueillis sur les sites archéologiques antérieurs à -12500, les céréales, les légumineuses et les fruits tenaient déjà, à cette époque, une place importante dans l'alimentation de nos ancêtres. Les plus anciens, des grains de blé amidonnier, d'orge et des lentilles, datent de -19000. Les sites archéologiques de la période suivante (entre -12500 et -9500), plus nombreux, se répartissent entre le Nord de l'Iraq et le Sud du Levant, ainsi qu'en Grèce. On y a retrouvé des restes végétaux, et aussi des faucilles et des meules : les villageois exploitaient les céréales et les légumineuses sauvages issues de la cueillette. Ces plantes ont un double avantage : elles se conservent (le stockage est probablement apparu en même temps que la sédentarisation), ce qui libère des contraintes de la cueillette quotidienne et assure une alimentation toute l'année.
D'après Ofer Bar-Yosef, de l'Université Harvard, la sédentarisation a favorisé une augmentation démographique : chez les populations nomades qui se sont installées dans des habitations permanentes, l'intervalle entre les grossesses a diminué. Entre -11000 et -9800, les villages sont devenus plus rares. Cette période correspond à un assèchement du climat global. Cependant, d'après le palynologue Styze Bottema, de l'Université de Groningen, il aurait été moins prononcé au Proche-Orient que dans d'autres régions du Globe : les analyses de charbons de bois et de restes de fruits de plusieurs sites archéologiques montrent que les forêts ont résisté. L'assèchement, modéré au Proche-Orient, n'aurait pas provoqué l'apparition de l'agriculture, laquelle aurait pallié la pénurie de céréales sauvages, comme on le pensait il y a quelques années.
À partir de -9500, les villages se multiplient et s'agrandissent. Les restes végétaux, retrouvés en quantités importantes, révèlent une diversité accrue d'espèces. Des fouilles récentes ont montré que des céréales étaient exploitées en Anatolie ; les proportions de blé engrain, de blé amidonnier et d'orge dans les restes végétaux étaient propres à chaque site : ces espèces étaient d'autant plus abondantes qu'elles étaient mieux adaptées aux conditions locales de climat, à l'humidité et à la composition des sols. Le blé engrain et le blé amidonnier poussent sur des sols riches (le blé amidonnier a besoin de plus d'humidité que le blé engrain), alors que l'orge s'accommode des sols pauvres.
La Domestication des Plantes : Un Processus Lent et Complexe
L'interprétation classique de la domestication, qui supposait une sélection involontaire de plantes mutantes dont les grains ne se détachaient pas spontanément de l'épi à maturité, est aujourd'hui controversée. La domestication est un changement génétique, qui se manifeste par un changement morphologique. Selon le taux moyen de mutation spontanée, une forme domestique devrait apparaître tous les dix ans environ, dans un champ d'un hectare. Au début de l'agriculture, qui consistait alors à ensemencer des champs sans labourer, puis à moissonner, les plantes cultivées étaient sauvages. Puis, par le jeu de la sélection due à la moisson, elles sont devenues domestiques.
En raison de l'absence de traces de formes domestiques sur la plupart des sites antérieurs à 8 000 ans avant notre ère, censées apparaître rapidement avec l'agriculture, les archéologues pensaient que nos ancêtres se contentaient de cueillir les céréales sauvages, sans les cultiver. Cependant, la durée réelle de la domestication, à partir des premières pratiques agricoles, restait incertaine. Des expériences ont été entreprises pour la préciser en plantant, dans le midi de la France, de l'engrain sauvage cueilli à Karaca Dag, en Anatolie de l'Est. Selon le stade de maturité lors de la moisson, et selon les méthodes de récolte utilisées (à la main ou avec une faucille), les proportions de grains perdus varient entre 5 et 60 pour cent. Cependant, ces grains peu adaptés à l'agriculture germent l'année suivante (le rendement de la deuxième récolte est inférieur au premier de 20 à 5 pour cent) et ralentissent ainsi la domestication.
