La filière semencière est un rouage fondamental de l'agriculture moderne, ayant pour mission première de développer, produire et fournir aux agriculteurs des variétés offrant un meilleur rendement dans des conditions de développement de plus en plus exigeantes pour les plantes. Au cœur de cette filière se trouve le métier d'agriculteur multiplicateur de semences, une profession technique et exigeante, mais également valorisante et économiquement attractive, qui joue un rôle crucial dans l'innovation agricole et la diversité des productions.

Le Contrat de Multiplication : Un Cadre Réglementaire et Négocié
La production de semences repose sur un partenariat structuré entre les établissements semenciers et les agriculteurs spécialisés, formalisé par des contrats de multiplication. Ces contrats, obligatoires, doivent être conformes à un contrat-type homologué, garantissant ainsi un cadre légal et des standards de qualité pour l'ensemble de la filière.
Le contrat de multiplication est composé de deux parties distinctes :
- Un contrat commercial : Il s'agit d'un document sur lequel les deux parties, l'agriculteur multiplicateur et l'établissement semencier, s'accordent librement. Il détaille les modalités pratiques de la collaboration, y compris les exigences techniques spécifiques, la rémunération de la production, les compléments de rémunération liés aux exigences de qualité, la responsabilité et les assurances. Chaque modalité prévue au contrat peut et doit faire l'objet d'une négociation de gré à gré entre l'agriculteur multiplicateur et son établissement partenaire.
- La convention-type de multiplication/production de semences et plants : Cadre défini au niveau de l'interprofession agricole reconnue, SEMAE, cette convention constitue l'élément contractuel minimal applicable à la multiplication de semences et à la production de plants. Ce texte est étendu à toute la filière après homologation par arrêté du ministère de l'Agriculture et du ministère de l'Économie (DGCCRF). Il a fait l'objet d'une mise à jour en 2016 et a été étendu en juin 2017 par les Sections de SEMAE et son Conseil d'administration. Il fixe notamment les obligations de l'agriculteur et de l'établissement, ainsi que les modalités d'agréage et de paiement de la récolte. Il est impératif que les clauses particulières du contrat commercial ne soient pas contradictoires avec cette convention-type. Le contrat de multiplication/production doit obligatoirement être déclaré à SEMAE. Tout litige survenant au sujet de l'application de la présente convention doit, préalablement à toute instance judiciaire, être soumis à l'avis de la Commission interprofessionnelle de conciliation de la Section de SEMAE concernée.
Les règlements techniques de la production, du contrôle et de la certification des semences et plants, pris en application du livre VI du code rural et de la pêche maritime, transposent les règles et normes de l'Union européenne figurant dans les directives communautaires relatives à la commercialisation des semences et plants. Les règlements techniques généraux précisent les règles communes à toutes les espèces, tandis que les règlements techniques annexés définissent les règles et normes applicables, selon le cas, aux différentes espèces, groupes d'espèces et mélanges. Toutes ces réglementations sont homologuées par arrêté du ministère en charge de l'Agriculture.
La Sélection des Parcelles : Une Étape Cruciale pour la Pureté Variétale
Les agriculteurs multiplicateurs choisissent avec une grande attention les parcelles destinées à la multiplication de semences. Cette sélection est déterminante pour garantir la pureté variétale et la qualité sanitaire des futures semences. Il est essentiel que les parcelles soient propres et saines, le plus possible indemnes de mauvaises herbes, de maladies et de ravageurs. Les précédents culturaux doivent être méticuleusement choisis pour éviter les repousses qui pourraient altérer la pureté variétale des semences produites.

Le cahier des charges impose l'isolement des parcelles pour prévenir les mélanges à la récolte. En fonction des espèces, les agriculteurs doivent également respecter des distances d'isolement spécifiques pour éviter les pollutions variétales dues au transport du pollen par les insectes ou le vent. Chaque agriculteur multiplicateur est tenu de déclarer la localisation de la future parcelle et dispose d'un outil de cartographie informatisé, mis à jour quotidiennement, pour faciliter cette gestion.
Pour certaines espèces, la fécondation croisée peut entraîner des croisements indésirables sur des distances considérables, allant jusqu'à 20 kilomètres. C'est notamment le cas des betteraves du genre Beta (poirées, betteraves potagères, sucrières et fourragères), qui peuvent s'hybrider entre elles. Des zones protégées, élaborées par cartographie, sont mises en place pour isoler les zones de multiplication de semences. De même, ces zones protégées sont utilisées pour un isolement sanitaire, afin d'éviter la contamination des productions de semences. La cartographie des parcelles de multiplication est obligatoire pour la gestion des isolements, offrant une protection en cas de litige.
Des Exigences Techniques Spécifiques à Chaque Espèce
La production de semences diffère souvent grandement de celle des produits destinés à la consommation, en particulier pour de nombreuses espèces potagères (légumes-fruits comme l'aubergine et la courge, légumes-feuilles comme l'endive et la laitue, légumes-racines comme la betterave et le radis), les plantes à fibre (lin, chanvre) et toutes les espèces fourragères et à gazon. Pour ces espèces, le cycle de végétation pour la production de semences est distinct. En revanche, pour certaines espèces comme les céréales, le tournesol ou les pois, le cycle est similaire à celui des cultures destinées à l'alimentation.

L'Implantation et l'Irrigation : Facteurs Clés du Rendement Grainier
L'implantation des cultures de multiplication doit permettre une levée rapide et homogène. L'irrigation est un levier essentiel pour sécuriser l'implantation et le rendement grainier, notamment pour la production de semences de colza, de maïs, de betteraves et d'espèces potagères. Les quantités d'eau fournies sont généralement faibles, mais leur apport est stratégiquement ciblé à des stades clés de la culture : l'implantation, la floraison, ainsi que la formation et le remplissage des grains.
La production de semences de carotte est souvent citée en exemple, car l'irrigation y est une obligation contractuelle avec l'établissement producteur. Des actions techniques permettent de déterminer avec précision la conduite de l'irrigation selon les espèces, en étudiant l'intérêt des systèmes de goutte à goutte ou d'aspersion et en utilisant des outils de pilotage sophistiqués.
La Maîtrise des Adventices : Une Nécessité Absolue
Pour toutes les cultures, les adventices (mauvaises herbes) représentent une concurrence dangereuse pour l'eau, la lumière et les nutriments. En production de semences, une maîtrise totale des adventices est impérative. Au-delà de leurs effets négatifs sur la croissance des cultures, leurs graines peuvent contaminer la production et l'ensemble du lot de semences, augmentant ainsi les taux de déchets lors du triage. De plus, les graines de certaines adventices ne peuvent pas être éliminées d'un lot de semences, ce qui conduit à son refus pur et simple par l'agriculteur. Par exemple, les graines de rumex ne peuvent pas être séparées d'un lot de semences de luzerne.
La Pollinisation : Une Phase Déterminante pour la Qualité des Semences
La réussite de la pollinisation est un facteur déterminant du rendement grainier. Les méthodes de pollinisation varient selon les espèces :
- Par les insectes (entomogamie) : Certaines espèces sont principalement pollinisées par les insectes. Pour les semences oléagineuses, les agriculteurs multiplicateurs collaborent avec des apiculteurs-pollinisateurs. Il est essentiel de s'assurer que les stades de floraison sont simultanés entre deux lignées sur une même parcelle. Cette collaboration implique de déterminer le nombre de colonies par hectare, la disposition des ruches, l'isolement par rapport à d'autres cultures pour éviter les pollinisations indésirables, et le calendrier d'apport et de retrait des ruches. La plateforme BeeWapi, gérée par l'Institut de l'Abeille (ITSAP) et l'interprofession semence (SEMAE, UFS, ANAMSO), facilite la relation entre multiplicateurs et apiculteurs.
- Par le vent (anémogamie) : Pour d'autres espèces, c'est le vent qui assure la pollinisation. Cependant, le pollen de ces plantes est fin et léger, pouvant ainsi entraîner des croisements indésirables. L'anémogamie est également utilisée de manière contrôlée. Par exemple, pour produire des variétés hybrides de maïs, les agriculteurs multiplicateurs sèment en alternance des rangs de la variété mâle et de la variété femelle. Le pollen contenu dans la panicule mâle est transporté par le vent jusqu'à la plante femelle. Le plus souvent, quatre rangs femelles sont encadrés par trois rangs mâles. Pour éviter les autofécondations, les agriculteurs doivent castrer les panicules des plantes femelles avant l'apparition du pollen.
Jean-Daniel Arnaud - L’importance de la maîtrise de la pollinisation pour la production de semences.
La Récolte et le Post-Récolte : Assurer l'Intégrité des Semences
La date de récolte est déterminée en fonction de la maturité et du taux d'humidité des grains récoltés. L'agriculteur multiplicateur doit tenir compte des spécificités de chaque espèce, notamment le risque d'égrenage, la taille, le poids et la fragilité de la graine, ainsi que l'étalement de la maturité.