Dans les restes végétaux datant de -9500 à -8000, de mauvaises herbes, tels l'avoine, la centaurée, le gaillet, les coquelicots, les silènes, les vesces,… accompagnent les céréales sauvages. Parmi elles, certaines furent plus tard domestiquées, telles l'avoine et les vesces (pour les graines et le fourrage vert). Comme ces diverses plantes ne prolifèrent que sur les terrains meubles, leur présence montre que les villageois travaillaient la terre. Chez les formes sauvages de céréales, la « couche d'abscission », qui maintient les grains solidaires du rachis (l'axe central de l'épi), s'en détache à maturité. Les grains tombent, comme des feuilles d'arbre, laissant une surface de rupture lisse. La transformation morphologique qui intervient en premier, lorsqu'une forme sauvage devient domestique, est un renforcement de la couche d'abscission. Elle se déchire durant le battage, laissant une surface de rupture rugueuse. Les formes domestiques les plus évoluées ont une couche d'abscission incassable. D'après ce critère, on a observé que les grains de céréale de forme domestique les plus anciens dateraient de -10700. Ces grains de seigle, analysés par Gordon Hillman, de l'Institut d'archéologie de Londres, viennent d'Abu Hureyra, en Syrie.
Vers -8000, ces formes domestiques apparaissent en même temps en Anatolie et dans le Levant, puis un peu plus tard, dans le Nord de l'Iraq et dans l'Ouest de l'Iran. Entre -8000 et -7000, les proportions de céréales varient encore selon les sites, mais moins qu'avant : cette persistance montre que la domestication a eu lieu indépendamment en plusieurs endroits. Notamment, l'archéobotaniste hollandais Willem van Zeist suppose que le blé amidonnier sauvage fut progressivement remplacé par une forme domestique à Çayönü, en Anatolie, de même que l'orge à Aswad et dans la région du Zagros, et le blé engrain dans la région du Moyen Euphrate. En revanche, vers -7800, le blé amidonnier et deux espèces domestiques, le blé nu et l'orge à six rangs, sont introduits par les échanges entre populations dans le Moyen Euphrate et en Jordanie, où ils n'existaient pas auparavant. Une équipe de l'Institut Max Planck, à Tübingen, a comparé les séquences d'ADN de 338 lignées actuelles de blé engrain : 19 lignées originaires de la région du Karaca Dag, dans le Sud-Est de l'Anatolie, sont très différentes des autres formes sauvages du Proche-Orient. Parmi elles, 11 lignées sont très proches du blé engrain domestique, ce qui suggère que cette céréale aurait été domestiquée dans le Sud-Est de l'Anatolie. Cette conclusion, bien que controversée (le blé engrain sauvage était peut-être plus abondant autrefois qu'aujourd'hui), concorde avec les indices archéobotaniques.

On imagine comment l'agriculture a remplacé la cueillette : les villageois du Proche-Orient auraient involontairement renversé, près des aires de battage, des grains qui auraient germé spontanément l'année suivante. Puis les céréales sauvages se seraient raréfiées, du fait de la cueillette intensive accompagnant la sédentarisation. Comme le montre l'apparition des mauvaises herbes, le travail de la terre, minime au départ, est ensuite devenu plus systématique, mais les plantes cultivées sont restées morphologiquement sauvages pendant plus d'un millénaire. La domestication ne semble s'être généralisée qu'à partir du moment où les villages se sont agrandis, vers -8000. À mesure qu'elle a augmenté, la population dépendait de plus en plus de l'agriculture, qu'elle a améliorée. La pression sélective due à l'agriculture a alors favorisé les céréales domestiques et augmenté les rendements. L'apparition de l'agriculture, dans plusieurs régions du Proche-Orient, semble due à la réunion de trois conditions communes à l'ensemble de la région : la richesse des ressources végétales naturelles, qui a entraîné la sédentarisation ; la présence de plusieurs plantes qui supportaient le stockage ; leur exploitation par la cueillette, qui a familiarisé nos ancêtres avec elles. En favorisant une augmentation démographique continue et une évolution vers des sociétés de plus en plus complexes, l'agriculture est devenue le « carburant » des civilisations orientales, puis occidentales, gagnant progressivement l'Ouest de l'Anatolie, puis l'Europe.