Les modes de récolte varient selon les espèces :
- Récolte directe : C'est le cas pour les céréales, les protéagineux, les graminées et les légumineuses fourragères. Pour les protéagineux, les semences sont sensibles à la casse, ce qui rend essentiels le réglage précis des moissonneuses-batteuses et le respect du taux d'humidité à la récolte.
- Fauchage à plat puis reprise : Les espèces sensibles à l'égrenage sont d'abord fauchées à plat, puis ramassées par une moissonneuse-batteuse.
- Fauchage et andainage : Cette méthode est employée pour les graminées et légumineuses fourragères, ainsi que pour certaines espèces potagères.
Après la récolte, des opérations de ventilation et de séchage peuvent être nécessaires pour ramener le lot de semences à un taux d'humidité maximum de 15 %. Nicolas Pottié, agriculteur multiplicateur de blé et de pois protéagineux, souligne l'importance d'une propreté draconienne à toutes les étapes : « Il faut être drastique sur la propreté. Dès les semis, le semoir doit être ultra-propre. Au début de la récolte, les machines doivent être impeccables afin qu’aucun épi ne reste à l’intérieur. Plusieurs vidanges de trémie sont conseillées, ainsi que le nettoyage des bennes de transport. De même, pour le stockage des semences, chaque travée doit être nettoyée de fond en comble et ne recevoir qu’une variété. »
Une Profession Exigeante, Valorisation de l'Assolement et Diversification des Revenus
Le métier d'agriculteur multiplicateur de semences est une activité technique qui permet de dégager de la valeur ajoutée et de diversifier les productions et les revenus. En 2022, 113 espèces ont été multipliées en France, incluant 6 813 variétés de grandes cultures et fourragères. Chaque année, les agriculteurs multiplicateurs contribuent à la production de nouvelles variétés porteuses de progrès génétique. En moyenne entre 2017 et 2021, on compte environ 18 000 agriculteurs qui peuvent avoir des contrats de multiplication pour plusieurs variétés ou espèces différentes. Par exemple, 6 500 agriculteurs multiplient des semences de céréales, 4 400 des semences fourragères, 4 000 des semences de maïs et sorgho, 3 450 des semences de tournesol et colza, 2 530 des semences potagères, 1 300 des semences de lin, 1 050 des semences de betteraves et 780 des plants de pomme de terre.
La Fédération nationale des agriculteurs multiplicateurs de semences (Fnams) décrit la multiplication de semences comme « une filière d’excellence, structurée et ancrée sur le territoire, représentée par près de 17 000 producteurs. Elle permet aux agriculteurs de valoriser leur assolement et diversifier leurs revenus ». Les multiplicateurs eux-mêmes témoignent de la passion et de l'exigence de leur métier : « C'est un métier passion, de terrain, d’exception, d’excellence, d’avenir, enrichissant, à valeur ajoutée mais demandant aussi beaucoup d’observation et de rigueur », affirment Édith, Corentin, Clément, Romain, Christopher, Victor, Estevane, Corentin et Clément, dont les témoignages sont mis en avant par la Fnams.

Les agriculteurs multiplicateurs reproduisent à l'identique et en grande quantité des semences à partir de semences dites « de base », fournies par l'établissement semencier. Ils cumulent généralement plusieurs contrats de multiplication, ce qui exige rigueur, technicité et un bon contact managérial, ainsi qu'une expertise dans le suivi des parcelles.
« Le métier de multiplicateur de semences est assez peu connu en dehors du monde agricole, et les consommateurs ne savent pas toujours que nous sommes à l’origine des productions agricoles qu’ils apprécient… C’est un métier très exigeant au plan technique, mais aussi très attractif au plan économique et très motivant car nous sommes en prise directe avec l’innovation. Lorsqu’une nouvelle variété est mise au point nous sommes les premiers à l’avoir, et c’est pour nous une fierté de la multiplier pour la mettre à disposition des autres agriculteurs ! » témoigne un multiplicateur.
Le Brevet de Technicien Supérieur Agricole (BTSA) Agronomie-Productions végétales propose d'ailleurs une option « système semencier » dont l'objectif est d'accéder à une connaissance approfondie des systèmes de production de semences dans une perspective de développement durable.
La Rémunération des Agriculteurs Multiplicateurs
La rémunération des agriculteurs multiplicateurs varie considérablement selon les espèces et les modalités contractuelles. Elle est souvent structurée pour couvrir les charges de production, récompenser la qualité et la quantité de la récolte, et inciter à l'excellence technique.