La Diffusion de l'Agriculture et ses Conséquences
Des foyers agricoles se développent de façon autonome : en Chine, dès 7500 av. J.-C., où le millet et le riz sont cultivés ; en Amérique, entre 3500 et 2500 av. J.-C., avec la domestication du maïs, de la pomme de terre ou du lama. Ces foyers constituent les points de départ d'une diffusion progressive de l'agriculture sur tous les continents.
Vers 6500 av. J.-C., les techniques agricoles atteignent la Grèce, puis se répandent en Europe centrale et occidentale au fil des millénaires. Cette expansion se fait par migrations mais aussi par échanges de savoir-faire. On observe alors des adaptations locales : par exemple, l'introduction du blé et de l'orge dans les plaines européennes ou l'élevage du bétail dans les régions tempérées.
L'apparition de l'agriculture et de l'élevage transforme progressivement la vie des communautés humaines : l'agriculture fixe désormais les populations qui abandonnent le mode de vie nomade et se sédentarisent. Le travail en continu et la spécialisation des tâches apparaissent. La production excédentaire permet le stockage et l'échange. Ces évolutions favorisent la natalité et l'accroissement de la population, malgré un taux de mortalité élevé. De nouvelles formes de hiérarchies sociales apparaissent, avec une répartition différenciée des ressources. L'agriculture devient alors le socle de sociétés plus complexes, annonçant l'émergence des premiers États puis des premières civilisations. Elle amorce aussi la naissance d'un rapport d'exploitation de la nature par l'Homme, avec déboisements et espaces artificialisés, à l'origine de progrès technologiques et du développement économique.
6ème - La révolution du Néolithique
L'Évolution des Sociétés Humaines : Au-delà du Schéma Classique
L'aube de l'humanité, telle qu'elle a été racontée durant tout le 20e siècle, se serait déroulée en trois temps. À l'âge de pierre (le Paléolithique) les humains auraient vécu en petites communautés de chasseurs-cueilleurs nomades. Puis seraient apparus des villages, des champs cultivés, des troupeaux de bétail, la poterie ; cette époque fut nommée « Néolithique ». Enfin, quelques régions du monde donnèrent naissance à des civilisations : les villes, les États puis les empires. Selon ce récit, les humains avaient donc été chasseurs nomades, puis agriculteurs sédentaires et enfin citadins « civilisés ». Telle semblait être la direction unique de l'histoire.
Depuis une vingtaine d'années, de plus en plus de préhistoriens et d'anthropologues remettent cependant en cause ce scénario, que de nombreux cas atypiques sont venus bousculer. Les chasseurs-cueilleurs ne vivaient pas toujours en petites communautés nomades : certains étaient sédentarisés et organisés en sociétés complexes, composées de riches et de pauvres, de chefs et d'esclaves. Certains agriculteurs étaient itinérants et leurs sociétés étaient parfois plus égalitaires et plus collectivistes que certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs. Quant aux éleveurs, certains se sont regroupés en peuples guerriers à l'origine de royaumes voire d'empires nomades. Autant de bizarreries historiques apparentes, qui ont fini par convaincre les chercheurs de réévaluer un schéma de l'évolution pourtant bien établi.