- Pour les semences de betterave sucrière et les potagères : La rémunération est basée sur une part fixe censée couvrir les charges de production, une part variable qui dépend de la récolte (quantité et qualité), et des points de bonification liés à la faculté germinative. Les bonnes années, la part variable peut être supérieure à la part fixe. Pour les betteraves semences, le chiffre d'affaires varie de 6 000 à 9 000 €/ha, auxquels il faut retrancher 3 000 à 4 000 €/ha de frais. En potagères, la différence est très importante entre les espèces. En oignon ou carotte, les marges brutes peuvent atteindre 10 000 €/ha, mais la variabilité est énorme en termes de rendement et de prix, alors que pour la coriandre, les marges sont de 700 à 800 €/ha maximum.
- Pour le blé semence : Si l'agriculteur travaille avec une coopérative, la rémunération est basée sur le prix du blé meunier, auquel s'ajoute une prime de multiplication entre 24 et 26 €/t. Si l'agriculteur contractualise directement avec un obtenteur pour produire de plus petites générations, la prime de multiplication monte à 50 ou 60 €/t, et le calcul du prix se fait sur le Matif ou sur celui d'une coopérative qui rémunère bien ses adhérents.
- Pour les fourragères : Il n'y a pas de part fixe, la rémunération se fait de gré à gré. La semence est rémunérée selon un prix au kilo de production, fixé par les établissements semenciers.
La mise en place de forfaits fixes dans la rémunération permet de s'assurer un revenu minimum pour couvrir les charges de production et les investissements.
La Gestion des Risques : Un Enjeu Majeur en Production de Semences
La gestion des risques est essentielle en production de semences pour éviter de subir des aléas climatiques, sanitaires ou conjoncturels trop importants. Le premier outil de gestion des risques est le juste équipement, tandis que le deuxième est le contrat de multiplication. Chaque agriculteur gère son risque selon ce qu'il est prêt à accepter.

Plusieurs outils fiscaux, dépendant du Code rural, de la loi de finance et de la loi de finance de la Sécurité sociale, peuvent être utilisés pour couvrir certains risques. Il existe également une variété d'offres d'assurances sur les risques climatiques, qu'il convient d'étudier en fonction des risques spécifiques à l'exploitation et de la sensibilité des cultures. Les assurances les plus fréquentes couvrent les dégâts de grêle et de tempête.
La réforme de l'assurance climatique adoptée en novembre 2022 (entrée en vigueur le 1er janvier 2023) structure la gestion des risques climatiques en trois niveaux :
- Premier niveau (auto-assurance ou franchise) : Il correspond aux pertes de rendement comprises entre 0 et 20 ou 30 %. L'agriculteur peut utiliser des outils fiscaux, tels que l'EPA (Épargne de Précaution Agricole), pour couvrir ces risques.
- Deuxième niveau (assurance multirisques climatiques - MRC) : Cette assurance intervient jusqu'à 50 % des pertes de rendements. La prime des assurances MRC est subventionnable par la PAC à hauteur de 70 %.
- Troisième niveau (Indemnité de Solidarité Nationale - ISN) : Au-delà de 50 % des pertes, il s'agit de pertes exceptionnelles prises en charge par l'État via le dispositif d'Indemnité de Solidarité Nationale. Si l'agriculteur n'a pas couvert sa culture par une assurance climatique, l'ISN ne correspondra qu'à 35 % des pertes exceptionnelles pour la récolte 2025.
L'assurance permet de couvrir les "coups durs" et de gérer les risques, mais elle ne couvre pas les baisses tendancielles de rendement liées, par exemple, à la perte de solutions techniques. Le rendement historique, qui constitue la référence statistique objectivable et extrapolable, est basé sur le rendement objectif de la variété (issu des essais préalables à l'inscription de la variété), modulé, s'il existe, par le coefficient de performance individuel (résultat de l'agriculteur multiplicateur par rapport aux autres agriculteurs multiplicateurs de son groupement). La perte de qualité peut être reconnue pour la germination des grains sur pied et la réduction de la faculté germinative des semences en deçà des normes.
Les zones protégées ont été créées pour prévenir l'altération des semences des espèces se reproduisant par fécondation croisée ou présentant des risques d'attaques parasitaires graves. Par ailleurs, des zones interprofessionnelles ont été définies par accord, avec des règles de gestion spécifiques. Elles concernent la production de semences de betteraves (genre « beta ») et de potagères.
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