Les Chasseurs-Cueilleurs : Une Diversité de Modes de Vie
Inspirée de l'observation des Bushmen d'Afrique australe, des Aborigènes d'Australie, des Pygmées de la forêt équatoriale africaine ou encore des Inuit du Grand Nord, l'image traditionnelle des chasseurs-cueilleurs est celle de petits groupes nomadisant sur de vastes territoires. Or, ce modèle est, « sinon complètement faux, du moins très partiel », explique l'anthropologue Philippe Descola. Tout d'abord, les chasseurs-cueilleurs ne vivent pas toujours en petites communautés autarciques. Prenons le cas des Inuits. Pendant une partie de l'année, de petits groupes d'une ou deux familles se dispersent certes pour chasser, pêcher et cueillir des baies. Mais, quand vient la saison froide où les phoques se regroupent par milliers sur les côtes, ces petits groupes convergent vers le gibier et des centaines de personnes se trouvent réunies pour plusieurs mois. Les familles s'installent dans de grandes maisons de bois abritant plusieurs foyers. L'hiver est aussi l'occasion de fêtes cérémonielles, avec danses et chants ; le chamane fait revivre les esprits. On cause, on boit, on rit, on organise des mariages, on se dispute, etc.
Entre l'an 12 500 et l'an 7 500 av. J.-C., de petites communautés humaines commencent à se grouper dans des villages permanents. Puis elles développent l'agriculture en complément de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Les hommes cessent d'être seulement des prédateurs qui puisent leur subsistance dans la nature. Ils deviennent des producteurs qui renouvellent ce qu'ils consomment (graines, gibier) par les semis et l'élevage. Avant que ne survienne ce changement, les premiers hommes vivaient dans des abris sous roche et tiraient leur subsistance de la chasse, de la pêche et de la cueillette… Nomades et peu nombreux (quelques centaines de milliers en tout et pour tout), ils parcouraient la terre en quête de nourriture. Ils jouissaient sans trop de mal des fruits de la Terre, d'autant qu'après la dernière glaciation, qui remonte à 16 000 ans av. Tout change vers 12 500 ans av. J.-C.. Au Proche-Orient, dans la région du Jourdain, certaines communautés profitent de cette nourriture abondante à portée de main pour habiter à plusieurs familles dans un village permanent plutôt que de se déplacer sans cesse et de dormir dans des abris de fortune. Ils choisissent de vivre groupés mais sans rien changer à leur pratique de chasseur-cueilleur. L'agriculture n'a pas été à proprement parler inventée. Les chasseurs-cueilleurs savaient de toute éternité qu'en lâchant une graine sur le sol, elle donnerait une nouvelle plante. Puis, on l'a vu, les hommes ont commencé à se grouper en petits villages sans cesser de pratiquer la chasse et la cueillette, simplement parce que la vie en communauté leur apportait plus de confort et de sécurité que la vie en solitaire. Autour des villages, il est devenu de plus en plus difficile de s'en tenir à la simple cueillette. C'est ainsi que l'on a commencé de favoriser la croissance des plantes autour des maisons.
Des deux millénaires qui s'écoulent entre 9 500 et 7 500 av. Une nouvelle architecture émerge avec des maisons à plan rectangulaire. La forme ronde est dès lors réservé aux maisons communautaires ou aux sanctuaires (comme aujourd'hui le chevet des églises ou le mirhab des mosquées). La révolution néolithique se diffuse assez vite du Levant (la région du Jourdain) vers l'Anatolie (la Turquie actuelle). On en trouve les traces à Cayönu et Nevali ainsi qu'à Catal Hüyük. Le site archéologique de Catal Hüyük, près du lac de Konya montre des maisons resserrées, auxquelles on accède par le toit (à cause du climat froid de la région). Ce village aurait été fondé vers 7 500 avant notre ère. Enfin, entre 7 500 et 6 200 av. J.-C., c'est l'explosion, le « grand exode » ! L'émergence au Néolithique de la sédentarisation et de l'agriculture a partout des conséquences incalculables sur l'organisation sociale. Il faut que chacun se prémunisse contre le risque de se faire dépouiller de ses cultures et de ses provisions.
La Cueillette : Une Pratique Sociale, Économique et Symbolique
Dans son très bel article consacré aux itinéraires de cueillette, la socio-anthropologue Claire Julliand relate toute la complexité de la pratique de la cueillette dans l'histoire et dans nos sociétés, en dépit de son caractère, en apparence, simple et immuable. Car si « les techniques de cueillette des plantes sauvages n'ont guère évolué au regard des prouesses technologiques des instruments de chasse et la pêche » et si « aujourd'hui encore, c'est la main nue ou aidée d'un simple outil (faucille, serpette, couteau, ciseaux, peigne en bois ou en métal, brosse ou racloir…) qui va orchestrer la cueillette […] qui saisit, détache, recueille et rassemble », ce « geste simple d'appropriation qui transforme le végétal […] en symbole » reste de tout temps investi des représentations culturelles locales en lien avec la « nature », le « sauvage », les confins et les marges, en somme, de la culture. Il y a dans l'acte de cueillir toute une manière d'être et d'exister au monde, d'une nature éminemment politique.

La cueillette, rappelle Claire Julliand, « est bien souvent pratiquée dans l'illusion d'une nature en libre accès, car la croyance d'une appropriation légitime des ressources sauvages est tenace. Elle est vécue comme un droit inaliénable où peuvent être modifiées à loisir les contingences du public et du privé. » Son histoire a donc suivi les contours de celle du droit et de l'administration des territoires, et si durant le Moyen-Âge fut-elle paysanne et accordée aux plus nécessiteux, la cueillette fut aussi dès la Renaissance réservée aux classes bourgeoises, contraignant peu à peu les paysans à devenir « la main d'œuvre des agriculteurs propriétaires terriens ». À l'époque de la Révolution, les droits d'usage collectifs et de servitudes hérités de l'époque féodale, perçus comme une « entrave à la modernisation de l'agriculture », seront abandonnés au profit de la propriété privée et d'une réglementation de l'usage de la forêt et de l'accès à ses ressources (cf. Code forestier de 1827).
La cueillette fut longtemps circonscrite aux lisières d'économies de subsistance, domestiques et rurales, les plantes sauvages fournissant aux familles la matière pour agrémenter la cuisine ou l'habitat, se soigner, s'abreuver, parfumer, teindre, jouer, décorer, etc., mais également une source de revenus saisonniers pour les habitants de campagnes qui approvisionnaient marchés, apothicaireries, herboristeries, liquoristeries des villes. Plus tard, avec l'avènement de l'agro-industrie et celui de l'industrie pharmaceutique et cosmétique, la cueillette est devenue une activité économique suffisamment lucrative pour justifier l'émergence de cueilleurs et collecteurs professionnels à part entière ou associant aux produits de cueillette des productions cultivées.
Aujourd'hui on estime que ce sont environ un millier de personnes qui vivent au moins en partie d'une activité de cueillette qui touche plus de 700 espèces de plantes soit plus du dixième de la biodiversité végétale du territoire métropolitain. L'augmentation de la demande en plantes sauvages tout autant que celle du nombre d'acteurs de la cueillette et l'absence de régulation - à l'exception de mesures de protection d'espèces ou de territoires - ont permis l'apparition de prélèvement peu compatibles avec une utilisation durable et responsable de ces ressource (pillage de sites de cueillette, cueillettes sans autorisation, sur-cueillette, etc.), qui deviennent aujourd'hui source de tensions dans certains territoires. C'est dans ce contexte que s'est construit le projet de valoriser les savoirs et savoir-faire des cueilleuses et des cueilleurs afin de définir des pratiques de cueillette respectant les ressources et les territoires.
La Charrue : Fer de Lance d'une Révolution Agricole et Économique au Moyen Âge
S'il n'est pas facile de retracer la période précise de l'apparition de la charrue, tant elle a été utilisée depuis le néolithique sous des formes rudimentaires, les historiens s'accordent pour dire que c'est à partir de l'an mil et surtout au cours du XIIe siècle qu'elle prend sa forme innovante et révolutionnaire. Alors que l'économie médiévale est essentiellement fondée sur la culture des céréales, la charrue à traction s'insère dans une série d'innovations de procédés agricoles.
Innovations et Expansion Agricole
Le défrichement des forêts multiplie les surfaces cultivables, l'assolement triennal généralise l'usage de la jachère et préserve les sols de la surexploitation, et le passage du harnachement par collier de cou à celui par collier d'épaules pour les chevaux permettent conjointement d'accroître considérablement les rendements agricoles. Au XIIe siècle de grandes campagnes de défrichement sont lancées à travers le Royaume de France, faisant reculer les espaces forestiers et accroissant les terres cultivables. Parallèlement à l'adoption de l'assolement triennal, la sidérurgie se développe et permet de remplacer certaines pièces en bois de la charrue par des pièces en métal.
Mathieu Arnoux nous explique « l'apparition de la charrue à versoir est sans aucun doute, dans l'histoire des techniques agricoles, une innovation sensationnelle : on peut dire que son apparition marque la véritable naissance de l'agriculture européenne moderne. On voit s'accroître les rendements ; avec la hausse des rendements, on voit s'accroître les stocks de denrées, qui permettent le développement de lieux de stockage comme les silos, les greniers ou les granges, qui s'amoncellent près des villes. En fabriquant davantage de pain, on peut mieux nourrir la population : la démographie explose, et on observe une montée en puissance des villes - dont Paris ».
Plusieurs circonstances favorables ont permis le déclenchement, puis l'épanouissement de ce vaste mouvement. Et tout d'abord le retour à la paix, au 10e siècle, après les invasions hongroises et normandes du 9e siècle. Ensuite, un certain refroidissement du climat, au 11e siècle, a contribué à la dégradation de la forêt, ce qui a naturellement facilité le travail des défricheurs. Tout porte à croire que les défrichements ont commencé à la périphérie des espaces cultivés et qu'ils ont résulté de l'initiative individuelle de tenanciers qui cherchaient à accroître leurs moyens de subsistance, et cela, si possible, à l'insu de leur propriétaire, de leur seigneur. À côté de « l'élargissement des terroirs anciens », pour reprendre ici les mots de G. Duby, il y a eu aussi la création de nouveaux terroirs, par des groupes qui s'étaient constitués soit spontanément, soit, cas le plus fréquent sans doute, à l'appel de seigneurs entreprenants.
Un cas typique est celui de la Flandre, où de grands seigneurs ecclésiastiques - de riches abbayes - se sont associés avec de grands seigneurs laïques, le comte de Flandre en tête : les premiers apportaient la terre, tandis que les seconds disposaient des « rouages du pouvoir » et pouvaient « octroyer des privilèges d'ordre judiciaire, fiscal et institutionnel » (A. Dans ce genre d'entreprise, on faisait appel, quand c'était possible, à une main-d'œuvre se trouvant à peu près sur place, mais le plus souvent, on employait des « hôtes », venus de plus loin. Par exemple, la région parisienne a reçu de véritables immigrants venus du Maine, de l'Anjou, du Poitou, de Bretagne, du Massif central.
L'Innovation Technologique de la Charrue
À côté de l'araire - instrument relativement simple en usage depuis l'Antiquité -, un outil de labour plus puissant, connu déjà, peut-être, à l'époque carolingienne, s'est répandu entre le 10e et le 13e siècle dans les plaines de l'Europe occidentale : c'est la charrue. Munie d'un soc analogue à celui de l'araire, la charrue est de surcroît pourvue d'un coutre, « grand couteau vertical placé à l'avant et chargé de tracer la ligne de la raie que va ouvrir le soc » (G. Fourquin), et d'un versoir, pièce de bois ou de métal qui fait se retourner et se rejeter sur le côté la terre du sillon creusé par le coutre et le soc. Tout ceci vaut surtout pour les sols riches et lourds, comme ceux des plaines de l'Île-de-France et de la Picardie. Au contraire, dans les sols légers et souvent pierreux comme il s'en trouve beaucoup dans le Midi, l'araire suffisait, d'autant plus que, ne retournant pas la terre, « il ne faisait pas remonter les pierres à la surface comme aurait fait la charrue » (G. Fourquin).

Les Systèmes de Rotation des Cultures
En gros, on connaissait deux types de rotation des cultures. La rotation biennale a été seule pratiquée dans le Midi : à une année de culture succédait une année de jachère. Dans les terres à blé du Nord, la rotation triennale était, sinon de règle, du moins fréquente, et cela sans doute depuis longtemps : les champs portaient successivement du blé d'hiver, du blé de printemps et étaient ensuite laissés en jachère. On avait partout recours à la jachère, que ce soit en pays de rotation biennale ou dans les zones de rotation triennale. On savait en effet qu'un repos plus ou moins long était nécessaire à la terre pour qu'elle puisse se reconstituer et porter à nouveau des récoltes. Dans les terres pauvres, il arrivait même que des champs restent en jachère pendant plusieurs années. À l'exception de la marne, utilisée depuis des temps reculés dans les régions où il s'en trouvait, notamment en Artois, en Normandie et en Île-de-France, mais aussi dans le Maine et le Béarn, le seul engrais alors connu était le fumier animal. Mais les bovins, qui donnaient le meilleur fumier, étaient généralement peu nombreux. C'est pour tout cela que, pendant des siècles, bien au-delà du Moyen Âge, on a fait appel à la jachère.
6ème - La révolution du Néolithique
Plus que la Révolution par la Charrue, la Révolution par le Cheval
L'usage des animaux - et en particulier du cheval - dans le domaine agricole est bien antérieur au XIIe siècle. Selon Floriana Bardoneschi « si l'utilisation de l'animal pour labourer est très ancienne - surtout avec des bovidés - la deuxième moitié du Moyen-Âge est marquée par l'abandon progressif de l'usage du bœuf au profit de celui du cheval. Les deux animaux ont musculairement une force très similaire mais le cheval est bien plus rapide que le bœuf. Toutefois, contrairement au bœuf, le cheval est un animal qui coûte très cher à entretenir (en plus d'être cher à l'achat). En plus du ferrage, qui nécessite la proximité et l'intervention régulière d'un forgeron, le poste de dépenses le plus important pour le cheval est celui de l'alimentation ». Mathieu Arnoux ajoute « le gain de temps qui accompagne l'usage du cheval plutôt que celui du bœuf est considérable. Une paire de chevaux (et c'est encore le cas jusqu'au XVIIIe siècle) peut cultiver entre 12 et 18 hectares chaque année ; un paysan fait en une après-midi avec un cheval ce qu'il ferait en une journée avec un bœuf. Le cheval peut non seulement tirer la charrue et la herse, il peut aussi apporter les grains récoltés vers la ville ; somme toute, l'abandon du bœuf au profit du cheval permet d'effectuer des gains de temps et donc de productivité considérables ».
L'Évolution des Techniques d'Attelage
Pour les bovidés, animaux de trait par excellence pendant des siècles, l'élément important de l'attelage était le joug. Une première amélioration consista, probablement au tournant des 11e-12e siècles, à remplacer le joug de garrot, appuyé sur la nuque de l'animal, par un joug posé sur ses cornes, ce qui augmentait la capacité de traction. Cependant, en matière de traction animale et d'attelage, la nouveauté capitale a été de recourir aussi au cheval. Longtemps utilisé essentiellement à des fins militaires, le cheval n'était capable par ailleurs que de tirer des charges assez légères, faute d'un attelage adéquat. En revanche, le collier d'épaule permet d'utiliser pleinement la vigueur du cheval. Cet élément de l'attelage, qui existait peut-être déjà dans l'Antiquité mais sans effet pratique, a commencé à se répandre dans les campagnes de l'Europe occidentale vers les 9e-10e siècles, et, avec lui, l'usage de la charrue tirée par des chevaux. Pourtant, la traction chevaline n'y a pas fait disparaître complètement l'utilisation des bovidés pour le travail de la terre. Les chevaux sont en effet des animaux coûteux à l'achat et à l'entretien, et, s'ils ont eu le plus souvent la préférence bien compréhensible des grands propriétaires, ils ont eu naturellement moins de succès auprès des ruraux moins fortunés ou carrément modestes.